Dégâts des eaux
Chapitre 34
Dortmunder ne cessait de plisser les yeux. Il ne pouvait pas s’en empêcher. Ce n’était pas à cause de l’éclairage à l’intérieur, qui était tout à fait ordinaire, c’était le fait d’imaginer tout cet espace au-dehors, de le sentir, juste derrière ces grands murs vides. Ici, à l’intérieur, dans ce terminal d’aéroport, dans cet État inutilement vaste, plat et couleur terre de l’Oklahoma, Dortmunder était adossé à un des murs, avec deux petites valises posées à ses pieds, obligeant les voyageurs pressés à faire un écart, pendant que Tom, planté devant un des comptoirs situés à l’autre bout de la salle, louait une voiture (encore !) à un robot ressemblant à une fille petite et souriante. Dortmunder avait montré son permis de conduire à cet automate, car c’était lui qui conduirait la voiture une fois qu’elle serait louée, mais ensuite, il avait regagné son point d’observation éloigné, le temps que Tom règle les pénibles aspects commerciaux de la transaction.
Quand il eut enfin terminé, Tom traversa le flot de voyageurs comme s’ils n’existaient pas, forçant plusieurs personnes à se rentrer dedans, plutôt que de lui rentrer dedans, et il reprit son bagage posé près du pied gauche de Dortmunder.
- Il faut sortir pour attendre le bus, dit-il.
- Y a pas de bagnole ? demanda Dortmunder.
Tom le regarda en fronçant les sourcils.
- Le bus pour aller à la voiture, dit-il. Commence pas, Al !
- J’y connais rien à tout ça, moi, lui rappela Dortmunder en récupérant son bagage et ils sortirent du terminal, surveillés par tous les policiers, tous les agents fédéraux, tous les agents de sécurité privés présents, qui tous étaient convaincus, au plus profond d’eux-mêmes, que ces deux énergumènes mijotaient quelque chose. Quand un avocat regardait Dortmunder et Tom Jimson, surtout quand ils étaient ensemble, il pensait aussitôt : « Quel est leur mobile ? »
Dehors, c’était encore de l’aéroport, de l’aéroport normal, avec du béton horizontal entre des barres de béton vertical, mais Dortmunder savait que l’Oklahoma était juste là, à quelques pas, derrière un coin en béton.
- Y a du soleil, gémit-il.
Chaque société de location de voitures possédait ses propres minibus et ils avaient tous un drôle d’aspect, avec des couleurs et des motifs farfelus, des excroissances ressemblant à des chapeaux et des ailerons étrangement placés, comme s’ils avaient été dessinés par ceux qui créaient les vaisseaux spatiaux dans les bandes dessinées. Tom en refusa plusieurs, sans raison apparente aux yeux de Dortmunder, puis il en accepta enfin un et ils montèrent à bord en même temps qu’un tas de Blancs en costumes portant des petites valises. Au milieu de ces bons citoyens, Dortmunder et Tom ressemblaient exactement à ce qu’ils étaient : deux anciens taulards qui préparaient un sale coup. Le chauffeur du minibus fut le seul néanmoins à les remarquer et il les surveilla dans son rétroviseur durant tout le trajet, le temps de sortir de l’aéroport et de rouler sur la grande route écrasée de soleil jusqu’au parking du loueur de voitures.
Le chauffeur avait ramassé l’enveloppe épaisse que lui avait tendue chaque passager en montant dans le minibus et, maintenant, il déposait chacun devant la voiture qui lui avait été attribuée par la grande loterie. Tom et Dortmunder étaient tombés sur un petit véhicule blanc qui ressemblait à une machine à laver avec quatre portières minuscules.
- J’aime mieux les voitures d’Andy, dit Dortmunder, alors qu’ils fourraient leurs bagages sur le siège arrière où il n’y avait aucune place pour les jambes.
- Moi, j’aime mieux une voiture qui n’attire pas l’attention des flics, répliqua Tom.
Ils montèrent à l’avant. Dortmunder avait pris le volant et tandis qu’il conduisait la petite machine en suivant la succession de panneaux indiquant la sortie, Tom s’intéressa à la radio et découvrit qu’il avait le choix entre trente-sept stations diffusant du rock, quatre programmes religieux et une station tout info qui fonctionnait selon le principe qui voulait que « tout info » signifie « sports ». Tom opta finalement pour un des programmes religieux et il se rassit au fond de son siège, satisfait.
« Le méchant homme est parmi nous, mes amis, il est dans nos cœurs et dans nos esprits. Notre Seigneur et Créateur le voit, mes amis, il voit que nous l’abritons… »
- Hi hi, fit Tom.
Très vite ils eurent quitté l’aéroport pour déboucher sur le néant. Le vide. Aussi loin que portait le regard.
- Tu pourrais pas imaginer comme tout ça était vide avant l’arrivée de l’homme blanc, commenta Tom en regardant tout ce vide autour de lui.
- Hmmm, fit Dortmunder.
Pour un homme qui avait passé toute sa vie dans des villes ou des paysages accidentés de montagnes et de collines, ce vide était extrêmement effrayant. Si quelqu’un à un millier de kilomètres tirait accidentellement un coup de feu dans cette direction, il pouvait vous faire sauter la cervelle. Dortmunder conduisait la petite machine à laver blanche sur la large route blanche au milieu de la circulation « fluide à modérée », en essayant de se persuader qu’il avait des problèmes de vision périphérique et qu’il y avait quelque chose à droite et à gauche : une construction, une colline, quelques arbres, quelque chose. Au moins, il se félicitait d’être assis; en restant debout, il courait le risque de perdre l’équilibre.
- Tu prendras la direction de Norman, indiqua Tom alors qu’ils approchaient d’un échangeur en forme de trèfle.
Les toboggans ressemblaient à des arceaux de croquet sur une pelouse.
- Je pourrai le voir, non ? demanda Dortmunder.
- De quoi ? Norman ? Non, on tournera avant d’y arriver et on prendra vers Chickasaw à l’ouest.
- Non, je voulais dire : voir que j’aurai tourné dans la bonne direction, dit Dortmunder.
Tom plissa le front; il essayait de comprendre, pendant qu’à la radio le prédicateur décrivait avec des détails délicieux les diverses activités qui se déroulaient en enfer au même moment.
- Ah ! d’accord, dit Tom. Tu veux dire que c’est plutôt plat par ici.
- Quelque chose comme ça, oui.
- J’ai grandi dans ce territoire, dit Tom. J’étais un Okie. Mais pas comme dans ce film, là.
- Non ?
- Tu t’assois autour d’un feu de camp, tu chantes des chansons. Tu te pointes dans une station-service avec ton gros vieux pick-up, rempli de matelas, de femmes, de vieillards en train de clamser, qu’est-ce que tu fais ?
- Je fous le camp, répondit Dortmunder.
- Dans le film, dit Tom, ils ont acheté de l’essence. Ils ont payé.
- Toi, tu loues bien des voitures, souligna Dortmunder.
- C’est pas la même chose. Je fais tout ce que je peux pour me faciliter la vie. Je loue des bagnoles parce que je peux le faire.
- Qu’est-ce que tu aurais fait à l’époque, dans cette station-service ?
- J’aurais mutilé le gamin jusqu’à ce qu’il se souvienne de la combinaison du coffre, répondit Tom. Tiens, c’est là que tu tournes.
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