Dégâts des eaux
Chapitre 43
Le problème, c’est que les trains n’ont plus de wagons individuels. Ces formidables vieux wagons avec cette sorte de double poignée comme un tapecul qui faisait qu’un gars pouvait pousser vers le bas pendant qu’un autre gars en face tirait vers le haut, et vice versa, alors que le wagon continuait à filer sur les rails; le genre de wagon dans lequel voyageait Buster Keaton, ça n’existe plus. Toutes les bonnes choses ont disparu : les maisons en bois du Monopoly, Red Ryder et les wagons individuels.
C’est pourquoi l’énorme semi-remorque que Stan Murch arrêta dans un toussotement de freins à air comprimé à l’endroit où la voie ferrée croisait l’ancienne route à l’ouest du réservoir de Vilburgtown, à 1 heure du matin, par une nuit sans nuages, mais sans lune, ne transportait pas de vieux wagon. Ce qu’il transportait, en plus de l’équipement de plongée, d’un cabestan et de matériel divers, c’était un étrange véhicule hybride qui avait été, avant l’opération chirurgicale, une Hornet American Motors de 1976. Une Hornet verte, à vrai dire, preuve que tout n’avait pas encore disparu.
Si c’était toujours une petite voiture deux portes avec une banquette minuscule à l’arrière et un petit coffre séparé (pas un hayon), cette Hornet n’avait plus de moteur, plus de transmission, plus de radiateur, de radio, de capot, d’enjoliveurs, de pare-chocs, de phares ni de feux arrière, de pneu de secours, d’essuie-glaces, de tableau de bord ni de toit. Elle avait encore la direction (sans moteur), les freins (idem), les sièges, le pare-brise, les vitres et l’autocollant du contrôle technique de l’État de New York de 1981. Elle avait également de nouveaux essieux, à l’avant et à l’arrière, et de nouvelles roues, dont les vieux pneus avaient été dégonflés à moitié, ce qui donnait l’impression qu’elle était encore plus affalée sur le sol, comme si cette transfiguration l’avait plongée dans la morosité.
Dortmunder lui aussi semblait plongé dans la morosité. Il avait fait le trajet dans la cabine du poids lourd avec Stan, prétendument pour le guider, puisque c’était la première fois que Stan effectuait le voyage dans le nord, mais en vérité, il voulait se reposer et être seul pour se lamenter en songeant qu’il allait retourner sous l’eau, car, de toute façon, Stan suivait la Cadillac beige conduite par Kelp et transportant Tom et Tiny.
- PffffrrAAGH ! dirent les freins.
- On est arrivés, dit Stan.
- Oui, je crois, dit Dortmunder.
- De quel côté tu veux que j’aille ?
Dortmunder regarda autour de lui. La nuit, tout était différent.
- À gauche, décida-t-il.
- Parfait, dit Stan. Ce sera plus facile. Je recule juste un peu pour m’arrêter près du garde-fou, hein ?
- Oui, c’est ça, répondit Dortmunder.
Il poussa un soupir et descendit du poids lourd. C’était sans doute la première fois que la préparation du coup était plus agréable que sa réalisation. Beaucoup plus. À quoi n’ai-je pas pensé cette fois ? se demanda Dortmunder. Chut ! répondit-il.
Kelp s’était garé sur le bas-côté, au-delà de la voie ferrée, et il revenait maintenant vers Dortmunder, accompagné des deux autres, en disant :
- Comme sur des roulettes, hein ?
- Si une voiture passe maintenant, ça risque de tout foutre en l’air, dit Dortmunder, plein d’espoir.
- T’en fais pas pour ça, John, répondit Kelp. Il n’y a pas de circulation par ici à cette heure.
- Tant mieux, dit Dortmunder avec désespoir.
- À cette heure-ci, tous les gens du coin sont dans leur lit, ajouta Kelp.
- Hmmm, fit Dortmunder en pensant à son propre lit.
À force de manœuvres, Stan avait placé le semi-remorque en travers de la route déserte, le pare-chocs arrière à une cinquantaine de centimètres de la barre inférieure de la clôture en métal blanc rouillé. Penché par la vitre, Stan lança :
- Dépêchez-vous, les gars ! Si quelqu’un vient, il risque de me percuter par le flanc.
- Personne ne viendra, répondit Dortmunder d’un ton amer.
- Par ici, les bars ferment à minuit, expliqua Kelp.
Tout le monde, à l’exception de Stan, se plaça à l’arrière du semi-remorque. Tiny ouvrit les énormes portes, puis Kelp et lui grimpèrent à l’intérieur pendant que Dortmunder et Tom passaient de l’autre côté de la barrière. Tom promenait sa torche électrique ici et là; Dortmunder attendait la sortie des planches.
Cette partie risquait d’être délicate, bien que simple. Le haut de la barrière dépassait d’environ vingt centimètres la hauteur d’un quai de chargement standard, et donc d’autant le plancher du semi-remorque. Ils devraient sortir un véhicule de ce camion et lui faire franchir cette barrière; une rampe normale ne leur servirait donc à rien. Ils devraient inventer.
Tiny et Kelp poussèrent la première planche à l’extérieur du camion; elle était longue et lourde. Lorsqu’elle heurta la barrière avec fracas, Dortmunder cria « Stop ! » et avec Tom, ils la hissèrent sur le dessus de la barrière et aidèrent les autres à la faire glisser. La planche était vraiment très lourde.
- C’est là que ça devient délicat, commenta Kelp à l’intérieur du camion.
- O.K., O.K., dit Dortmunder. Faites-la glisser !
- Pas la peine, répondit la voix de Tiny à l’intérieur du camion. Elle glisse toute seule !
En effet. Déséquilibrée, la planche bascula sur le point d’appui de la barrière métallique et, juste au moment où Dortmunder et Tom se jetaient à l’écart, le bout de la planche s’écrasa sur le sol dans les parages de la voie ferrée. L’autre bout, qui se trouvait encore légèrement à l’intérieur du camion, se dressait vers le haut, à peu près à la hauteur de la tête de Kelp. C’est ainsi qu’ils découvrirent qu’elle était attachée par une charnière à une autre planche glissée dans les profondeurs obscures du camion.
- Prêts, les gars ? s’écria Kelp.
- Oui, oui, attends une minute, répondit Dortmunder. (Il s’adressa ensuite à Tom :) Sers-toi de ta lampe. Où est le bout de la planche ?
- Ici, dit Tom debout devant la planche, en pointant sa lampe vers le sol.
Dortmunder le rejoignit et, à eux deux, ils déplacèrent l’extrémité de la lourde planche le long de la voie ferrée, en la soulevant, en la faisant pivoter et en la reposant. Ils répétèrent plusieurs fois le cycle, jusqu’à ce que Dortmunder s’aperçoive que c’était lui qui faisait presque tout le travail, car il utilisait ses deux mains et Tom une seule.
- Sers-toi de tes deux mains, Tom.
- Faut bien que je tienne la lampe.
- Mets-la dans ta bouche.
- Jamais de la vie, Al.
La voix de Tiny résonna à l’intérieur du camion.
- Pourquoi vous arrêtez ?
- Passe-moi la lampe, dit Dortmunder.
À contrecœur, Tom lui tendit la torche électrique et Dortmunder la coinça entre ses dents et dirigea le faisceau en bougeant la tête.
- Drrr, dit-il. Var drr drr…
- À tes ordres, Al.
C’était un peu plus facile avec quatre mains, et finalement, Kelp s’écria :
- Ça y est !
Ils soulevèrent la planche une dernière fois pour la poser sur un rail, avant de revenir vers la barrière.
La charnière qui maintenait les deux planches ensemble était désormais à cheval sur la barrière; la deuxième planche, plus courte, plongeait à l’intérieur du camion. Kelp et Tiny étaient déjà en train de la pousser par l’autre côté et cela leur parut plus facile cette fois, maintenant qu’ils avaient tous un peu d’entraînement.
Ce fut ensuite au tour de la voiture. On entendit Kelp haleter et grogner (aucun bruit de la part de Tiny), puis le visage sans yeux et sans nez de la Hornet verte apparut; ses pneus à demi dégonflés gravissaient la pente des deux planches en se dandinant, pendant que Kelp et Tiny poussaient derrière.
Le véhicule maltraité escalada et descendit ainsi la planche articulée, avec des petits coups et des tapes affectueuses de ses serviteurs humains, tels des hommes à tout faire dans un cirque qui déchargent un bébé éléphant. Quand les roues avant atteignirent les rails, les pneus mous épousèrent la forme du métal comme un étau lâche qui les maintint en place pendant que le reste de la voiture continuait à descendre sur les planches. Quand les quatre roues se retrouvèrent sur les rails, l’élan fit avancer la Hornet pendant trois ou quatre mètres, avant qu’elle ne s’immobilise en s’affaissant.
Les planches ne servaient plus à rien. Ils les poussèrent sur le côté et les laissèrent tomber derrière la barrière, parallèlement à la route. Après quoi, tout le matériel fut déchargé du semi-remorque et chargé à bord de la Hornet sans toit : combinaisons de plongée, bouteilles, sacs poubelle remplis de balles de ping-pong, cabestan, corde, pelles, perches (pour pousser), cisailles et tout le reste.
Quand ce fut terminé, Kelp et Stan remontèrent à bord des véhicules qui les avaient amenés jusque-là et ils repartirent pour abandonner le semi-remorque, trop gros pour pouvoir être caché et qui était devenu inutile de toute façon. Kelp ramènerait Stan ensuite et ils planqueraient la Cadillac sur un chemin de terre voisin qu’ils avaient repéré au préalable.
Pendant ce temps, Dortmunder, Tiny et Tom commencèrent à pousser la Hornet sur les rails. Ils avaient cru que l’un d’eux devrait se mettre au volant, mais grâce aux pneus dégonflés, ce n’était pas nécessaire. La voiture avançait en ligne droite et la masse molle des pneus l’empêchait de dérailler. En revanche, leur faible pression augmentait la friction et la voiture était plus difficile à pousser. Voilà pourquoi ils progressaient au pas.
Si ça n’avait pas été aussi dur, le voyage aurait été agréable : une promenade le long de la voie ferrée dégagée au milieu de la forêt, sous un ciel étoilé qui s’étendait au-dessus de la voûte des arbres dans ce ciel pur de la campagne, d’un noir profond. Les faisceaux de leurs lampes balayaient les troncs et les fourrés, ouvrant des allées de lumière dans la forêt sombre où le vert plus clair des jeunes pousses ressortait comme de la peinture fraîche. Vers les 2 heures du matin, la forêt était silencieuse et paisible; les seuls bruits étaient leurs pas sur le gravier, et parfois quelques remarques prononcées dans un grognement : « Saloperie de fils de pute ! », etc.
Quand Kelp et Stan les rejoignirent, le trio et la voiture avaient atteint la clôture grillagée qui marquait la limite du réservoir et dans laquelle Tiny était en train de découper une énorme ouverture.
- Pas de problème, commenta Kelp.
- Ne dis pas ça, s’il te plaît, lui dit Dortmunder.
- C’est ton plan, John, fit remarquer Kelp. Qu’est-ce qui pourrait aller de travers ?
Dortmunder répondit par un grognement.
Bob braqua le faisceau de sa torche sur le cadenas qui fermait la barrière dressée en travers de la route qui conduisait au réservoir. Comme d’habitude, personne n’y avait touché. Évidemment. Cela n’était arrivé qu’une seule fois, c’est tout, et ça ne se reproduirait plus jamais. L’obliger à descendre jusqu’ici tous les soirs pour inspecter tous les cadenas de toutes les barrières de toutes les routes autour du réservoir, ce n’était qu’une façon mesquine de le punir parce qu’il avait été incapable de comprendre ce qui s’était réellement passé le soir où ça s’était passé.
Le soir où ça s’était passé. Ce n’était pas un monstre marin, finalement, mais une forme bizarre d’effraction. Qui pouvait bien s’introduire par effraction dans un réservoir, et pour quelle raison ? Ça ne tenait pas debout, et pourtant, quelqu’un l’avait fait; les cadenas sectionnés retrouvés le lendemain matin et les traces laissées par un gros véhicule conduisant jusqu’au bord du réservoir étaient là pour le prouver.
Hélas, ces mystérieux rôdeurs nocturnes avaient choisi de frapper juste au moment où Bob était à bout de nerfs; il venait de rentrer de voyage de noces et de reprendre le travail, c’est pourquoi il avait réagi de manière excessivement émotive quand, en regardant la surface du lac, il avait aperçu ce qui devait être en réalité une personne en train de nager, mais qui, à ses yeux à bout de nerfs et excessivement émotifs, ressemblait à, euh…
… un serpent de mer.
Bob et le psychologue avaient longuement travaillé là-dessus le mois dernier. D’ailleurs, Bob commençait à se dire que les terribles expériences de cette nuit d’avril au clair de lune étaient un bienfait déguisé, car elles lui avaient permis de rencontrer Manfred, le psychologue qui avait un effet absolument considérable sur la vie de Bob.
Mais quel gâchis il avait fait sur son chemin, en commençant par se montrer incapable de trouver le magazine Soldier of Fortune ce soir-là, quand il avait quitté pour toujours le barrage, son foyer et Tiffany. Sans Soldier of Fortune, son plan pour devenir un mercenaire endurci sur un autre continent, plus intéressant, était tombé à l’eau, alors il avait acheté un pack de bière à la place et il avait passé la nuit dans sa voiture, seul sur Ten Eych Hill, à contempler le réservoir, à attendre le retour du serpent de mer.
Il n’était pas revenu, évidemment, et au bout d’un moment au cours de sa nuit de veille, Bob avait fini par perdre connaissance sous l’effet de l’épuisement et de la bière (et aussi, comme Manfred et lui l’avaient compris, de la tension nerveuse et des émotions excessives), et quand il avait repris sa vie normale le lendemain, bouffi et sale, il avait découvert que plus personne ne voulait de lui. Furieuse, Tiffany était retournée chez ses parents. Au barrage, ils parlaient d’abandon de poste. C’est seulement après que Bob eut accepté d’aller voir un psychologue que son patron décida de ne pas le renvoyer.
Ayant appris qu’il était sérieusement prêt à résoudre ses problèmes et qu’il avait commencé à voir quelqu’un, Tiffany était revenue à la maison -ce qui avait des bons côtés et des mauvais, il fallait bien le dire - et au cours du mois écoulé, Bob avait senti que Manfred et lui progressaient à grands pas tous les deux. Bob avait vraiment le sentiment de se retrouver ces derniers temps, aussi bien sur le plan intellectuel qu’émotionnel. Présentement, il se sentait bien dans sa peau, à l’aise dans son environnement.
Certes, il faudrait encore un certain temps pour que les choses retombent au travail, pour que ses collègues oublient le passé et acceptent le nouveau Bob. En attendant, la plupart des gars ne lui parlaient plus - ce qui n’était pas grave, vu ce dont ils parlaient quand ils parlaient - et il devait accomplir cette tâche supplémentaire et ridicule chaque soir : vérifier tous les cadenas de tous les accès pour s’assurer que les mystérieux nageurs n’étaient pas revenus.
Mais qui étaient-ils ? Qu’est-ce qui les poussait à faire ça ? Sectionner des cadenas, détruire une propriété officielle, c’était du sérieux. Personne ne ferait une chose pareille uniquement pour pouvoir se baigner à poil avec sa petite amie. Alors qu’il y avait une quantité de lacs et d’étangs tout autour. Et certainement pas en avril, il faisait beaucoup trop froid. Une sorte de Club des ours polaires, rattaché aux anciens druides, c’était la seule possibilité qu’avait trouvée Bob jusqu’à présent, et ça ne paraissait guère probable, même à ses yeux.
Ce soir-là, comme tous les autres soirs, le cadenas de la barrière installée à proximité de la route nationale était intact. Néanmoins, Bob avait ordre de l’ouvrir, de déplacer la barrière, de remonter dans sa voiture, de rouler jusqu’à la clôture de la propriété privée et jusqu’à la deuxième barrière cadenassée, d’inspecter ce cadenas, de l’ouvrir, de rouler jusqu’au réservoir et jusqu’à l’endroit où ça s’était passé.
Les criminels ne reviennent pas sur les lieux de leur crime. Manfred disait que c’était de la superstition. D’un autre côté, Manfred disait aussi que Bob devait accepter tout ce que disaient les autres désormais, avec leurs mythes et leurs rituels, jusqu’à ce que la communauté dans son ensemble ait le sentiment qu’il avait expié pour les avoir abandonnés, eux et leurs valeurs. Alors, il obéirait.
Après avoir décadenassé et ouvert la barrière, Bob poussa un soupir et remonta dans sa voiture; il redémarra et suivit le chemin de terre, au milieu des arbres, dans le noir, vers le réservoir.
En l’absence de lune, l’eau semblait plus sombre. Plus sombre et plus froide, et encore plus inhospitalière. Alors qu’il enfilait sa combinaison, ses chaussons, ses gants, sa ceinture de plomb, son BCD et sa bouteille, Dortmunder marmonna :
- Dernière chance pour tout laisser tomber.
- Quoi ? demanda joyeusement Kelp à ses côtés.
- Rien, répondit Dortmunder d’un ton bourru.
Car évidemment, ce n’était pas la dernière chance pour changer d’avis; cette chance il l’avait laissé passer il y a longtemps. Maintenant, il était là avec Kelp, Tiny, Tom et Stan Murch, avec la Hornet charcutée, ce cabestan et toute cette corde, et il n’avait plus de chance. À la flotte.
- J’aimerais mieux un remontant, marmonna-t-il.
- Quoi ?
- Rien !
- On est parés, annonça Stan, debout à côté de la voiture.
Parés. Tiny avait brisé quelques branches de sapin pour bloquer les roues de la Hornet, même si celle-ci ne manifestait apparemment aucun désir farouche de dévaler la pente jusqu’à l’eau. La longue corde qui partait du cabestan était attachée par l’autre extrémité à une partie du châssis où se trouvait jadis le pare-chocs arrière, non pas qu’ils espéraient ramener la voiture à la surface grâce au cabestan, mais simplement parce que c’était le moyen le plus simple et le plus sûr de traîner la corde derrière eux. Les deux énormes sacs poubelle remplis de balles de ping-pong se trouvaient dans le coffre, fermé uniquement par un simple crochet afin qu’il soit plus facile de l’ouvrir sous l’eau dans le noir. Les torches sous-marines attendaient sur le siège avant, les pelles et le tisonnier d’un mètre de long étaient sur la banquette arrière, ainsi qu’un deuxième rouleau de corde, dont une extrémité était solidement attachée à la colonne de direction. Les deux grandes perches destinées à les propulser en cas de besoin se dressaient derrière les sièges avant.
L’idée, c’était de faire rouler la Hornet sur les rails sous l’eau, en descendant la pente de la colline presque jusqu’à Putkin’s Corners. Si le véhicule s’arrêtait de temps à autre, ils se mettraient debout dans la voiture, tels des gondoliers, et ils pousseraient avec les perches. Étant donné que seules les extrémités des perches seraient en contact avec le fond, ils pourraient minimiser les problèmes de turbidité.
Une fois arrivés à Putkin’s Corners, ils seraient bien obligés de descendre de voiture et de marcher, ce qui remuerait un peu le fond, mais ils ne pouvaient pas faire autrement. Ils se serviraient alors de la deuxième corde pour rester en contact l’un avec l’autre, et avec la voiture, tandis qu’ils contourneraient la bibliothèque - située juste en face de la gare, enfin une chose qui leur faciliterait la tâche - pour pénétrer dans le satané terrain de Tom. Ils enfonceraient le tisonnier dans le sol sablonneux, à l’endroit approximatif où Tom avait enterré le cercueil et, une fois qu’ils l’auraient localisé, ils le déterreraient et le traîneraient jusqu’à la voiture. Ce serait la partie la plus délicate, pleine d’efforts et de turbidité. Ensuite, ils attacheraient la longue corde à une des poignées du cercueil, puis ils ouvriraient le coffre de la Hornet - prudemment ! il ne fallait pas que les sacs de balles de ping-pong s’échappent et remontent à la surface -, ils attacheraient les sacs de chaque côté du cercueil pour l’alléger et ils tireraient trois coups secs sur la corde, conformément au signal décidé avec Tiny, puis ils remonteraient à pied avec le cercueil en suivant les rails, pendant que Tiny actionnerait le cabestan.
Ce n’était pas exactement un jeu d’enfant, mais ce n’était pas non plus totalement impossible. Et cette fois, en cas de problème, Dortmunder se souviendrait qu’il avait un BCD et il sortirait de là-dessous en flottant. Vous pouviez en être sûr.
- Je suis prêt, annonça Kelp. Tu viens, John ?
- Naturellement, répondit Dortmunder et, d’un pas pesant, il monta à bord de la Hornet et s’assit au volant, sa torche sous-marine sur les genoux. Kelp prit place à ses côtés, avec un large sourire autour de son détendeur. Qu’est-ce qui le faisait sourire ?
Dortmunder plaça son détendeur dans la bouche et adressa un hochement de tête à Tiny, qui ôta les branches servant de cales… et rien ne se produisit. Dortmunder fit signe qu’il fallait pousser.
- Je sais, je sais, dit Tiny en venant se placer derrière la voiture.
Pendant que Tom restait près du cabestan, Tiny et Stan poussèrent la Hornet qui roula lentement sur les rails, puis moins lentement, dans la pente qui menait au réservoir.
- Mmmmm ! fit Kelp avec bonheur au moment où l’avant du véhicule s’enfonçait dans l’eau noire.
Les roues avant firent jaillir une petite gerbe. Dortmunder avait cru que la force de l’eau arrêterait cette foutue bagnole, mais non, du moins pas tout de suite. Roulant lentement, mais roulant toujours, la Hornet descendit sans peine dans le réservoir. L’eau s’engouffra en faisant des bulles dans l’habitacle, autour de leurs pieds, en entrant par les trous où se trouvaient autrefois les pédales de frein et d’accélération, avant d’envahir l’espace plus large réservé autrefois au tableau de bord tandis que l’avant de la voiture, privé de capot, s’enfonçait sous la surface. La présence du pare-brise et des vitres latérales donna naissance à une petite vague passant de chaque côté dans un bouillonnement de bulles qui s’écrasaient contre le verre. Il n’y avait plus de vitre arrière (elle avait disparu en même temps que le toit) et l’intérieur fut plein immédiatement; ils avaient de l’eau jusqu’à mi-poitrine maintenant et après quelques secondes de paralysie glacée, comme Dortmunder l’avait prévu, tout rentra dans l’ordre.
Respire par la bouche.
Respire par la bouche
Respire par la bouche
Respire par la bouche.
Kelp arracha son détendeur, le temps de crier : « Ça marche ! » et il s’empressa de le remettre dans sa bouche au moment où l’eau se refermait au-dessus de leurs têtes. Elle se déversa en cascade autour de leurs masques. Des bulles d’air emprisonnées dans les portières, le coffre et le châssis commencèrent à se libérer pour foncer à travers l’eau noire, vers la surface tourbillonnante.
Deuxième cadenas : intact. Personne au bord du réservoir au bout de la route. Évidemment.
Bob éteignit ses phares, descendit de voiture et appuya ses fesses maigres contre l’avant du capot, les bras croisés, pour contempler l’eau. Personne ne pouvait dire combien de temps lui prendrait cette inspection inutile chaque nuit, étant donné que personne n’avait été obligé de se livrer à cette absurdité avant lui. Dès lors, rien ne l’empêchait de s’offrir une petite pause en chemin.
Il faisait plus sombre cette nuit, sans la lune, mais il y avait tous les minuscules points blancs des étoiles qui formaient des grappes, des lignes et des motifs dans l’immensité du ciel noir, comme s’ils signifiaient réellement quelque chose. Si seulement ces milliers de points blancs étaient numérotés, on pourrait les relier entre eux et, alors, on découvrirait tout. Le secret de l’univers. Mais personne ne sait où est le point numéro un.
Le soleil, peut-être ? Notre propre étoile ? Sans doute qu’on ne voit pas le schéma d’ensemble parce que nous sommes dans le schéma. Il faudra que j’en parle à Manfred.
Depuis qu’il avait commencé ses séances d’aide psychologique, Bob avait découvert qu’il y avait en lui des profondeurs et des complexités que ni son éducation ni sa famille - et encore moins ses copains d’enfance demeurés - n’avaient jamais évoquées. Des façons de voir les choses. Des façons de se situer par rapport au monde, à l’univers et au temps lui-même.
Quelle importance tout ça, finalement, face à l’immensité de l’univers, à l’amplitude du temps ? Peut-être que Tiffany n’était pas exactement la personne idéale avec qui passer le restant de ses jours, mais après tout, peut-être que lui non plus n’était pas l’idéal de quelqu’un.
Regarde un peu tous ces petits points lumineux, toutes ces étoiles, des milliards et des milliards, avec tant de planètes tout autour, tant de planètes sur lesquelles existait une quelconque forme de vie. Pas des êtres humains, évidemment, ni le genre d’aliens, de monstres et d’ET qu’on voit dans la science-fiction. Une vie fondée sur le méthane peut-être, à la place de l’oxygène, une vie peut-être plus proche de nos plantes que de nos animaux, mais une vie intelligente, ou bien une vie sous forme d’ondes radio. Et tout cela durant des milliards d’années, de la naissance inimaginable de l’univers jusqu’à sa fin impensable. Qu’étaient donc Bob et Tiffany dans tout cela ? Pas très importants, hein ?
Alors, reste calme, telle était la réponse, ne t’excite pas sans raison. Ne t’excite pas à cause du sexe - c’est justement ça qui t’a conduit là où tu es aujourd’hui - ni à cause de ton avenir, de ton boulot, des serpents de mer ou de la bêtise stupide, idiote, crétine et débile de tes copains et de tes collègues. Accepte ta vie telle qu’elle est. Une toute petite vie dans l’immense océan tumultueux de l’espace et du temps, dans l’immensité de l’univers.
Pense à toutes ces vies là-haut dans l’espace, ces vies qu’on ne peut imaginer, à des millions de millions de millions de kilomètres. Ces vies uniques, indépendantes, qu’on ne peut pas copier, très vite achevées, un bref éclat de lumière.
- C’est la mienne, murmura Bob.
Et il l’acceptait, il l’acceptait tout entière, avec lui-même, Tiffany, Manfred, ses copains débiles, son minuscule destin dans ce lieu sans importance sur cette planète mineure qui tournait autour de ce soleil médiocre dans cette banlieue prolétarienne de l’univers.
- J’accepte, répéta Bob à l’adresse de l’univers.
Des bulles. Des petites bulles d’air qui brisaient la surface paisible de l’eau, sur la droite tout là-bas.
Pas faciles à apercevoir dans cette frêle lumière d’étoile qui frôlait l’étendue noire du réservoir. Juste quelques bulles qui ridaient la surface de l’eau. Bob sourit, avec sérénité, il acceptait ce qu’il voyait. Sûrement des poissons qui bougent.
Dortmunder bougea lorsque la Hornet s’immobilisa. Leur progression s’était ralentie depuis qu’ils étaient complètement immergés; ils avançaient au pas sur les rails, mais dans l’ensemble, ça s’était plutôt bien passé. En fait, leur descente progressive avait permis de contrôler la turbidité, si bien que lorsque Dortmunder pointait sa lampe sur les rails devant eux, l’eau était fort peu agitée.
Ce qui ne voulait pas dire que cette saloperie était propre. Loin de là. Les faisceaux de leurs torches se reflétaient toujours de manière blafarde dans cette eau brune pleine de vrilles velues qui dérivaient et d’amas de matière indéfinissable dont Dortmunder pouvait seulement espérer que ce n’était pas ce à quoi ça ressemblait. Mais la visibilité était bien meilleure que la fois précédente, c’est-à-dire qu’il y avait de la visibilité. Le faisceau de la torche réussissait au moins à transpercer une partie de la vase et des particules en suspension de cette eau marron pour laisser entr’apercevoir les graviers et les rails rouillés sur lesquels ils avançaient et les souches d’arbres touffues de chaque côté.
À un moment, Kelp avait donné un coup de coude dans le bras de Dortmunder pour lui faire remarquer un muret de pierres qu’ils longeaient sur leur droite, et d’autres murs qui disparaissaient à angle droit dans l’opacité, des deux côtés. Des fondations. Ça fichait la trouille : des gens avaient vécu ici. Tout au fond, dans l’obscurité.
La Hornet avançait encore à ce moment-là et les vieilles fondations de pierres avaient disparu peu à peu derrière eux. Mais maintenant, elle était immobilisée, et il n’y avait aucune ville en vue dans la courte et incertaine étendue de leurs torches. Comme la première fois où ils étaient descendus jusqu’ici, un phénomène de désorientation spatiale s’était produit, si bien qu’ils ne pouvaient dire s’ils étaient encore dans la pente ou s’ils avaient atteint le sol plat. Alors, comment savoir s’ils étaient encore loin de Putkin’s Corners ?
Bon. Le moment était venu de se mettre au boulot. Dortmunder se leva en posant un pied sur le siège imbibé comme une éponge pour se retourner et en tenant sa torche dans la main gauche pour pouvoir saisir avec la main droite la perche qui se trouvait derrière. À ses côtés, Kelp faisait la même chose, en se déplaçant plus aisément, car il n’était pas gêné par ce volant inutile.
Avec tout son corps, il mima de manière précise un rythme en trois temps : Un, deux, trois. À vos marques, prêt, partez ! Sur les deux premiers temps, ils positionnèrent leurs perches, plus ou moins au niveau des roues arrière, en appuyant sur le ballast en graviers. À trois, ils poussèrent et la voiture avança, mais seulement tant qu’ils poussèrent.
Un, deux, trois; en avant.
Un, deux, trois; en avant.
Un, deux, trois; en avant.
Un, deux, trois; en l’air.
Un… en l’air ?
Dortmunder et Kelp se regardèrent d’un air interrogateur et affolé, les yeux exorbités à l’intérieur de leurs masques. D’une main tremblante, Dortmunder braqua sa lampe vers le sol, qui s’était éloigné.
Nom de Dieu ! Quoi encore ?
Seules les roues avant étaient encore en contact avec les rails. L’arrière de la Hornet se balançait doucement, en continuant à se soulever et à les faire basculer vers l’avant. Les deux passagers, hébétés, se tournaient dans tous les sens; ils lâchèrent leurs perches et se percutèrent. Déséquilibré, le véhicule basculait de plus en plus vers l’avant, et aussi vers la gauche maintenant. Le pneu avant droit se décolla du rail avec la légèreté d’une patte de mastodonte.
Les balles de ping-pong ! Ils n’avaient pas tenu compte de la flottabilité des deux gros sacs remplis de balles de ping-pong, voilà ce qui arrivait. Prisonnières à l’intérieur du coffre, maintenant que la pression s’était accrue sous l’effet de la profondeur, elles soulevaient l’arrière de la voiture.
Et si Dortmunder et Kelp essayaient de continuer à pousser en direction de Putkin’s Corners, malgré les balles de ping-pong ? Impossible. Mais que faire d’autre ? Faut réfléchir. Faut réfléchir. Une minute pour réfléchir !
Dortmunder faisait des gestes frénétiques à l’attention de Kelp : Assis ! Assis ! Tu fais tanguer la voiture ! Ne comprenant pas ce qu’il attendait de lui, Kelp s’agitait dans tous les sens. II trébucha vers l’avant et s’écrasa contre Dortmunder, mais il agrippa le volant, derrière le coude de son acolyte, pour retrouver son équilibre.
Tout le poids pesait maintenant sur le côté gauche de la Hornet et, soudain, la voiture bascula cul pardessus tête, emprisonnant les deux passagers sous elle, comme un râteau à palourdes qui accroche deux crustacés. Leurs torches leur échappèrent et disparurent dans la vase.
BCD ! C’était la seule chose à laquelle pensa Dortmunder lorsqu’il se retrouva une fois de plus dans le noir, sous l’eau et totalement perdu, enfermé à l’intérieur de la Hornet. À force de palper tout son corps, il trouva enfin le bon bouton, il parvint à introduire son bras dans l’espace dégagé autour de la colonne de direction, il appuya fort sur le bouton, et le BCD se remplit d’air comme il était censé le faire, augmentant merveilleusement la flottabilité de Dortmunder et le plaquant contre le siège avant renversé de la Hornet, ce qui eu pour effet d’augmenter également la flottabilité du véhicule et toute la masse remonta lentement, avec lourdeur, au milieu de l’eau noire.
Toutes ces étoiles. Si on observait très attentivement, on les voyait se refléter sur la surface noire et calme du réservoir, comme si ce petit bol d’eau conçu par la main de l’homme sur la planète Terre renfermait en lui l’univers tout entier.
Ouah ! se dit Bob. Je suis assailli de perceptions profondes. Il faudra que je note tout ça quand je reviendrai au bureau pour pouvoir en parler à Manfred la prochaine fois que…
Quelque chose venait de crever la surface immobile. Tout là-bas, sur la droite, dans le coin où il avait aperçu les bulles. Quelque chose… Quelque chose difficile à identifier.
Bob se redressa et fit un pas en avant en plissant les yeux dans la direction de cet objet inconnu qui émergeait du réservoir. Ce n’était pas un serpent de mer, se dit-il pour plaisanter; il avait bien compris comment ça marchait maintenant, il avait pris conscience de cette profonde réserve de mécontentement intérieur qui l’avait conduit à commettre cette erreur. C’était simplement une sorte de poisson, rien d’autre, qui remontait brièvement à la surface, sans doute celui-là même qui avait provoqué les bulles un peu plus tôt.
Mais non. Ce n’était pas un poisson. Ce n’était pas un serpent de mer, mais ce n’était pas non plus un poisson. La lumière des étoiles se reflétait faiblement sur le métal. Une sorte de machine. Avec des formes rondes sur le dessus et une surface métallique plus large en dessous, inclinée, et qui plongeait dans l’eau. Difficile de voir les détails dans l’obscurité, mais c’était en métal, assurément. Un engin quelconque.
Un sous-marin ? Dans le réservoir ? Ridicule. Ça ne pouvait pas…
Soudain, Bob sentit son cœur faire un bon dans sa poitrine et il sut. Un vaisseau spatial ! Une soucoupe volante ! Un vaisseau venu des étoiles, venu des étoiles ! Il explorait la Terre en secret, la nuit, caché dans le réservoir, pour prendre des mesures ou faire ce qu’il avait à faire, et maintenant, il ressortait de l’eau, il repartait, il remontait vers les étoiles. Vers les étoiles !
Bob s’élança, les bras levés en signe de supplication.
- Emmenez-moi avec vous ! cria-t-il.
Il trébucha sur une racine et s’effondra sur le sol au bord de l’eau, en s’assommant.
- Si tu veux aller à South Jersey l’après-midi, disait Stan, le Verrazano et le Outerbridge Crossing, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Simplement, y a la traversée de Staten Island qu’est un peu délicate. Ce qu’il faut faire…
- Un jour, j’ai dû enterrer un soldat à Staten Island, se souvint Tiny, penché au-dessus du cabestan.
Tom, accroupi au bord des rails comme un réfugié qui fait une pause, dit :
- Parce qu’il était mort, je suppose.
- Pas quand on a commencé, répondit Tiny. En fait, il…
Stan, qui observait la surface du réservoir, s’exclama :
- Hé, c’est quoi, ça ?
Ils tournèrent tous la tête. Tom se leva lentement en faisant craquer et grincer bruyamment ses articulations.
- Des pneus, dit-il.
- C’est la Hornet, ajouta Tiny. À l’envers.
- Elle flotte, précisa Stan.
- À mon avis, c’était pas prévu, dit Tiny.
Stan demanda :
- Où sont John et Andy ?
- Dans le réservoir, répondit Tom.
- Je crois que je ferais bien de la treuiller.
Stan demanda :
- Vous n’avez pas entendu un cri ?
Ils tendirent l’oreille. Silence absolu. Les roues, l’essieu, le pare-chocs arrière et une partie du coffre de la Hornet surgirent dans la nuit.
Tiny dit :
- Je continue à penser que je devrais la treuiller.
- Je vais t’aider, proposa Stan.
Tiny tourna rapidement la manivelle au début, le temps d’enrouler le mou de la corde, pendant que la voiture restait là à la surface de l’eau, telle une île qu’on vient de découvrir, puis la corde se tendit, le cabestan résista et la Hornet se traîna à contrecœur vers le rivage.
Elle était encore à plusieurs mètres au large, mais dans moins de deux mètres d’eau, lorsqu’une effervescence soudaine se produisit sur le côté gauche, puis Dortmunder et Kelp apparurent. On aurait dit qu’ils livraient un combat à mort : ils se débattaient, se griffaient, décochaient de grands moulinets à droite et à gauche. Mais non. En fait, ils essayaient de se dépêtrer en séparant tous les tuyaux, le matériel et leurs pieds.
Pour finir, Kelp décolla cul par-dessus tête et Dortmunder décrivit un grand cercle en piqué, puis il repéra le rivage et avança d’un pas pesant et d’un air menaçant, en balançant un tas de choses sur son passage : masque, détendeur, bouteille, BCD. Il émergea enfin de l’eau, avec un regard si halluciné que nul n’osa lui parler, il ouvrit sa combinaison, s’assit sur un rail pour enlever les chaussons et se débarrasser de la combinaison comme on enlève une chaussette, puis, vêtu de son seul caleçon, il lança les chaussons et la combinaison dans le réservoir (loupant de peu Kelp qui continuait à lutter et à se débattre pour essayer de se remettre debout, avant de retomber et de ramper vers le rivage) et il fit demi-tour pour remonter en marchant entre les rails.
- Ouille ! Ouille ! Ouille !
Il s’arrêta, émit un grognement guttural, serra les dents et fit demi-tour pour redescendre vers le réservoir. « Ouille ! Ouille ! Ouille ! » Il avança dans l’eau glacée, chercha ses chaussons à tâtons, les trouva, les emporta jusqu’au rivage - « Ouille ! Ouille ! » - se rassit sur le rail, enfila les chaussons et se releva, vêtu seulement de son caleçon et de ses chaussons, et cette fois, il repartit en suivant la voie ferrée.
D’un ton nonchalant, Tom dit :
- Si j’avais tout fait sauter dès le départ, on aurait gagné du temps et on aurait évité pas mal d’ennuis. On apprend tous les jours.
Sur ce, il emboîta le pas à Dortmunder qui marchait vers la route.
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