Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 49 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 48

Tom Jimson n’était pas un gars facile à attraper. Le numéro de téléphone qu’il avait donné à May était celui d’un bar de Brooklyn dont le barman n’avait, dans un premier temps, aucune envie de se montrer coopératif.

- Jamais entendu parler de ce type, dit-il.

- Vous avez bien de la chance, répondit Dortmunder. Regardez donc sous les tables, si vous voyez quelqu’un en train de planquer un cadavre, c’est Tom.

Le barman sembla réfléchir pendant une ou deux secondes, puis il demanda :

- Vous êtes un ami ?

Dortmunder répondit par un sourire qui sonnait faux.

- O.K., dit le barman, je pense que vous êtes réglo. Filez-moi votre nom et votre numéro. Si un gars nommé Tom Jimson se pointe, je ferai la commission.

- Dites-lui que c’est urgent, précisa Dortmunder.

Cette fois, ce fut le barman qui émit un petit ricanement, et il dit :

- Je croyais que vous connaissiez ce Jimson.

- Ouais, vous avez raison, reconnut Dortmunder d’un air morose.

Au cours de la journée et demie qui suivit, Dortmunder resta enfermé chez lui, de peur de manquer le coup de téléphone, en essayant de se convaincre que Tom n’avait pas encore eu le temps de réunir une équipe, de se procurer de la dynamite plus un véhicule tout-terrain et de monter dans le nord. Non, il n’avait pas eu le temps. Il n’avait pas pu faire tout ça.

Stan Murch, Tiny Bulcher et Andy Kelp téléphonèrent ou passèrent pour savoir s’il y avait du nouveau.

- Je peux pas te parler, dit Dortmunder à Kelp au bout du fil. Je veux pas que ça sonne occupé si Tom cherche à me joindre.

- Je te l’ai déjà dit, John, il te faut le signal d’appel.

- Non, Andy.

- Plus un téléphone portable que tu pourras prendre avec toi si tu veux sortir.

- Non, Andy.

- Et aussi un deuxième poste dans la cuisine. Je pourrais…

- Fous-moi la paix, Andy.

Dortmunder raccrocha.

Enfin, le deuxième jour, tard, Tom appela. Il semblait loin.

- Où tu es ? demanda Dortmunder, imaginant Tom à North Dudson, juste à la sortie de l’autoroute.

- Au téléphone, répondit Tom. Et c’est à toi, Al, de me dire ce que je fous au téléphone.

- Eh… fit Dortmunder et il s’écouta parler pour savoir ce qu’il allait dire ensuite, mais il n’entendit rien du tout.

- Allô ? On a été coupés ?

- Non, Tom. Je suis là.

- Tu vas te retrouver tout seul dans une seconde, Al, je te préviens. J’ai un tas de…. Ah, nom de Dieu ! cria-t-il en se détournant, semble-t-il, du téléphone pour s’en prendre à quelqu’un d’autre, là où il se trouvait.

Des éclats de voix jaillirent en fond sonore, puis Tom, tournant toujours le dos au téléphone, aboya :

- Parce que c’est moi qui décide, abruti ! Tu restes assis là tant que j’ai pas fini de téléphoner ! (Puis sa voix résonna dans l’oreille de Dortmunder.) Al ? T’es toujours là ?

- Oui, oui, évidemment. Dis voir, Tom… tu es avec tes… tu as trouvé des types pour t’aider à…

- Naturellement, répondit-il d’un ton enjoué. Et on est tous impatients de s’y mettre. En fait, j’ai un petit problème de discipline pour l’instant avec cet emmerdeur. Alors, si tu voulais bien cracher le morceau, on pourrait lever le camp.

- Ce qui se passe, Tom… dit Dortmunder en serrant le téléphone dans sa main et en s’obligeant à continuer à parler, même s’il n’avait rien à dire. Ce qui se passe… c’est que je regrette d’avoir laissé tomber le coup du… réservoir. Tu me connais, Tom, je suis pas du genre à baisser les bras.

- Y a beaucoup d’eau, Al, répondit Tom d’un ton presque compatissant, pour lui s’entend. Tu avais raison : y a trop d’eau. Mais y a pas de lézard, t’as pas à t’en faire pour ça. Ça m’a fait perdre deux mois, mais c’est tout. C’était intéressant de vous voir à l’œuvre, tes potes et toi.

- Le truc, Tom, c’est que…

- Mais maintenant, Al, maintenant, faut plus que je me plante. Le Mexique m’appelle, Al.

- Tom, je veux…

Mais Tom avait disparu encore une fois à l’autre bout du fil, pour engueuler son ou ses compagnons. Dortmunder attendit qu’il ait terminé, en passant sa langue sur ses lèvres et en broyant le téléphone, et quand Tom eut enfin réglé son problème de discipline, Dortmunder ajouta, très vite :

- Tom, tu connais May. Elle est partie s’installer là-haut, à Dudson Center. Et elle veut y rester.

« Était-ce une erreur ? Peut-être n’aurais-je pas dû lui dire que j’étais personnellement impliqué. Bah, c’est trop tard maintenant, hein ? »

Après une très courte pause, Tom dit :

- Tiens, tiens. Elle te met la pression, pas vrai, Al ?

- En quelque sorte, reconnut Dortmunder.

C’était une erreur.

- Tu sais, Al. J’ai une philosophie qui pourrait peut-être t’aider sur ce coup-là.

- Tu crois ?

- Oui. Il n’y a pas qu’une seule femme sur terre, Al, par contre, il n’y a qu’un seul toi.

C’était une grave erreur.

- Tom, j’ai vraiment envie d’essayer encore une fois. Accorde-moi une dernière chance, ne fais pas sauter le bar…

- À cause de May.

La voix de Tom était toujours glaciale, mais curieusement, elle semblait l’être encore plus à cet instant.

- À cause de ma fierté… professionnelle qui est en jeu, dit Dortmunder. Je refuse de m’avouer vaincu devant un problème. Et tu l’as dit toi-même, tu te passerais volontiers d’une immense chasse à l’homme.

- C’est vrai, Al, répondit Tom, toujours avec cette voix qui ne dépassait pas zéro degré. Mais supposons, c’est une simple hypothèse, Al, supposons que j’aille jusqu’au bout de mon plan pour qu’on en finisse. Et supposons que, quoi que tu fasses, tu n’arrives pas à faire déménager ta bonne femme. Toujours sur un plan théorique, Al, est-ce que tu serais tenté de passer un petit coup de téléphone anonyme à la police ?

La main de Dortmunder, moite de sueur, tremblait autour du téléphone.

- Ça m’embêterait d’être confronté à ce problème, Tom. Et je pense qu’il existe encore un moyen de réussir le coup sans… toutes ces complications.

- Oh ! oh ! Ne quitte pas, Al.

Dortmunder attendit en tendant l’oreille. Bruit sourd du téléphone qu’on pose sur une surface dure. Des voix au loin, des cris de colère. Soudain, un bruit de meuble qui se brise et des objets lourds - des corps ? - qui s’écroulent ou se percutent. Puis, tout aussi soudainement : le silence.

- Al ? Tu es toujours là.

- Je suis là, Tom.

- Faut croire que je me fais vieux, dit Tom. Bon, je vois quel est ton problème. Al.

- C’est pour ça que je veux…

- Et je vois mon problème.

Dortmunder attendit, en respirant par la bouche. « C’est moi son problème. » À l’autre bout du fil, derrière Tom, des voix geignardes se plaignaient.

Celle de Tom ressemblait maintenant à un rasoir tranchant.

- Peut-être qu’on devrait avoir une petite conversation tous les deux, Al. Toi et moi. Peut-être que tu devrais venir ici.

« Il faut que j’arrive à le convaincre. D’une manière ou d’une autre. » Sachant très bien ce que Tom avait en tête, Dortmunder répondit :

- Oui, c’est une bonne idée.

- Je suis dans la 13e Rue.

C’était approprié.

- Hmm, fit Dortmunder.

- Près de l’Avenue C.

- Dangereux comme quartier, commenta Dortmunder.

- Ah bon ? fit Tom comme s’il n’avait rien remarqué. Je suis entre la C et la D. 499, 13e Rue Est.

- Je sonne à quel nom ?

Tom ricana. On aurait dit des glaçons qui s’entrechoquent.

- Y a plus de serrures aux portes par ici, Al. Tu entres et tu montes au dernier étage. On va avoir une longue conversation, toi et moi, rien que nous deux.

- O.K., Tom, dit Dortmunder entre ses lèvres sèches. À tout de suite.

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