Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 38 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 37

Dortmunder était énervé, écœuré, irrité, agacé et en rogne.

- Maintenant, dit-il, je vais devoir me retaper cette putain de route dans le noir.

- Ils auront bien une chambre pour nous à l’hôtel, répondit Tom. Aucun problème de ce côté-là.

- Ah bon ? Moi, j’en vois des problèmes.

Ils étaient arrivés en ville, dans l’artère principale, et des deux côtés de la rue se dressaient des constructions en brique d’un ou de deux étages avec des boutiques au rez-de-chaussée. Toutes les vitrines avaient été cassées depuis des années, et ici et là, quelques maisons avaient été partiellement consumées par des incendies anciens. Le béton de la chaussée et des trottoirs avait été brisé en énormes blocs qui se dressaient tels des icebergs, couverts de poussière et de débris, entre lesquels Dortmunder était obligé de zigzaguer. Quelques enseignes peintes au-dessus des vitrines étaient encore en partie visibles.

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- Pour commencer, dit Dortmunder, il n’y a rien à manger. Le restaurant est fermé.

- C’est pas grave, on y mangeait mal, répondit Tom. Hé, vise un peu ! La marquise de l’hôtel s’est écroulée.

- Ah bon ?

- Dans le temps, y avait une grosse marquise au-dessus de la porte à tambour, précisa Tom. Il y avait écrit « Cronley Hotel » des deux côtés, avec un gros C superchic devant.

- Ce tas de gravats, là-bas ? C’est là que je vais ?

- Exact, répondit Tom. Mais franchement, Al, j’ai voyagé avec des gens qui étaient dans de meilleures dispositions, je suis obligé de te le dire.

- Non, pas sur cette route, répliqua Dortmunder, et il s’arrêta devant un amas de décombres au pied d’une construction en brique de quatre étages constellée de fenêtres sans vitres. Tu es sûr de toi, Tom ?

- Le plus grand immeuble de la ville, Al. Marquise ou pas marquise, c’est le Cronley Hotel.

- Tom, demanda patiemment Dortmunder, tu es sûr que ton butin est toujours planqué là ? Après tout ce temps ?

- Absolument, répondit Tom en ouvrant sa portière. Et on va aller le chercher.

Ah ! ça faisait du bien de descendre de voiture, même ici à Cronley. Campé sur ses deux pieds, Dortmunder appuya sur ses reins avec ses poings et il s’étira en disant :

- J’ai l’impression qu’il y a eu de la casse par ici, et dans toute la ville. Sans doute du pillage. Quarante ans, Tom, c’est long. Tu es sûr que personne n’a trouvé ton butin pendant tout ce temps, qu’il ne lui est rien arrivé ?

- J’en suis sûr.

Tom avait ouvert la portière arrière de son côté et il essayait d’extirper son sac. Il s’arrêta pour regarder Dortmunder par-dessus le toit de la petite poubelle blanche.

- On aura besoin de nos torches à l’intérieur, Al. Ces gens n’ont pas payé la facture d’électricité depuis longtemps.

- O.K., O.K. (Dortmunder ouvrit sa portière arrière pour tirer sur son sac.) Tu parles d’une chasse au trésor.

Ils ouvrirent leur sac ensemble, de manière plus ou moins sociable, sur le capot, pendant que Tom expliquait :

- Tu comprends, j’étais obligé de planquer le fric à l’intérieur de l’hôtel. Je pouvais pas en sortir pendant plusieurs jours, tant que j’étais Melissa, la sœur de Myra. Et je me suis dit que tôt ou tard, ils comprendraient que je l’avais planqué, et ils devineraient que c’était forcément dans l’hôtel. Je devais donc trouver un endroit où ils n’iraient pas chercher. Donc, pas derrière un tableau qu’on pouvait décrocher, pas à l’intérieur d’un volet qu’on pouvait fermer, ni à l’intérieur d’un pied de lit en cuivre qu’on pouvait démonter. Il fallait un endroit où personne n’irait fourrer son nez et qui ne pouvait pas être déplacé, et j’ai fini par trouver un endroit qui ne bougera jamais, à moins qu’ils transforment aussi cette ville en réservoir, et vu à quoi ressemblent les environs, Al, je suis pas trop inquiet à ce niveau-là. Bon, voyons voir, j’ai besoin de ma pince et de mon marteau, et c’est tout.

Tandis qu’ils remettaient leurs sacs sur la minuscule banquette arrière, Dortmunder demanda :

- Alors, où est cet endroit magique que tu as trouvé ?

- Tu verras bien, Al. (Tom claqua sa portière.) Pas la peine de fermer à clé, je pense.

Lentement et prudemment, ils progressèrent parmi les décombres jusqu’à l’entrée béante de l’hôtel. Des années et des années plus tôt, la porte à tambour tout entière avait quitté Cronley sanglée à l’arrière d’un pick-up, si bien que l’entrée paraissait beaucoup moins imposante qu’à l’époque où la chambre de commerce de Cronley avait souhaité que la ville soit surnommée : « La porte de la superrégion Washita-Kiowa-Jackson. » En franchissant l’entrée, Dortmunder et Tom allumèrent leurs torches et les braquèrent sur la poussière, la terre, les gravats et la pourriture. Les tapis et les appliques murales, les revêtements des colonnes de briques et même la totalité du bureau de la réception avaient disparu depuis longtemps; il ne restait plus qu’une coquille nue et crasseuse.

- Le hall a une sale gueule, commenta Tom. On va passer par là, derrière le bureau du directeur. Il faut trouver l’escalier qui conduit au sous-sol.

Alors qu’ils progressaient au milieu des débris en contournant les monticules de poussière de plâtre, les porcs-épics de morceaux de bois aux ongles dressés et les entrelacs de fils électriques aux extrémités crépues, Tom poursuivit son récit :

- Ce que j’ai fait, j’ai demandé à Myra de me trouver quelques bouteilles de vin vides dans les cuisines. Avec les bouchons.

- Des bouteilles de vin ? répéta Dortmunder. Je croyais que c’était un État sans alcool. Et je croyais que tout le problème venait de là.

- Tu comprends pas, Al. C’est l’hypocrisie qui fait tourner le monde. L’Oklahoma était un État « sec », mais tu pouvais boire dans un club privé si tu étais membre. Résultat, tous les hôtels et les restaurants étaient des clubs privés.

- Mon Dieu, pria Dortmunder.

- Eh, ouais, fit Tom. Et pour devenir membre du club dans un restaurant, il suffisait de commander à manger, et pour devenir membre du club dans un hôtel, il suffisait de prendre une chambre.

- Je pige pas. Pourquoi se donner tout ce mal ?

- Sans doute qu’ils avaient leurs raisons, dit Tom. L’escalier devrait être par… Merde ! Quelqu’un a même piqué les portes. J’espère qu’ils ont laissé l’escalier.

- J’espère surtout qu’ils ont laissé ton butin.

- Ils n’y ont pas touché, Al. Tu peux me croire. Bon, une de ces portes devrait donner sur… C’est ici !

Les faisceaux de leurs lampes éclairèrent des marches en métal rouillé qui s’enfonçaient dans l’obscurité la plus complète. En scrutant le vide, Dortmunder dit :

- Où que j’aille avec toi, Tom, tôt ou tard, j’ai droit à une plongée dans les profondeurs.

- C’est une construction très solide, Al. Elle ne peut absolument pas s’écrouler sur nous.

Dortmunder n’avait même pas pensé à ça, jusqu’à maintenant.

- Merci, Tom.

- Pas de quoi.

Tom commença à descendre l’escalier en tenant sa clé et son marteau dans une main et sa torche électrique dans l’autre. Dortmunder le suivit à contrecœur. Tom dit par-dessus son épaule :

- Pour en revenir aux bouteilles de vin, j’ai roulé les liasses de biffetons et je les ai enfoncées dans les bouteilles; il m’en a fallu trois. Et une nuit, je les ai descendues sous ma jupe.

- Sous ta jupe ? Tu jouais encore le rôle de la sœur ?

- Al, j’ai joué le rôle de la sœur jusqu’à Nogales, au Nouveau-Mexique. Voyons voir, c’est par où…

Ils avaient atteint le bas de l’escalier et ils se trouvaient dans un petit espace dégagé avec des portes qui s’ouvraient de tous les côtés. Monticules de débris anonymes, murs de briques effrités, sol en ciment grêlé. Tom tournait lentement sur lui-même en pointant sa lampe ici et là, essayant de s’orienter après toutes ces années, et il dit :

- Quand tu es dans une chambre d’hôtel, Al, et que tu tires la chasse, tu t’es jamais demandé où allait toute cette eau ? Toutes ces toilettes, tous ces lavabos, des centaines dans un seul immeuble, des centaines de personnes qui pissent, qui chient, qui se brossent les dents et qui balancent des objets dans les chiottes, alors qu’on leur a dit de pas le faire, tu t’es jamais demandé où allaient toute cette flotte et le reste ?

- Jamais, répondit Dortmunder.

- C’est par là, décréta Tom et il s’engagea dans un large couloir bas de plafond et sale. (Dortmunder lui emboîta le pas.) La flotte arrive ici, poursuivit Tom, pendant qu’ils avançaient. Les tuyaux deviennent plus gros et il y a des siphons pour empêcher certains trucs de boucher toutes les installations, et pour finir, il y a un seul gros tuyau qui passe sous la rue et qui va jusqu’aux égouts. Et juste à l’entrée de ce dernier tuyau, il y a le dernier siphon avec un puisard. Il y a un accès pour qu’un plombier puisse descendre s’il se passe un truc vraiment horrible, mais en général, personne s’en occupe.

- Moi, je m’en occuperais pas en tout cas, dit Dortmunder.

- Crois-le si tu veux, Al, mais des gens qui recherchent quatorze mille dollars feront exactement comme toi. Garanti.

- C’est là que tu as planqué les trois bouteilles de vin ?

- Je sens le pognon d’ici, dit Tom en secouant la tête à l’évocation de ce souvenir.

Ils avaient franchi une autre porte sans porte pour déboucher dans une zone plus vaste. Le faisceau de la lampe de Dortmunder fit apparaître les squelettes éparpillés de deux petits animaux sur le sol. L’air à ce niveau était à la fois sec et rance, comme si on vous frottait le nez contre un morceau de bois pourri.

- Je crois que je le sens, moi aussi, dit Dortmunder.

Tom émit son petit ricanement.

- Ça fait longtemps que personne n’a tiré la chasse d’eau dans cette ville, Al. Ça devrait pas être trop affreux. C’est un peu plus loin.

Un peu plus loin, il y avait un autre mur de briques. Sur le sol, juste devant, la lampe de Tom éclaira une plaque de métal d’environ un mètre sur cinquante centimètres, fixée par des boulons à chaque coin. Tom s’agenouilla devant un des coins, se pencha en avant pour souffler sur la poussière et les détritus, et il déclara :

- Ça va faire du boucan.

En effet. Tom referma la pince autour du boulon et se mit à cogner sur le manche de la pince avec son marteau. BANG ! BANG ! BANG ! Et pendant les pauses, bang… bang… bang… de l’écho qui se répercutait, résonnait et rebondissait à l’intérieur de cet espace clos.

Après cinq minutes de folie furieuse, Tom se redressa, s’épongea le front et dit :

- Remplace-moi un peu, Al.

Alors, Dortmunder se mit à faire lui-même ce bruit effroyable et ce fut durant son quart que le premier boulon commença enfin à tourner, à contrecœur, ajoutant son CRIIIC CRIIIC-CRIIIC aux BANG ! BANG ! BANG ! bang… bang… bang…

Mais le boulon continua à faire de la résistance. Il fallait frapper sur la pince pour le faire tourner d’un millimètre. Enfin, le long et gros boulon rouillé sortit entièrement, bascula sur le côté et tomba, avec la pince toujours accrochée à sa tête, sur la plaque métallique, en produisant un autre bruit charmant.

- Formidable, Al ! dit Tom. Plus que trois. À moi, maintenant.

En tout, calcula Dortmunder par la suite, ils s’acharnèrent pendant presque une heure avant que le dernier boulon consente, par la force, à lâcher prise et à tomber sur le côté. Puis ce fut cette foutue plaque elle-même qui refusa de bouger, jusqu’à ce que Tom et Dortmunder lui assènent cent millions de coups de tous les côtés. Et finalement, lourde, lente, rouillée et récalcitrante, elle se souleva et s’écarta.

Oh, la vache ! Quarante années n’avaient rien fait pour atténuer l’odeur.

- Aaaah ! fit Dortmunder en lâchant la plaque, qui tomba sur le dos.

Sous l’œil intrigué de Tom, il recula en titubant, les mains plaquées sur le nez, comme si quelqu’un venait de le frapper au visage avec un vieux linceul usagé.

- C’est même pas encore là, Al, dit Tom d’un air détaché. Les bouteilles sont au fond, à l’intérieur du siphon, attachées par du fil électrique. Tu vois le siphon ?

Dortmunder ne voulait même pas regarder à l’intérieur de ce machin.

- Je te crois, parvint-il à articuler, malgré sa gorge qui n’avait plus envie de respirer si l’air était devenu ça. Je te crois.

Tom pointa sa lampe dans le trou.

- Hmmm, fit-il, c’est beaucoup plus sec que dans le temps.

- Tom, dit Dortmunder entre ses mains, je suis désolé, mais je ne peux pas rester ici plus longtemps.

À la recherche de sa lampe torche, il jeta des regards affolés autour de lui, en regardant pardessus ses mains protectrices et essayant de respirer sans inhaler. Ah ! elle était là, la torche, par terre, pointée vers cet endroit effroyable. Alors qu’il s’approchait pour la récupérer, Dortmunder dit :

- Je t’attends en haut. Tu n’as plus besoin de moi, hein ?

- Tu vas louper quelque chose, Al. Ces bouteilles de vin, pleines de billets de banque. Après plus de quarante ans là-dessous.

- Si c’est ça que je vais louper, répondit Dortmunder en pointant, d’une main tremblante, sa lampe vers la porte située à l’autre extrémité, je me ferai une raison. Je t’attends là-haut.

- Tu vas retrouver ton chemin ?

- Oui.

Dortmunder s’empressa de quitter cet endroit pour retrouver un environnement plus adapté à l’homme. Son sens de l’orientation, parfois approximatif, le fit hésiter une ou deux fois face à un embranchement, mais tant qu’il restait éloigné de cette odeur, il savait que tout allait bien. Malgré tout, il aurait bien aimé avoir cette corde autour de la taille, avec Tiny à l’autre bout pour tirer.

Encore un couloir, mais celui-ci ne sentait que la poussière de brique et le bois vermoulu. Dortmunder l’emprunta, franchit la porte à l’autre bout, et l’escalier était là pour remonter ! Quelle étonnante métamorphose il avait subie : ce qui, en descendant tout à l’heure, était rongé par la rouille, cabossé et couvert de crasse était maintenant, aux yeux de Dortmunder, tout en marbre et or, parsemé de pétales de fleurs et scintillant de rosée, et il conduisait au paradis. Ou du moins, dans un endroit où l’air était normal.

En haut de l’escalier, si sa mémoire était bonne, se trouvaient les bureaux, derrière la réception.

C’étaient des pièces intérieures sans fenêtres, et Dortmunder voulait des fenêtres, alors il prit la direction du hall, tourna au coin dans un couloir, et sa lampe éclaira un vieux sauvage décharné qui pointait un fusil sur lui.

- Chut ! fit le gars.

Dortmunder hocha la tête. Quand une personne pointe un fusil sur vous en vous disant « Chut ! », vous ne répondez pas à voix haute, vous hochez la tête.

- Braque ta lampe sur le sol !

Dortmunder braqua sa lampe sur le sol.

- Passe devant moi et marche vers le hall.

Dortmunder le fit également. Pas de problème, c’était là qu’il voulait aller justement.

Le crépuscule de l’ouest s’en était venu et s’en était allé, en laissant une lumière argentée vert-de-gris, faible mais nette, sur tous les rectangles extérieurs, qui rendait à ces anciennes fenêtres et à ces anciennes portes un peu de leur dignité passée.

- Braque ta lampe sur la gauche.

Dortmunder s’exécuta et il découvrit un autre encadrement de porte qui donnait sur ce qui avait été jadis le bar de l’hôtel (réservé aux membres).

- Vous voulez que j’aille là ?

- Chut !

Dortmunder hocha la tête.

Quelque chose (sans doute pas le doigt du vieux bonhomme) s’enfonça dans son dos, et la voix râpeuse et rauque, presque un chuchotement, du vieux bonhomme, demanda :

- Où est ton associé ?

- En bas, répondit Dortmunder sur le même ton. Au sous-sol. Il inspecte… la plomberie.

- La plomberie ?

Cette remarque sembla dérouter le vieux bonhomme, mais une seconde seulement, car il ajouta, avec un autre petit coup dans le dos de Dortmunder :

- Avance par là.

Dortmunder s’exécuta encore une fois et il entra dans une des pièces les plus nues de l’hôtel. Les tables, les chaises, les banquettes, les tabourets de bar, le miroir du bar, les miroirs, les placards, les éviers, les réfrigérateurs, les tapis, les lampes, les interrupteurs, les gravures, les rideaux, les voilages, la caisse, les verres, les cendriers, les pompes à bière, les caillebotis derrière le bar, les deux pendules et la batte de base-ball sciée : tout cela avait disparu.

La lampe de Dortmunder éclaira le plancher écaillé et pourrissant, les murs de briques et, au centre de la salle, sur le sol, une boîte noire d’environ un mètre de haut sur trente centimètres de côté. En pointant sa lampe dessus, Dortmunder constata qu’il s’agissait d’un haut-parleur faisant partie d’un vieux système de sonorisation; il n’avait pas été pillé, car quelqu’un, un jour, lui avait balancé un coup de pied en pleine figure, avait arraché la toile noir et argenté devant et transpercé le diaphragme. Peut-être quelqu’un qui avait écouté Rock Around the Clock une fois de trop.

- Assis, ordonna la voix de râpe rouillée.

- Sur quoi ?

En guise de réponse, il eut droit à un autre coup dans le dos avec ce qui n’était pas le doigt du vieux bonhomme. Alors, il se dirigea vers le haut-parleur, le retourna et s’assit dessus en prenant bien soin de pointer le faisceau de sa lampe vers le bas et non pas directement vers son ravisseur.

- Voilà, dit-il.

- Pointe la lampe sur ton visage.

Dortmunder obéit, ce qui lui fit plisser les yeux.

Appuyant le bout de la lampe sur son genou, il pointa le côté lumineux sur son nez et dit :

- C’est assez désagréable.

- Pointe-la légèrement sur le côté, dit la voix dans l’obscurité, avec une sorte d’irascibilité soudaine. C’est pas un interrogatoire de police.

- Ah bon ?

Dortmunder pointa la lampe par-dessus son épaule droite, ce qui était beaucoup mieux.

- Je veux juste voir ton visage, expliqua le vieux bonhomme, pour que je sache si tu dis la vérité.

- Je dis toujours la vérité, mentit Dortmunder et, en disant cela, il montra clairement son visage pour savoir ce qu’il pouvait espérer de ce côté-là.

Parfait.

- T’as intérêt, répondit le vieux bonhomme qui venait d’échouer au test. Dis-moi ce que tu sais sur… (Une pause théâtrale.)… Tim Jepson !

Ah ! ah ! À la vitesse de la lumière d’un ordinateur central, en une nanofraction de nanoseconde, Dortmunder comprit la situation. Tim Jepson = Tom Jimson. Le vieux bonhomme avec le fusil = l’ex-associé coincé dans l’ascenseur. La vengeance à long terme d’un dingue. Un dingue armé d’un fusil. Un dingue avec un fusil et des griefs justifiés contre le type qui avait déjà été qualifié de « ton associé ». Visage impassible dans la lumière de la lampe :

- J’ai jamais entendu parler de lui, dit Dortmunder.

- Il vous a pas envoyés ici tous les deux pour… quelque chose ?

- Non, pas nous, dit Dortmunder, en sachant que le vieux bonhomme faisait allusion aux quatorze mille dollars, et sachant (ce brave cerveau-ordinateur continuait à cogiter à toute allure) que ce vieux bonhomme avait dû chercher le fric de bas en haut, mais pas suffisamment en bas. Tom avait raison sur ce point : quatorze mille dollars, ce n’était pas une somme suffisante pour inciter la plupart des gens à plonger dans le gros intestin du Cronley Hotel.

Combien de temps faudrait-il à Tom pour en finir en bas ? Et quand il remonterait, qu’allait-il se passer ? Le vieux bonhomme ne l’avait pas encore reconnu, mais est-ce que ça ne risquait pas d’arriver tôt ou tard ?

- Si c’est pas Jepson qui vous envoie, demanda la voix hargneuse dans l’obscurité, qu’est-ce que vous foutez ici ?

Oh ! bonne question.

- Mission d’inspection, répondit Dortmunder en bredouillant légèrement. (L’ordinateur commençait à avoir des ratés. Qu’est-ce qu’il foutait ici ?) On nous a dit que plus personne ne vivait à… euh, Cronley, répondit-il pour gagner du temps, en attendant que l’ordinateur intervienne.

- Qui vous a dit ça ?

- Euh.. l’État, répondit Dortmunder comme si c’était la chose la plus évidente au monde. Le Département de la récupération.

- Le quoi ?

- Vous n’avez jamais entendu parler du Département de la récupération ? (Dortmunder secoua la tête, stupéfait qu’on puisse vivre aussi détaché du monde.) Vous êtes au courant qu’il y a une pénurie de logements ?

- Vous voulez dire… (La voix du vieil homme tremblait.) Ici ?

Ça marche ! Dortmunder garda une expression neutre, et en même temps pleine d’innocence, pour ajouter :

- C’est ça qu’on vient vérifier. On vient voir si les… euh, vous savez, les… infra… infra… infra…

Bon sang, c’était quoi le mot ? Conscient de perdre son public, conscient que sa main droite, et donc le faisceau de la lampe, commençait à trembler, conscient que son expression de pure honnêteté était en train de se lézarder parce qu’il n’arrivait pas à se souvenir d’un simple mot, conscient que le superordinateur dans sa tête était kapout, Dortmunder demeura bouche bée dans la lumière, en se débattant… infra, infra, infra quelque chose, puis il renonça.

- Bon, bah… salut ! dit-il gaiement et il éteignit la lampe tandis qu’il se jetait à terre.

- Infrastructure ! cria-t-il.

Ce foutu mot venait de lui traverser le cerveau, mais trop tard. Sa voix fut couverte par le rugissement du fusil.

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