Dégâts des eaux
Chapitre 66
- Euh… fit l’homme sur le lit.
Guffey le regarda en fronçant les sourcils.
- Euh ?
- Je n’en sais rien !
- Si vraiment tu n’en sais rien, c’est dommage pour toi, dit Guffey en toute sincérité, parce que tu vas perdre une oreille.
- Attendez une minute ! s’exclama l’homme nommé Dortmunder en agitant les bras et en battant des jambes sous la couverture. Je le sais, mais attendez une minute, d’accord ?
Guffey faillit baisser le canon de son fusil tellement il était surpris.
- Tu le sais, mais je dois attendre une minute ?
- Écoutez-moi. Vous connaissez Tom Jimson, hein ? Ou Tim Jepson ou peu importe comment vous l’appelez.
- Comme je veux, répondit Guffey en serrant si fort le fusil qu’il faillit faire sauter prématurément l’oreille du gars d’en face.
- Réfléchissez un peu, lui proposa Dortmunder. Y a-t-il sur cette terre quelqu’un qui ait envie de protéger Tom Jimson ? Qui risquerait son oreille pour lui ?
Guffey réfléchit donc.
- N’empêche, dit-il. Tim Jepson vit ici avec toi, tu sais où il est, mais tu veux pas me le dire. Peut-être que tu es dingue ou un truc comme ça et ce qu’il te faut, c’est un traitement de choc, genre je te fais sauter l’oreille, puis quelques doigts, puis…
- Non, non, laissez-moi juste une chance ! s’exclama Dortmunder en faisant des bonds dans son lit. Je ne vous en veux pas, sincèrement. Je sais ce que vous a fait Tom. Il m’a tout raconté.
Un grognement sourd monta de la gorge de Guffey.
- Ah bon ?
- Comment il vous a bloqué dans l’ascenseur et tout ça. (Dortmunder secoua la tête d’un air compatissant.) Même que ça le faisait rire ! Moi, j’avais du mal à entendre ça.
Guffey aussi.
- Alors, comment ça se fait que tu fréquentes ce gars-là ? demanda-t-il. Et que tu le protèges ?
- Je ne protège pas Tom ! Simplement, il y a d’autres personnes impliquées, auxquelles je tiens, vous comprenez ?
- Moi, y a que Tim Jepson qui m’intéresse.
- Oui, je sais. Et je comprends. Vous avez attendu pendant des années. Vous pouvez bien attendre un ou deux jours de plus.
Guffey accorda à cette suggestion le ricanement qu’elle méritait.
- Pour que t’ailles le prévenir ? Tu me prends pour un idiot ou quoi ?
Dortmunder regarda autour de lui, le front plissé par une intense cogitation.
- J’ai une idée, dit-il. Vous n’avez qu’à rester ici.
- Rester ici ?
- En attendant que je reçoive mon coup de fil.
- Quel coup de fil ?
- Des amis qui doivent me dire qu’ils ont fini de faire ce qu’ils sont en train de faire et…
Guffey se sentait un peu perdu.
- En train de faire quoi ? Qui ça ? Qu’est-ce qu’ils font ?
- Je ne peux pas le dire.
- Bon sang, tu peux dire adieu à ton oreille !
- Non, non. Je ne peux pas non plus vous dire qui est en train de faire quoi, ni où, ni rien d’autre. Mais si vous me faites sauter les oreilles, je ne pourrai pas répondre au téléphone et vous ne pourrez jamais mettre la main sur Tom Jimson.
- Dans ce cas, je crois que je vais laisser tomber ton oreille et te tirer un pruneau dans la cervelle. J’attendrai le coup de téléphone tout seul.
- Ils ne vous parleront pas. Et vous avez vraiment envie de rester assis à côté d’un cadavre ?
- Ils me parleront, dit Guffey. Je leur ferai croire que je suis ton oncle et ils me croiront. Et si je préfère rester assis à côté d’un cadavre, c’est que si tu es vivant, je pourrai pas dormir ni me retourner ni aller aux chiottes ni rien pendant deux ou trois jours, jusqu’au coup de téléphone. D’ailleurs, ajouta-t-il après s’être convaincu de sa propre logique, c’est ce que je vais faire sans plus attendre. (Il modifia la direction du canon en conséquence.) Adieu.
- Attendez !
- Arrête de crier comme ça ! s’exclama Guffey avec colère. Tu me déconcentres, je risque de viser à côté. Je t’offre une mort rapide et indolore, tu devrais me remercier.
- Vous n’êtes pas obligé !
Guffey savait qu’il était malpoli de rire d’une personne qu’on s’apprête à tuer, cela ne fait qu’ajouter l’insulte à la blessure, mais c’était plus fort que lui.
- Qu’est-ce que tu vas faire ? Me donner ta parole d’honneur ?
- J’ai des menottes !
Guffey baissa son arme, intrigué malgré lui.
- Des menottes ? Comment ça se fait que tu as des menottes ?
- Bah, ça peut être pratique, des fois, répondit Dortmunder avec un petit haussement d’épaules.
- Ton idée, c’est que je t’attache au lit et…
- Sur le canapé dans le salon, plutôt, suggéra Dortmunder. C’est plus confortable et je pourrai regarder la télé si j’en ai envie.
S’agissait-il d’une ruse ? D’après l’expérience de Guffey, tout était une sorte de ruse.
- Elles sont où, ces menottes ?
Dortmunder désigna la commode à gauche de Guffey, le long du mur.
- Dans le tiroir du haut.
Debout à côté de la commode, le dos contre le mur, Guffey put surveiller Dortmunder pendant qu’il ouvrait le tiroir et examinait son contenu en lançant des petits coups d’œil rapides. Et quel contenu ! Au milieu des peignes édentés, des boutons de manchette dépareillés, des lunettes de soleil cassées et des tubes de diverses pommades pressés et aplatis, il y avait un coup-de-poing américain usé, un masque de bal rouge, un masque de Mickey, un passe-montagne, trois gants en caoutchouc pour la main droite, une fausse moustache dans un sac en plastique, quelques jetons de métro et, comme annoncé, une paire de menottes chromées avec la clé dans la serrure.
D’une main, l’autre lui servant à pointer le fusil sur Dortmunder, Guffey sortit les menottes du tiroir, les laissa tomber sur la commode et retira la clé, qu’il glissa dans sa poche. Puis il lança les menottes à Dortmunder.
- O.K. Mets-les donc toi-même.
- Euh… Je viens de me réveiller. Est-ce que… je pourrais m’habiller ? Ou au moins aller aux toilettes ?
- Attends une minute. Bouge pas.
Dortmunder ne bougea pas, alors que Guffey marchait en crabe jusqu’à la porte, sortait de la chambre à reculons, jetait un coup d’œil à droite (la porte de l’appartement) et à gauche (la cuisine, avec la cuisinière qu’on apercevait), avant de dire :
- O.K., monsieur Dortmunder. Je vais aller dans la cuisine pour me faire un café. En gardant un œil par ici. Et si jamais ta tête franchit cette porte avant que je te le dise, je te la fais sauter. C’est pigé ?
- Oui, oui. Je reste ici jusqu’à ce que vous me disiez de sortir.
- Exact.
Guffey commença à reculer vers la cuisine, mais il s’arrêta. À contrecœur, il demanda :
- Tu veux du café ?
- Oui, merci.
- O.K.
Guffey recula de nouveau, mais Dortmunder leva la main comme un gamin qui connaît la réponse. Guffey s’arrêta de nouveau.
- Ouais ?
- Si ce n’est pas trop demander, je pourrais avoir du jus d’orange ?
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