Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 52 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 51

Tom Jimson monta à bord du train Amtrak à Penn Station, en tenant à la main le même petit sac en cuir noir avec lequel il avait fait plusieurs allers et retours entre l’extérieur et la prison, ce sac qui serait la seule chose qu’il emporterait quand il aurait enfin récupéré son argent, éliminé ses derniers associés et pris l’avion pour le Mexique. Le Mexique de ses rêves.

Mais pour l’instant, il partait dans la direction opposée. Le criminel revient toujours sur le lieu de son crime, pensa-t-il en promenant le bout de sa langue sur ses dents du haut, un geste qu’il faisait chaque fois que son monologue intérieur l’amusait. (Un homme à qui personne ne peut faire confiance est un homme qui ne peut faire confiance à personne, et donc enclin à se tourner vers le monologue intérieur pour se distraire.) Il dénicha un coin confortable avec quatre sièges face à face et il s’installa : le cul sur un siège, son sac sur un autre, ses pieds sur un troisième et sa main sur le dernier. Il faudrait que le wagon soit nettement plus bondé qu’il ne risquait de l’être en cette heure creuse de milieu de semaine pour que quiconque tente d’envahir la principauté que venait d’instaurer Tom.

Avant que le train démarre, un gros adolescent lourdaud vint s’asseoir de l’autre côté de l’allée. Il mesurait environ trois mètres, avec une grosse tête carrée couverte de cheveux blonds bouclés; il avait une vingtaine d’années et portait de lourdes chaussures de marche, de grandes chaussettes de laine blanches, un short kaki - ses genoux étaient énormes, noueux et couverts de duvet, comme le reste -, un T-shirt frappé d’une citation philosophique stupide, un bandeau rouge et un monstrueux sac à dos qui dépassait derrière sa tête.

Tom regarda avec un intérêt plein de mépris le jeune gars défaire toutes les sangles pour se débarrasser de son sac, qui occupa à lui seul deux sièges. Le gamin jeta un regard à Tom avec l’assurance de celui qui ne connaît encore rien et il lui demanda :

- Vous surveillez mon sac ?

- O.K., répondit Tom.

Le gamin s’éloigna d’un pas lourd dans l’allée; ses gros genoux remuaient comme des marionnettes. Tom le regarda disparaître, puis il se leva pour fouiller rapidement et efficacement le sac à dos. Il transféra les deux cents dollars en liquide et les six cents dollars en traveller’s chèques, ainsi que l’exemplaire illustré du Kama Sutra dans son propre sac en cuir (qu’il ne faisait jamais surveiller par personne), mais il laissa les chaussettes sales et le reste du bordel. Après s’être rassis à ses quatre places, il sortit son livre de poche, Dark Hazard de W.R. Burnett, et s’installa confortablement.

Quelques minutes plus tard, l’idiot revint avec un sandwich et une boîte de bière.

- Merci, dit-il.

- De rien, répondit Tom.

Il se replongea dans son livre et quelques minutes plus tard, le train s’ébranla.

Tom continua à lire pendant que le train franchissait les tunnels qui passent sous le bas de Manhattan, et il continua à lire alors que le train émergeait au nord de la ville pour s’arrêter à la gare de la 125e Rue, où personne ne monta ni ne descendit. Le décor de taudis céda place à un décor industriel qui devint, très progressivement, un décor de campagne, et pendant ce temps-là, Tom continuait à lire. Il n’avait jamais été très porté sur la nature.

Presque deux heures s’étaient écoulées et Tom avait presque fini son livre - cette histoire allait mal se finir, il le sentait - lorsque la voix du contrôleur résonna bruyamment dans les haut-parleurs : « Rhinecliff ! Rhinecliff ! »

Parfait. Tom rangea son livre, ferma son sac - deux lanières et des boucles, pas de fermeture Éclair - et se leva. Le crétin assis dans l’allée voisine lui adressa un petit signe de la main en disant :

- Bonne journée.

- On va essayer.

Tom s’éloigna, mais une envie diabolique le poussa à revenir sur ses pas pour dire :

- Vous aussi.

Le sourire idiot du gamin était encore plaqué sur son visage quand le train s’arrêta et que Tom en descendit.

« Ma maman sait à quoi tu ressembles », lui avait dit Stan Murch à New York. « De plus, c’est sûrement la seule femme chauffeur de taxi là-bas. »

« Je ne suis pas inquiet », avait répondu Tom.

D’ailleurs, c’était certainement elle, là-bas, petite et grassouillette, avec une casquette en toile, un blouson à fermeture Éclair et un pantalon de velours à grosses côtes, les bras croisés, appuyée contre une voiture blanc et vert, avec le mot taxi sur la portière.

Elle était en train de faire « non » de la tête quand Tom la vit. Apparemment, elle se disputait avec un autre passager descendu du train qui voulait monter dans son taxi. Alors que Tom approchait, le client frustré haussa le ton :

- Nom d’un chien, vous êtes taxi ou pas ?

- Non, répondit la maman de Murch. Je suis une statue de Duane Hansen.

Tom s’interposa entre la statue et le passager en disant :

- Me voici.

La maman de Murch le reconnut aussitôt, comme promis.

- Très bien, dit-elle. Montez.

Et elle se retourna pour ouvrir sa portière.

- Hé ! s’écria le non-client en voyant Tom ouvrir la portière arrière. J’étais là avant !

- Faites pas attention à lui, dit la maman de Murch.

Pas la peine de le dire. Tom haussa les épaules et s’apprêtait à monter à bord du taxi quand le non-client se précipita en projetant son attaché-case devant lui, dans l’ouverture de la portière, empêchant ainsi Tom d’entrer, tout en continuant à brailler. Alors, Tom le regarda.

Il ne savait pas trop ce que son visage avait de si particulier, mais généralement, quand un problème superflu se présentait, il n’avait qu’à regarder la personne à l’origine de ce désagrément, et c’était suffisant pour régler le problème. Qu’est-ce qui, dans son regard ou dans ses traits, produisait cet effet, il l’ignorait, et il s’en foutait. Du moment que ça marchait.

Et ça marcha une fois de plus. Tom regarda le non-client et celui-ci cessa de brailler. Puis il ouvrit de grands yeux. Puis il eut l’air inquiet. Puis il rentra le menton dans la poitrine comme s’il essayait de se cacher derrière sa pomme d’Adam. Puis il retira son attaché-case qui bloquait le passage. Puis Tom monta dans le taxi.

Ils étaient du mauvais côté de l’Hudson River. La voie ferrée courait le long de la rive est, offrant par moments de superbes paysages qui auraient pu dater d’avant l’incursion européenne sur ce continent, même si Tom n’en avait que faire. La voie rapide, le réservoir de Vilburgtown, la cité engloutie de Putkin’s Corners, tous les Dudson vivants et morts, se trouvaient de l’autre côté du fleuve dans la partie principale de l’État de New York.

Il se trouve justement qu’un pont traverse l’Hudson à cet endroit, à Rhinecliff. Alors qu’ils le traversaient, la maman de Murch observa Tom dans le rétroviseur : il avait sorti son livre de son sac et il lisait.

- Vous avez fait bon voyage ?

Tom leva le nez de son livre, croisa le regard de la maman de Murch dans le miroir. Il marqua sa page avec son doigt et répondit :

- Oui, j’ai fait bon voyage. Il fait beau pour cette époque de l’année. Je n’ai pas faim, merci. Je n’ai pas suivi les résultats sportifs ces temps-ci. Et je n’ai aucune opinion politique.

Sur ce, il baissa les yeux, rouvrit son livre et reprit sa lecture.

La maman de Murch inspira à fond et elle retint sa respiration un moment. Le visage marbré de petites taches blanches, elle se concentra sur la route devant elle, en cherchant qui pourrait lui faire une queue de poisson.

Personne. Frustrée, la maman de Murch rongea son frein pendant plusieurs minutes jusqu’à ce que, après avoir traversé le fleuve pour prendre la voie rapide, elle aperçoive devant elle une voiture de Brooklyn et toute sa rage se reporta sur ce pauvre véhicule innocent. Qui pouvait bien venir de Brooklyn, de la maison ? Il y avait forcément une bonne raison.

Elle savait que cette Fort LTD bordeaux venait de Brooklyn grâce à la plaque d’immatriculation : 271 KVQ. La première lettre des plaques new-yorkaises indique le comté : Kings en l’occurrence, c’est-à-dire Brooklyn. (Queens, c’est le Queens; il n’y pas de Valets.)

Le conducteur du véhicule incriminé était un jeune type frisé qui roulait tranquillement sans embêter personne, lorsque soudain, un taxi surgi de nulle part lui coupa la route, à quelques micromillimètres de son pare-chocs, et s’éloigna en zigzaguant comme pour lui faire un bras d’honneur avec son pot d’échappement. À part freiner des deux pieds, agripper le volant à deux mains et ouvrir de grands yeux, il n’offrit aucune réplique satisfaisante à cette entrée en matière, alors la maman de Murch lambina sur la voie de gauche jusqu’à ce que l’autre voiture l’ait presque rattrapée, et à cet instant, elle traversa de nouveau les voies, en passant encore plus près du pare-chocs avant de la Ford. Et voilà ! Tout ça pour le plaisir ! Réagis maintenant !

C’est à ce moment-là que la voix dénuée de toute émotion s’éleva à l’arrière du taxi :

- Si ce type vous embête, je peux le liquider.

La maman de Murch retrouva aussitôt ses esprits.

- Hein ? Quel type ? demanda-t-elle.

Et elle accéléra pour éloigner tout le monde du danger. Une demi-heure plus tard, sans nouveaux incidents, elle s’engagea dans l’allée qui longeait sa nouvelle maison et pila net à quelques centimètres de la clôture.

- On est arrivés.

Tom avait terminé Dark Hazard depuis une dizaine de kilomètres et il avait passé le reste du temps à regarder la nuque de la maman de Murch. (Il connaissait ce coin, il savait à quoi il ressemblait, il se fichait de savoir si des changements étaient survenus récemment et il ne risquait pas d’essayer d’apercevoir de vieux amis.) Il regarda la maison et dit :

- Très bien. Ça a l’air grand.

- Ça l’est.

Le style un peu trop mignon qui avait gêné Dortmunder ne dérangea pas Tom, car il ne le remarqua même pas. Il récupéra son sac en cuir, descendit sur le gravier et claqua la portière du taxi.

La maman de Murch lui jeta un regard noir par la vitre (ce qu’il ne remarqua pas non plus) et dit, sur un ton sinistre :

- À ce soir, au dîner.

Elle recula dans l’allée, en faisant jaillir des graviers, et repartit jouer son rôle d’entreprise à but lucratif.

Tom marcha jusqu’à la véranda et gravit les marches; May lui ouvrit la porte en demandant :

- Bon voyage ?

Elle était décidée à se montrer aimable, à faire comme si Tom était un être humain normal.

- Oui, répondit Tom. (Il adressa un sourire à May et ajouta :) Vous menez Al à la baguette, hein ?

Le visage de May se ferma.

- John ne voit pas les choses de cette façon, dit-elle.

- Tant mieux. (Tom balaya du regard le petit vestibule.) Où est-ce que je pieute ?

- Tout en haut, la deuxième porte sur votre droite. La salle de bains est de l’autre côté du couloir.

- O.K.

Tom monta et trouva une jolie petite chambre ensoleillée avec deux fenêtres donnant sur le jardin clos et l’arrière des maisons de Myrtle Street. Le lit était fait (May regrettait maintenant de s’être donné ce mal) et des serviettes bleu ciel en éponge étaient posées dessus, bien pliées. Les tiroirs de la grosse commode ancienne étaient tous vides, et ils étaient encore presque vides quand Tom eut défait ses bagages. Après avoir rangé ses quelques vêtements, il déposa ses affaires de toilette sur la commode et suspendit dans la penderie sa vieille veste de costume, dans une splendeur solitaire.

Pour finir, il épiça un peu le décor. Si certaines armes demeuraient dans le double fond du sac en cuir, d’autres furent réparties de la manière habituelle : le pistolet automatique .45 scotché sous le sommier pour se trouver à portée de main quand Tom était couché; le couteau à cran d’arrêt, glissé à l’intérieur d’un store de manière qu’il lui tombe dans la main quand il baissait le store, et le petit calibre .22 à canon court, scotché sous le couvercle des W.-C. dans la salle de bains à l’ancienne, mais impeccable.

Voilà. Home sweet home.

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