Dégâts des eaux
Chapitre 46
On n’imaginerait jamais qu’il y a autant de réservoirs, là-haut, dans le nord de l’État de New York, qui tous déversent leur eau vers le sud. La ville de New York n’a pourtant pas l’air particulièrement propre; à croire qu’ils boivent toute cette eau. Ou ils la mélangent avec quelque chose. Ou peut-être qu’ils laissent les robinets ouverts.
Bref, outre le grand nombre de réservoirs, il y avait également le problème posé par le travail de Doug Berry et sa vie de tous les jours. Il avait eu du mal à trouver du temps libre pour s’arracher pendant plusieurs jours à la routine, fermer la boutique, prendre son pick-up aménagé et foncer vers le nord chaque matin afin d’inspecter les réservoirs des monts Berkshire et Catskill, Shawanguck, Adirondack et Helderberg. Ce n’était donc que maintenant, presque deux semaines après avoir rempli les bouteilles d’air de John et d’Andy, que Doug arrivait enfin à North Dudson pour s’intéresser au réservoir de Vilburgtown.
Arrivait-il trop tard ? John, Andy et leur ami mystérieux avaient-ils déjà récupéré le trésor enterré et englouti ? Ils avaient eu grandement le temps depuis qu’il avait rempli leurs bouteilles. Mais peu importe, même s’ils avaient de l’avance sur lui, s’il réussissait à localiser le bon réservoir, la bonne piste, il était convaincu qu’il pourrait, d’une manière ou d’une autre, jouer un rôle dans cette affaire. Mais avant cela, il devait découvrir au fond de quel réservoir, parmi la myriade de réservoirs de l’État de New York, était ou avait été caché le butin.
Son raisonnement était le suivant : quand vous volez une grosse somme d’argent (une chose qu’il avait souvent rêvé de faire dans sa vie) soit vous cachiez le butin, soit vous l’emportiez, mais pas les deux. Par conséquent, le vol avait probablement eu lieu dans les environs du réservoir, mais il s’était produit avant que le réservoir existe.
Ainsi, pour chaque cas, il commençait par découvrir de quelle époque datait le réservoir, et s’il avait plus de cinquante ans, il le rayait immédiatement de la liste, car le vol ne pouvait quand même pas remonter à la nuit des temps. Ensuite, il consultait les journaux locaux pour savoir si un vol important avait été commis dans la région quelques années avant la construction du réservoir. Les vols majeurs ne sont pas si fréquents dans les zones rurales qui succombent sous les réservoirs; cela signifiait qu’il n’avait pour l’instant que deux solutions possibles, aussi peu vraisemblables l’une que l’autre, mais il retournerait dans ces deux endroits s’il ne trouvait rien de mieux.
Pour l’instant, il se trouvait à North Dudson, et il venait de se garer sur le parking derrière la bibliothèque, prêt à effectuer ses recherches sur le réservoir de Vilburgtown. En descendant de son pick-up noir étincelant, dans le soleil chaud de juin, il offrait une belle image qui venait compléter cette belle journée. Avec sa grande et forte carrure, son pantalon de toile décontracté et son polo bleu ciel, ses lunettes de soleil style aviateur, son teint bronzé et buriné, ses cheveux blond foncé coiffés négligemment en arrière. Il n’y avait qu’un seul problème : il ne ressemblait pas du tout à un type qui va à la bibliothèque, surtout avec un temps pareil. Mais c’était quand même là qu’il allait, en gravissant les marches avec une grâce athlétique, repoussant ses lunettes de soleil sur le dessus de son crâne au moment où il entrait dans le bâtiment frais et sombre.
La fille postée à l’accueil était assez jolie, mais pas aussi jolie que lui, une chose dont il avait conscience sans s’en vanter; sa beauté n’était qu’un caprice de la nature, une partie de sa personnalité. (Les hommes beaux n’ont pas le même rapport à leur beauté que les belles femmes; ils en sont moins fiers, ils la protègent moins et sont moins prêts à l’afficher. Leur attitude ressemble un peu à celle des vieilles fortunes vis-à-vis de l’argent : elles sont contentes d’en avoir, mais trouvent vulgaire d’en parler, même mentalement.)
Doug s’approcha de cette fille assez jolie en lui adressant un sourire charmeur.
- Bonjour, dit-il.
- Bonjour. (Comme la plupart des femmes, elle s’égaya en le voyant.) Vous désirez ?
- Je m’intéresse à deux choses, dit-il, puis il se reprit en secouant la tête et en se souriant à lui-même. Non, je vais formuler ça différemment. Dans l’immédiat, il y a deux choses qui m’intéressent.
- Deux choses à la bibliothèque, renchérit-elle en flirtant très légèrement.
- Exactement. Je m’intéresse à votre réservoir…
- Le réservoir de Vilburgtown.
- Oui. Et je m’intéresse à la presse locale. Avez-vous des microfilms ?
- Ça dépend jusqu’où vous voulez remonter, dit-elle. Avant 1920 environ, nous n’avons pas grand-chose.
- C’est parfait, répondit-il dans un large sourire qui dévoila ses dents blanches. Pour commencer, je voudrais me renseigner sur la construction du barrage, il faut donc que je sache de quand il date.
- Dix-huit ans, répondit-elle aussitôt. Je le sais parce que j’étais au cours élémentaire. C’était un sacré événement par ici.
- Il y a dix-huit ans ? (Il fit mine de se creuser la cervelle.) Je devais être au cours moyen. J’ai donc deux ans d’ancienneté par rapport à vous.
- Oui, sir, dit-elle en mimant un petit salut militaire.
- Repos, dit-il. Il me faudrait les numéros du journal local de l’année où le barrage a été construit, et une dizaine d’années avant.
Elle le regarda d’un œil méfiant tout à coup.
- C’est étrange comme demande.
La curiosité des bibliothécaires des petites villes de province ne connaissait pas de limites. Mais Doug avait eu grandement le temps d’inventer une histoire afin de justifier son intérêt pour les faits divers locaux antérieurs à la construction des barrages.
- Je travaille pour l’Alliance pour la protection de l’environnement, expliqua-t-il. Vous avez certainement entendu parler de nous.
- Non.
Elle paraissait dubitative.
- Nous sommes un petit groupe, mais on grandit, dit-il avec son plus large sourire. Nous sommes un groupe de bénévoles, préoccupés par l’environnement.
- Ah !
- Ce qu’on essaye de faire, reprit Doug en agrémentant son baratin d’un petit scintillement oculaire et d’un éclat dentaire, c’est d’aider les petites communautés à ne pas se laisser écraser par des réservoirs ou des choses comme ça. C’est pourquoi je recherche les facteurs locaux qui pourraient constituer un dénominateur commun avant que la ville soit perdue. L’emploi, les élections locales, et ainsi de suite.
Analysée de manière réfléchie, l’histoire de Doug ne tenait pas debout, mais qui savait encore réfléchir dans ce monde ? Cette fille, à l’instar des victimes précédentes, distraite par le charme de Doug, son assurance et son sourire honnête, n’entendait qu’un bourdonnement de mots : environnement, bénévoles; dénominateur commun, communautés, emploi… et elle hocha la tête, lui rendit son sourire et dit :
- Je vous souhaite bonne chance. Ça a été un véritable traumatisme par ici quand toutes ces villes ont été englouties.
- Je m’en doute. C’est justement ce que nous voulons empêcher à l’avenir.
- Ma mère travaillait à la bibliothèque de Putkin’s Corners. C’est la plus grande des villes qu’on a fait évacuer. Et mon grand-père tenait le funérarium.
Autant d’informations dont Doug n’avait pas besoin pour le but qu’il poursuivait.
- Dans ce cas, vous comprenez mon point de vue, dit-il en baissant un peu l’intensité de son sourire.
- Évidemment.
- Bon, je ferais bien de me mettre au travail…
- Oh ! Oui, bien sûr ! fit-elle comme si elle se réveillait en sursaut. (Il tendit le doigt vers le fond de la salle.) Le lecteur de microfilms est là-bas. Désolée, ce n’est pas un appareil très moderne. Rien à voir avec notre VDT.
Regard hébété de Doug.
- VDT ?
- Video Display Terminal, expliqua-t-elle en montrant un joli petit ordinateur posé de son côté du comptoir. (L’écran noir était terne et vide.) C’est une aide précieuse pour nous tous. Hélas, nous n’avons pas encore de lecteur de microfilms moderne. Celui-ci fonctionne avec une mollette.
- J’ai pris mes vitamines ce matin, répondit Doug avec un large sourire en gonflant ses muscles.
Elle fit semblant de ne pas regarder son bras.
- Je vous apporterai les microfilms, dit-elle et elle s’éloigna.
Doug traversa la salle aérée et calme, jusqu’à la vieille table sur laquelle était installé le vieux lecteur de microfilms. Il était quasiment seul ce matin-là, à l’exception de deux ou trois vieilles personnes qui lisaient de vieux magazines et d’un state trooper seul, assis à une table, penché au-dessus d’un livre épais bourré de petits caractères, le visage marqué par la concentration et la souffrance.
Doug eut un moment de faiblesse en voyant l’uniforme, puis il se ressaisit en constatant que le trooper était trop absorbé par son livre pour se soucier des autres lecteurs. De plus, qu’avait-il à craindre de la police ? À ce stade de la partie, rien.
Il s’installa devant le lecteur et quelques minutes plus tard, la fille lui apporta quatre bobines de microfilms en disant :
- Celle-ci, c’est pour l’année où ils ont construit le barrage, et celles-ci, c’est pour les trois années précédentes. Quand vous les aurez visionnées, rapportez-les-moi, j’irai vous chercher la suite.
- Merci infiniment. (Doug se pencha vers elle et baissa la voix pour demander :) Dites, je peux vous poser une question ?
- Sur la bibliothèque ?
- En quelque sorte. Que fait ce policier ?
Elle se retourna comme si elle n’avait pas encore vu le state trooper, puis elle laissa échapper un petit rire plein d’indulgence.
- Oh, Jimmy ! Il étudie pour passer l’examen d’entrée dans la fonction publique. (À son tour, elle se pencha vers Doug, un délicieux parfum, frais et discret, émanait d’elle, et elle baissa la voix elle aussi.) Il n’est pas très doué pour étudier. Ça le rend fou.
- Oui, ça se voit sur son visage. (Doug plaqua un grand sourire sur son visage et tendit la main.) Je m’appelle Doug, au fait. Doug Berry.
Elle avait une petite main douce, mais étrangement osseuse.
- Myrtle, dit-elle, puis elle sembla hésiter ou trébucher ou quelque chose comme ça, juste une seconde, avant d’ajouter : Myrtle Street.
- C’est un joli nom, Myrtle, dit-il en continuant à lui tenir la main, car il commençait à s’y habituer. On ne rencontre plus souvent des Myrtle.
- Je trouve que ça fait un peu démodé, dit-elle en libérant délicatement sa main. Mais je n’ai pas le choix, hein ? Il ne faut pas que je vous empêche d’effectuer vos recherches.
Elle montra le lecteur de microfilms, sourit et retourna vers son comptoir.
Doug la regarda s’éloigner, enchanté. Puis il commença ses recherches. Comme la plupart des quotidiens des petites villes, celui-ci ne possédait pas d’index thématique; cela voulait dire passer laborieusement en revue toutes les unes, jour après jour. Le genre de vol auquel il songeait avait forcément fait la une, et sans doute même plusieurs jours de suite.
Rien dans les quatre premières bobines. Rien non plus dans la première bobine du deuxième lot. Mais soudain, cinq ans avant la construction du barrage, c’était là, devant ses yeux : une attaque de fourgon blindé sur la voie rapide aux abords de la ville. Sept cent mille dollars dérobés ! Deux convoyeurs tués.
La police avait plusieurs pistes. Au cours des semaines suivantes, des membres du gang furent retrouvés morts. Le cerveau de l’opération et l’argent avaient tous deux disparu. La police avait plusieurs pistes. Puis l’histoire était retombée dans l’oubli. La police n’avait plus de piste. Le cerveau avait l’argent.
C’était ça ! Il n’y avait pas le moindre doute dans l’esprit de Doug. Sept cent mille dollars ! De quoi pousser deux individus pas du tout sportifs comme Andy et John à enfiler du matériel de plongée pour descendre à pied au fond d’un réservoir. Et il existait un moyen de savoir s’ils avaient réussi à récupérer le butin.
Allons vérifier. Il rapporta les bobines de microfilms à Myrtle - un assez joli prénom pour une assez jolie fille, se dit-il sans aménité, mais il regretta aussitôt d’avoir eu une telle pensée, car il aimait foncièrement les filles, et il trouvait que Myrtle était agréable, d’un abord facile - et il dit :
- Myrtle, j’ai presque trouvé tout ce qu’il me fallait, mais il faut que je jette un coup d’œil aux journaux du mois dernier.
- De cette année, vous voulez dire ? demanda-t-elle, visiblement désorientée par ce saut brutal dans le temps.
- Oui, c’est ça. J’en ai terminé avec le passé ancien, je suis prêt à me mettre à la page, comme votre VTT là.
- VDT.
- Oui, si vous voulez.
- Les journaux les plus récents, expliqua-t-elle, ceux des six derniers mois ne sont pas encore sur microfilms. Ils sont sur les étagères, dans cette allée là-bas. Vous voyez ?
- Fichtre, Myrtle ! s’exclama-t-il en tournant la tête dans cette direction. La technologie est omniprésente ici. Je vais pouvoir lire un vrai journal ?
En riant, elle répondit :
- Il va falloir vous y faire, j’en ai peur.
- Je serai à la hauteur.
- Tant mieux. (Elle récupéra les bobines des microfilms qu’il avait rapportés.) J’espère que ça vous a aidé.
- Votre bibliothèque et vous avez été formidables, Myrtle, répondit Doug en toute franchise.
Elle regarda les bobines en fronçant les sourcils, et demanda :
- Vous n’avez pas visionné ces deux-là ?
- Pas la peine.
- Vous vous êtes arrêté à cette année-là ?
- Exact.
Elle continua à froncer les sourcils en regardant les petits boîtiers contenant les microfilms. Était-elle soupçonneuse ? Aurait-il dû faire mine de visionner la totalité des bobines ? Finalement, elle secoua la tête, lui adressa un sourire vague et repartit pour aller ranger les microfilms.
Doug se dirigea vers la section où étaient conservés les quotidiens les plus récents et, là, il tomba sur un vieux bonhomme qui avait monopolisé la moitié des journaux : il parcourait lentement les colonnes interminables de petites annonces locales en conservant les autres journaux sous celui qu’il avait étalé sur la table pour l’éplucher. Doug dut se contenter des exemplaires que le vieux chnoque n’avait pas accaparés, mais il n’y trouva aucune allusion à un quelconque incident survenu au réservoir. Or, il se disait qu’une effraction laisserait des traces qui mériteraient un article dans le journal local. Doug se tourna alors vers le vieux croulant qui n’avait pas encore fini de lire un seul journal en une demi-heure.
- Excusez-moi, dit-il en prenant la pile de journaux glissés sous celui que ce vieux salopard essayait d’apprendre par cœur.
Mais ce vieux saligaud se coucha sur ses journaux en les protégeant avec ses bras.
- Je suis en train de les lire !
- Pas tous, répondit Doug en agrippant les journaux du dessous et en tirant. Vous lisez celui du dessus.
- Attendez votre tour ! grogna le vieux monopolisateur et il appuya ses coudes osseux sur les journaux.
Doug se pencha en avant et plongea son regard dans les yeux globuleux de son vénérable adversaire.
- Quand les vieux os se cassent, dit-il sans élever la voix, ils mettent très longtemps à se recoller.
Le vieil emmerdeur tressaillit, passa sa langue sur ses lèvres et regarda autour de lui.
- Je connais ce policier, déclara-t-il.
- Qui ça, Jimmy ? dit Doug avec un grand sourire qui n’avait rien d’amical. Tout le monde connaît Jimmy. C’est un de mes meilleurs potes. Je pourrais peut-être lui parler de vous.
Le vieux morveux battit furieusement des paupières, puis il repoussa la pile de journaux devant lui en s’écriant :
- Prenez-les donc, si vous y tenez à ce point !
- Merci.
Doug fit glisser les journaux sur la table pour aller s’installer à un endroit plus calme, pendant que le vieux débris partait dans un autre coin en clopinant.
C’était dans le cinquième journal de la pile :
DEUXIÈME EFFRACTION
AU RÉSERVOIR :
Une épave automobile abandonnée
Il y avait presque quinze jours. Ils n’avaient pas perdu de temps après qu’il les avait réapprovisionnés en air.
Doug s’installa plus confortablement pour lire l’article, qui était assez curieux, car personne ne savait vraiment ce qui s’était passé. D’après le journaliste, quelqu’un ou plusieurs quelqu’uns plus vraisemblablement avaient découpé un gros trou dans la clôture qui entourait le réservoir sur le site d’une ancienne ligne de chemin de fer désaffectée, qu’ils avaient apparemment utilisée pour conduire une carcasse d’automobile sans moteur jusqu’au réservoir. Ils avaient ensuite poussé l’épave dans l’eau, avant de l’abandonner.
Pourquoi se donner tant de mal pour se débarrasser d’une vieille voiture, voilà ce que personne n’arrivait à comprendre, mais d’après la police, les auteurs de ce délit étaient probablement les mêmes individus qui, un mois plus tôt, avait brisé des cadenas afin de pénétrer dans un autre secteur du réservoir. Lors de cette première visite, les intrus s’étaient contentés visiblement de prendre un bain de minuit dans l’eau glacée.
L’abandon d’une épave dans le réservoir était considéré comme un délit beaucoup plus grave, même si les officiels tenaient à rassurer l’opinion en affirmant que la pureté de l’eau du réservoir ne serait nullement affectée. Comme c’était la fin de l’année scolaire dans la plupart des universités de la région, l’éventualité d’une blague d’étudiants, une séance de bizutage ou ce genre de choses, n’était pas exclue.
Ah bon ? Doug se renversa sur son siège en souriant intérieurement. Il avait trouvé ! L’endroit était le réservoir de Vilburgtown et les sept cent mille dollars constituaient le butin.
Maintenant, il fallait trouver le moyen de remonter la piste. Doug se leva, en laissant les journaux sur la table - le vieux… papivore n’avait qu’à les ranger puisqu’il les aimait tant - et il se dirigea vers la sortie, mais il fut intercepté à mi-chemin par Myrtle Street, qui avait retrouvé son sourire.
- Alors, vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
- Je vais pouvoir remettre un formidable rapport au bureau.
- Je parie que vous cherchez un endroit pour déjeuner maintenant, suggéra-t-elle. Voulez-vous que je vous recommande un endroit ?
Elle me drague ! se dit Doug, à la fois surpris et ravi.
Constatant, à la pendule fixée au mur, qu’il était un peu plus de 13 heures et ne voyant aucune raison de refuser de se faire draguer par une fille assez jolie, il lui décocha son sourire et dit :
- Seulement si vous vous joignez à moi. À quelle heure est votre pause-déjeuner ?
- Maintenant. (Elle sourit pour ne pas être en reste.) Si on partage l’addition, je serai ravie de venir avec vous.
- Passez devant.
Elle passa devant et, en jetant un sourire pardessus son épaule, elle dit :
- Vous pourrez me parler de vos recherches.
Tu parles !
- Je vais vous faire mourir d’ennui.
- Je conduis, vous me suivez.
- Où vous voudrez.
Ils sortirent ensemble dans le soleil éclatant. Doug descendit les marches en trottinant et en plissant les yeux jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il avait ses lunettes noires sur la tête, et c’est alors qu’il vit passer John dans une voiture. Il s’arrêta net, trébucha et faillit dévaler les marches de la bibliothèque. Ayant retrouvé l’équilibre, il demeura ébahi, les yeux écarquillés.
C’était bien John, aucun doute, assis à la place du passager dans une Buick Century Regal. Heureusement, il regardait droit devant lui, et non pas sur le côté, par la vitre. Doug se pencha pour voir au-delà de ce profil sinistre et il lui sembla que le conducteur n’était pas Andy. Et la voiture n’avait pas de caducée. Mais c’était bien John. Personne sur terre n’avait une tête aussi lugubre.
Arrêtée au pied des marches, Myrtle levait la tête vers Doug en protégeant ses yeux avec sa main.
- Vous venez ? demanda-t-elle.
- Oui, oui, j’arrive.
Souriant de nouveau, décontracté et beau dans la lumière éclatante, Doug descendit les marches au trot.
Ils n’avaient pas le butin. Ils étaient toujours dans les parages. Ils avaient encore échoué.
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