Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 41 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 40

Quand Andy Kelp entra au Bar & Grill O.J. d’Amsterdam Avenue à 18 heures, les habitués discutaient de l’hypothèse selon laquelle les nouveaux immeubles qu’on avait construits dans Broadway, à une rue d’ici vers l’ouest, seraient en fait des vaisseaux spatiaux conçus par des extraterrestres et leur appartenant.

- C’est pour un zoo, suggérait un des habitués.

- Non, non, dit un deuxième habitué, c’est pas ça que je voulais dire. (Apparemment, c’était donc lui qui avait émis cette hypothèse au départ.) Je voulais dire que c’est fait pour que les extraterrestres viennent ici.

Un troisième habitué fronça les sourcils en entendant cela.

- Des extraterrestres vont venir ici ? Quand ?

- Maintenant, répondit le deuxième habitué. Ils y sont déjà.

Le troisième habitué regarda autour de lui dans le bar et vit Kelp qui essayait d’attirer l’attention de Rollo le barman, occupé à rincer méthodiquement sept cent millions de verres, perdu dans son propre monde. L’habitué regarda Kelp en fronçant les sourcils et Kelp en fit autant. L’habitué se retourna vers ses amis.

- Je vois pas d’extraterrestres, dit-il.

- Les yuppies, dit le deuxième habitué. Ils viennent d’où, à ton avis ? De la Terre ?

- Les yuppies ? (Le troisième habitué fronçait beaucoup les sourcils.) Comment tu sais ça ?

- Moi, dit le premier habitué, je continue à dire que c’est pour un zoo.

- Tu aurais bien besoin d’un zoo, toi, lui lança le deuxième habitué. Va donc te faire enfermer. (Il s’adressa ensuite au troisième habitué.) Les yuppies, parfaitement. Ils ont débarqué tout à coup, il y en a partout et ils se ressemblent tous. Franchement, est-ce que de vrais êtres humains adultes peuvent se nourrir indéfiniment de glace et de cookies ? Non. Et tu as déjà vu ce qu’ils boivent ?

- Des trucs qui moussent, répondit le troisième habitué, songeur. Et des machins verts. Et aussi des machins verts qui moussent.

- Exactement ! dit le deuxième habitué. Et tu as remarqué leurs chaussures ?

Le premier habitué demanda, d’un ton menaçant :

- Ça veut dire quoi « Fais-toi enfermer » ?

- Pas ici, déclara Rollo d’un air absent.

Il semblait regarder Kelp qui lui faisait de grands signes, mais apparemment, les yeux de Rollo n’étaient pas reliés à son cerveau à cet instant, et il continua à rincer ses verres.

Pendant ce temps, le deuxième habitué avait ignoré l’intervention du premier habitué, et il poursuivait :

- Tous les yuppies, hommes et femmes, portent les mêmes chaussures bizarres. Tu sais pourquoi ?

- C’est la mode, répondit le troisième habitué.

- Dans un zoo, tu veux dire ? demanda le premier habitué. Je dois me faire enfermer dans un zoo ? C’est ça que tu veux dire ?

- La mode ? répéta le deuxième habitué. Comment est-ce que ça pourrait être la mode de porter en même temps un costume et ces grosses baskets en toile horribles et bizarres ? Comment est-ce qu’une femme peut être à la mode en se mettant tout plein de maquillage, en se coiffant, en enfilant une robe, avec des boucles d’oreilles et des machins autour du cou, et en mettant ensuite des baskets ?

- Et alors, qu’est-ce que tu en conclus ? demanda le troisième habitué, pendant que le premier habitué, le partisan du zoo, descendait lentement et avec détermination de son tabouret pour ôter sa veste.

- Leurs pieds sont différents, expliqua le deuxième habitué. Parce que c’est des extraterrestres. Des pieds humains peuvent pas entrer dans ces chaussures.

Le premier habitué prit une pose de pugiliste du e XIX siècle et dit :

- Mets-toi en garde.

- Pas ici, dit Rollo calmement, en continuant à rincer les verres.

- Rollo ? dit Kelp en agitant les doigts, mais Rollo n’était toujours pas connecté sur les perceptions ordinaires.

Pendant ce temps, les autres habitués observaient le pugiliste avec intérêt et étonnement.

- Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda le deuxième habitué.

- Tu dis que c’est pas un zoo, répondit le pugiliste, tu dois t’expliquer. Et si tu fais encore des plaisanteries sur moi et les zoos, on verra bien ce qui arrivera.

- Hé ! attends un peu, dit le troisième habitué. Tu as une théorie avec un zoo ?

- Exact, répondit le pugiliste en conservant sa position : poings levés, poignets repliés, coudes décollés et un pied devant l’autre.

- Vas-y, lâche-toi, l’encouragea le troisième habitué. Tout le monde peut donner sa théorie.

- Naturellement, dit le deuxième habitué.

Il regardait ces poings levés avec intérêt, mais sans inquiétude particulière.

Le pugiliste baissa à peine les poings.

- Naturellement ?

- Rollo… dit Kelp.

- Tu as une meilleure idée que les yuppies ? demanda le deuxième habitué au pugiliste. Vas-y, on t’écoute.

L’ex-pugiliste baissa les bras.

- C’est des yuppies, dit-il. Mais c’est différent.

Les autres habitués étaient tout ouïe.

- O.K., dit le partisan du zoo, un peu intimidé d’avoir obtenu l’écoute respectueuse qu’il exigeait. En fait, vous avez raison au sujet de ces nouveaux immeubles en disant que c’est des vaisseaux spatiaux.

- Merci, dit le deuxième habitué avec dignité.

- Mais c’est comme des motels à cafards, ajouta l’ex-pugiliste. Ils attirent les yuppies. Petites pièces minuscules, lits géants, pas de moulures; c’est ça qu’ils aiment. Vous voyez, les extraterrestres, ils ont des zoos dans tout l’univers, avec toutes sortes de créatures, mais ils ont encore jamais eu d’êtres humains, parce qu’il y avait pas d’êtres humains qui pouvaient vivre dans les conditions d’un zoo. Mais les yuppies, ils font ça naturellement !

- Rollo ! insista Kelp.

- Alors, comment est-ce que toi tu analyses la situation ? demanda le troisième habitué.

- Une fois que tous les appartements seront loués, leur expliqua l’ex-pugiliste, les immeubles décolleront et ils livreront des yuppies dans tous les zoos à travers l’univers.

- Je marche pas, déclara le deuxième habitué. Je continue à préférer mon idée. Les yuppies sont les extraterrestres. Ça se voit à leurs pieds.

- Hé, hé ! attendez un peu, dit le troisième habitué. Ces deux théories, elles conduisent au même résultat. Et ça me plaît bien, ce résultat. À l’arrivée, les nouveaux immeubles et tous les yuppies, ils ont foutu le camp !

L’air étonné, le deuxième habitué dit :

- C’est exact, non ?

- Des immeubles vaisseaux spatiaux, ajouta l’ex-pugiliste, remplis de yuppies, disparus !

L’idée était si réjouissante que la conversation s’interrompit brièvement pour qu’ils puissent tous contempler ce monde futur - très proche, Seigneur- où les yuppies et leurs terriers se retrouveraient expédiés dans quelque coin reculé de l’univers.

Kelp profita de ce silence pour dire, très fort :

- Hé, regarde-moi ça, Rollo ! Tu as un client !

En entendant cela, Rollo leva la tête, enfin, mais son regard fila au-dessus de Kelp, en direction de la porte, et il dit :

- Tiens ! Voilà Bière-et-Sel !

- Non, moi c’est… commença Kelp, mais il fut interrompu par une voix qui disait :

- Hé, salut, Andy ! Quoi de neuf ?

Kelp se retourna pour découvrir Stan Murch, un gars trapu à l’air franc, avec des cheveux couleur carotte, qui venait d’entrer. Stan s’approcha du bar en adressant un signe aimable à Rollo et il dit :

- Ne me dis pas que le pont de Williamsburg est ouvert.

- Je n’ai jamais dit ça.

Rollo apporta à Stan un verre de bière (fraîchement rincé), prit une salière derrière lui et la posa avec un bruit mat à côté de la bière, en disant :

- Plus de problème de fin de mois. M. Bière-et-Sel est là.

Stan ne s’offusquait pas de ces moqueries.

- Une pincée de sel dans la bière, expliqua-t-il, ça lui redonne du tonus quand elle est éventée.

- La plupart des gens finissent leur bière avant qu’elle soit éventée, fit remarquer Rollo. Et ils en commandent une autre.

- Je conduis, moi, dit Stan. Faut que je surveille ma consommation.

- Hmmm, fit Rollo. (Enfin il regarda Kelp et il lui dit :) L’autre bourbon est déjà au fond. Je lui ai donné ton verre.

- Un joli verre bien propre, je parie, dit Kelp.

- Hmmm, répéta Rollo.

Stan prit son verre et sa salière, et Kelp et lui longèrent le bar, en passant devant les habitués qui discutaient pour savoir si les yuppies extraterrestres étaient venus sur Terre pour le tofu ou s’ils l’avaient apporté avec eux.

En chemin, Stan déclara :

- Le pont de Williamsburg est une menace. Si je suis en retard, c’est que j’ai dû venir à Manhattan deux fois.

Alors qu’ils dépassaient l’extrémité du bar et passaient devant les deux portes sur lesquelles on avait fixé des silhouettes de chien accompagnées des mentions Rex et Lassie, et devant la cabine téléphonique avec la ficelle qui pendait de la fente pour mettre les pièces, Kelp dit :

- Deux fois ? Tu avais oublié quelque chose ?

- Oui, j’ai oublié le pont de Williamsburg, répondit Stan. J’ai pris le pont de Manhattan… bien vu, non ?

- Oui.

- Mais j’ai pas pu atteindre le nord de Manhattan, dit Stan. À cause du merdier autour du Williamsburg. Alors, j’ai pris vers le sud, j’ai traversé le pont de Brooklyn pour retourner à Brooklyn, j’ai pris la voie express jusqu’au Midtown Tunnel, et c’est comme ça que je suis arrivé ici.

- Belle présence d’esprit, dit Kelp en ouvrant la porte verte au fond du couloir.

- C’est mon boulot, dit Stan. Je conduis.

Ils franchirent la porte ensemble pour pénétrer dans une petite pièce carrée au sol en ciment. Des caisses de bouteilles de bière et d’alcool entassées jusqu’au plafond et de tous les côtés cachaient les murs, ne laissant qu’un petit espace vide au centre. Dans cet espace se trouvait une vieille table ronde cabossée avec un tapis en feutre vert taché. Une demi-douzaine de chaises étaient disposées autour et la seule source de lumière provenait d’une ampoule nue entourée d’un réflecteur rond en fer-blanc, qui pendait au-dessus, au bout d’un long fil électrique noir.

Autour de la table étaient assis Dortmunder, Tom et Tiny, qui disait :

- En fait, il avait raison. Sa tête était effectivement trop large pour passer à travers les barreaux. Entièrement, en tout cas.

- Hi hi, fit Tom.

- C’est pas à toi que je parlais, dit Tiny.

Tiny et Tom se regardèrent. Dortmunder se tourna vers la porte avec l’expression de celui qui espère un coup de téléphone urgent pour pouvoir ficher le camp.

- Ah, vous voilà, les gars ! dit-il. Vous êtes en retard.

- Ne demande pas pourquoi, dit Kelp.

- Le pont de Williamsburg, expliqua Stan.

- Installez-vous, dit Dortmunder, qu’on puisse commencer. Stan Murch, tu connais Tiny.

- Évidemment, répondit Stan. Comment ça va, Tiny ?

- On se maintient en forme.

- Et là, ajouta Dortmunder à contrecœur, c’est Tom Jimson. Il est à l’origine de ce coup.

- Salut, dit Stan.

- Le chauffeur à trente mille dollars, dit Tom avec son ricanement aigu.

Stan regarda Dortmunder d’un air aimable.

- Je suis censé comprendre ?

- Non.

- Tant mieux.

Kelp et Stan prirent place autour de la table. Kelp s’assit à côté de Dortmunder, qui avait devant lui deux verres - dont un d’une propreté étincelante - et une bouteille remplie d’un liquide trouble, avec une étiquette sur laquelle on pouvait lire AMSTERDAM LIQUOR STORE - BOURBON DE LA MAISON. Kelp prit la bouteille, le verre propre et se servit un remontant.

Pendant ce temps, Stan disait :

- Alors, tu prépares un coup, John ? Et tu as besoin d’un chauffeur ?

- Cette fois-ci, répondit Dortmunder, on fera ça bien.

Stan prit un air affolé.

- Cette fois-ci ?

- Disons que c’est un peu une histoire qui se répète.

Kelp posa son verre, se lécha les babines et dit à Stan :

- C’est encore une histoire de train.

Dortmunder intervint :

- Commençons par le commencement, d’accord Andy ?

- Pas de problème.

Stan versa un peu de sel dans sa bière et jeta un regard autour de lui, tout ouïe.

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