Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 65 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 64

Avec une bouteille…

Quand le stylet effilé de l’aube enfonça sa pointe orange dans l’œil de Guffey à travers les fenêtres sans carreaux du bar de l’hôtel Cronley, il se réveilla avec une épouvantable migraine et une énigme. Soit le copain du type des infrastructures l’avait assommé avec trois bouteilles, ce qui semblait excessif, soit il se passait quelque chose de bizarre.

Trois bouteilles. Toutes les trois brisées sur le sol, avec les bouchons encore enfoncés dans les goulots. Et puantes. Pourtant, elles étaient sèches à l’intérieur, ce n’était donc pas le vin qui avait tourné avec le temps; d’ailleurs, l’odeur pestilentielle semblait émaner de la vase séchée autour de la bouteille.

La tuyauterie. Le deuxième envahisseur était descendu au sous-sol pour examiner la tuyauterie. C’est ce que fit à son tour Guffey, en titubant légèrement sous l’effet du coup reçu sur la tête, et lorsqu’il découvrit la trappe démontée, il comprit. Nom de Dieu, c’était bien Tim Jepson ! Il était revenu chercher ses quatorze mille dollars comme l’avait prédit Mitch Lynch. Quatorze mille dollars cachés durant toutes ces années dans des bouteilles de vin, dans cette effroyable rivière de boue. N’était-ce pas du Jepson tout craché ?

« Je l’avais entre les mains, exagéra Guffey, et je l’ai laissé filer. » Mais tout espoir n’était peut-être pas perdu. Il lui restait une piste : le numéro d’immatriculation de cette petite automobile blanche. Il pouvait toujours essayer.

Ce jour-là, avant midi, Cronley devint enfin ce qu’elle semblait être depuis si longtemps : une ville déserte. Rasé de près, vêtu des plus beaux vêtements volés aux professeurs, avec dans son sac à dos son fusil démonté et des affaires de rechange, Guffey quitta Cronley d’un pas décidé et traversa le désert parsemé de rochers vers son destin depuis longtemps différé.

En début de soirée, il avait marché et fait du stop jusqu’à une ville dotée d’un poste de police, où il avait dénoncé le chauffard qui l’avait renversé et qui avait pris la fuite, en donnant le signalement du véhicule et le numéro d’immatriculation et en montrant la cicatrice sur son crâne en guise de preuve. Les policiers entrèrent ces informations dans l’ordinateur, prirent en photo la cicatrice sur son crâne et le conduisirent à l’hôpital où il eut droit à la meilleure nuit de sommeil et au meilleur repas de toute sa vie; à tel point qu’il faillit renoncer à sa quête. Finalement, se dit-il, pour vivre ainsi dans le luxe, il suffisait de traverser devant un bus sept ou huit fois par an.

Mais le devoir l’appelait, principalement le lendemain matin lorsque les policiers vinrent le voir à l’hôpital pour lui annoncer qu’ils savaient qui l’avait renversé, mais il n’y avait pas grand-chose à faire. (Guffey comptait sur cette indifférence des fonctionnaires.) Apparemment, il s’agissait d’une voiture de location, prise à l’aéroport d’Oklahoma City le jour de l’accident et rendue le lendemain. Les mécréants - « des New-Yorkais, évidemment » -avaient fichu le camp depuis longtemps. La voiture ne portait aucune trace, il n’y avait pas de témoin et les examens du crâne de Guffey n’avaient révélé aucun traumatisme (stupéfiant); autrement dit, il n’y avait pas de quoi justifier une enquête fédérale.

Guffey, toujours très humble, accepta tout ce qu’on lui dit; il ne demanda qu’une seule chose en échange : pourrait-il avoir, si c’était possible, le nom et l’adresse de la personne qui avait loué la voiture.

Un des policiers sourit en entendant cette requête.

- Vous n’envisagez pas de vous faire justice vous-même, par hasard ?

- Je n’ai jamais quitté l’Oklahoma depuis que je suis né ! s’écria Guffey en toute sincérité. Je veux juste écrire à cette personne pour lui dire que je lui pardonne, en bon chrétien que je suis. Gloire à Notre Seigneur !

Craignant de voir Guffey se lancer dans un long prêche, les policiers lui donnèrent deux noms - Tom Jimson, qui avait loué la voiture, et John Dortmunder, qui l’avait conduite - et une seule adresse pour les deux hommes. (Tom Jimson, hein ? Tim Jepson. Tom Jimson, hein ? Hein ? Hein ?)

Il y eut un petit hic quand l’hôpital insista pour garder Guffey quelques jours en observation, mais quand ils découvrirent qu’il n’avait pas d’assurance, ils s’aperçurent qu’ils l’avaient observé suffisamment longtemps, et il put repartir. Alors, pour la première fois de sa vie, le pouce dressé, Guffey quitta l’Oklahoma.

Le voyage vers le nord-est fut long et aventureux, ponctué par un certain nombre de crimes de la plus lâche et la plus méprisable espèce : troncs d’église pillés, handicapés agressés et délestés de leurs sacs de provisions… Et enfin, New York. L’adresse en question. Et John Dortmunder.

Tim Jepson n’était pas là, malheureusement (le tuer dans son sommeil constituait la méthode la plus sûre, tout compte fait), mais tant pis. John Dortmunder était là, et John Dortmunder pourrait lui dire où trouver Tim Jepson.

Et il le lui dirait. Oh ! oui.

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