Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 51 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 50

- Si, j’aime bien que tu me touches, dit Myrtle à Doug Berry en le repoussant. C’est justement pour ça que je ne dois pas te laisser faire.

- Ça n’a aucun sens, répondit Doug en continuant à se frotter contre elle.

- Pour moi, si, dit Myrtle en reculant le plus possible sur le siège du pick-up, les bras croisés sur la poitrine et le regard obstinément fixé sur l’immense écran de cinéma en plein air, où Dumbo chancelait sur une branche d’arbre. Regarde le film. Tu disais que tu n’étais jamais allé dans un drive-in, nous y sommes, alors regarde le film.

- Dans un drive-in ? Ah ! Myrtle, dit Doug en rangeant enfin ses mains, tu me rends fou.

Si c’était vrai, se dit Myrtle, ils étaient quittes, car Doug Berry la rendait folle lui aussi. Mais pas de la même façon, évidemment, pas sur le plan sexuel, ni même romantique. Pourtant Doug était sexy, assurément, et il faisait de son mieux pour se montrer romantique, et si le reste avait été parfait, qui sait ce qui aurait pu arriver.

Seulement, le reste n’était pas parfait. Et le reste n’était pas parfait parce que Doug Berry était un imposteur; il mijotait quelque chose, cette chose avait très certainement un rapport avec son père, mais Myrtle était bien incapable de deviner de quoi il s’agissait.

En revanche, que Doug soit un imposteur, voilà qui ne faisait pas le moindre doute. Quand il avait débarqué à la bibliothèque, elle avait accepté cette histoire de recherches sans poser de questions, mais quand il avait cessé brusquement de visionner le vieux microfilm trois ans avant la fin de la période qui l’intéressait prétendument, et quand il était brusquement revenu au présent sans explication, elle avait commencé à soupçonner qu’il se passait quelque chose. Mais quoi ?

En déjeunant avec lui, à sa propre instigation, elle n’avait rien appris de plus, si ce n’est qu’il avait de l’humour, qu’il était dragueur et qu’il souhaitait la revoir, ce qui était très bien, mais pas suffisant. Ce soir-là, en prenant sur son temps libre, elle avait visionné le microfilm de l’année où Doug s’était arrêté, celle où il avait, semble-t-il, trouvé ce qu’il cherchait réellement. Et quand elle était tombée sur l’attaque du fourgon blindé, toutes les pièces du puzzle s’étaient assemblées. Ce « braquage » était certainement un des « coups » que son criminel de père avait « montés » avant d’être envoyé en prison pour un autre « coup » quelques années plus tard. Et Doug Berry était certainement sur la « piste » du vieux Jimson pour une raison quelconque. Heureusement qu’elle avait résisté à l’envie d’utiliser le « blaze » de Jimson avec Doug, comme elle l’avait fait - en se procurant de délicieux frissons - avec le gentil petit Wally Knurr. (C’était la télévision, évidemment, qui avait donné à Myrtle cette connaissance de l’argot criminel.)

Soupçonneuse et craignant tout d’abord que Doug soit en réalité un policier en civil traquant son père, comme Javert (ce qui expliquerait sa question concernant le state trooper, Jimmy), Myrtle avait cherché à en savoir plus sur cette Alliance pour la protection de l’environnement, la prétendue organisation pour laquelle Doug effectuait prétendument des recherches, et évidemment, elle n’existait pas. (Le VDT de la bibliothèque, maintenant que Wally Knurr lui en avait dévoilé tous les mystères, lui avait apporté une aide précieuse dans l’étude du cas Doug Berry.)

Cet homme était donc un imposteur; une sorte d’imposteur, les détails n’étant pas encore connus. Mais il s’appelait bien Doug Berry, c’était écrit sur la carte de crédit qu’il avait utilisée la première fois qu’il l’avait invitée à dîner, c’est-à-dire la deuxième fois qu’ils se voyaient, celle-ci étant la troisième fois, dans ce drive-in de North Dudson, un des rares existant encore en Amérique. Il s’appelait Doug Berry et ce pick-up ridicule et puéril, avec cet autocollant choquant et puéril au sujet des plongeurs, était immatriculé dans le comté de Suffolk à Long Island. Non seulement l’annuaire du comté de Suffolk, qui se trouvait à la bibliothèque, possédait bien un Berry Doug, mais en plus, il donnait un numéro de téléphone professionnel qui, lorsqu’elle l’avait composé, l’avait mise en contact avec un répondeur sur lequel on reconnaissait la voix de Doug :

« Magasin de plongée du South Shore. Désolé, nous sommes fermés. La boutique est ouverte du mardi au samedi, de 10 heures à 17 heures. Cours d’initiation et de perfectionnement tous niveaux. Location et vente de matériel. Remplissage et tests de bouteilles. Tout pour les plongeurs sous le même toit. Nous espérons vous voir bientôt ! »

Quel était donc le lien entre un moniteur de plongée de Long Island et un criminel (supposé) à la retraite, l’ancien « taulard » Tom Jimson ? Le fait que la première question de Doug, à la bibliothèque, ait concerné le réservoir avait certainement une signification - réservoir, eau, plongée -, mais Myrtle ne voyait pas du tout laquelle. Cependant, une chose semblait certaine : elle devait entretenir cette relation avec Doug Berry, sans perdre le contrôle de la situation.

À elle de prendre les choses en main.

D’où leur présence au drive-in ce soir; leur troisième rendez-vous, qui ne menait à rien, pour l’un comme pour l’autre. Myrtle savait que Doug était frustré, mais elle aussi, nom d’une pipe ! Elle aurait eu naturellement tendance à trouver cet homme irrésistible, mais comment se jeter dans ses bras sans savoir dans quel camp il se trouvait ? Supposons qu’il soit, d’une manière ou d’une autre, un ennemi de son père ? (D’un autre côté, il pouvait très bien être du côté de son père, auquel cas se serait un double plaisir de se jeter dans ses bras. Peut-être même représentait-il - espoir lointain - le moyen pour elle de rencontrer enfin son père.)

Ses recherches lui avaient simplement prouvé que Doug Berry n’était pas celui qu’il prétendait être; elles ne pouvaient pas la conduire plus loin, elles ne pouvaient pas lui apprendre qui il était réellement. Myrtle avait le sentiment que des questions subtiles et discrètes au cours de ces rendez-vous pourraient lui fournir les indices dont elle avait besoin pour découvrir ce qui se passait, mais elle était incapable de savoir quelles pouvaient bien être ces questions subtiles et discrètes. Au cinéma et à la télé, les gens posaient toujours la bonne question, avec doigté, mais…

Oups ! En parlant de ça…

- Ça suffit, Doug ! dit Myrtle en prenant sa main pour la reposer sur son genou.

Doug laissa échapper un long soupir de souffrance, très étudié.

Dommage que je ne sache pas comment contacter Wally Knurr, se dit Myrtle, je parie qu’il pourrait m’aider à comprendre ce qui se passe. Mais à part ce jour à la bibliothèque où il avait ouvert devant ses yeux émerveillés la corne d’abondance du VDT, elle n’avait jamais revu Wally. C’était sans doute un quelconque représentant, se dit-elle, qui voyageait un peu partout pour vendre des ordinateurs ou des trucs comme ça. Son itinéraire le ramènera-t-il un jour à North Dudson ? Et aura-t-il une raison de revenir à la bibliothèque ?

- Doug, je t’en prie !

- Myrtle, je t’en prie.

- Regarde le film, Doug. C’est un joli film, hein ?

- Je ne rate jamais une occasion de le voir, répondit Doug d’un ton amer.

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