Dégâts des eaux
Chapitre 33
La vraie vie. Assis à l’avant de la Lincoln Continental bleu ciel, les cartes routières étalées sur ses genoux ronds, Wally dirigeait tout. Andy était au volant, à ses côtés, pendant que John, affalé à l’arrière, fronçait les sourcils tout seul comme quelqu’un qui fait des multiplications dans sa tête. Et juste devant Wally, il y avait le pare-brise, tel l’écran d’ordinateur le plus grand et le plus fidèle qui existe, qui diffusait en permanence… le monde réel.
Un téléphone portable était fixé sur la console centrale, entre les genoux de Wally et ceux d’Andy, et depuis un certain temps, alors qu’ils quittaient la ville en direction du nord, il sonnait par intermittence : quinze ou vingt sonneries, puis de nouveau le silence, puis encore six sonneries, puis le silence, et ainsi de suite. Quand ça s’était produit pour la première fois, Wally avait dit :
- Andy ? C’est quoi, ça ? Faut que je réponde ?
- D’après mon expérience, avait dit Andy, c’est généralement le médecin qui appelle pour récupérer sa voiture. Alors, j’ai tendance à laisser sonner.
Wally avait digéré cette réponse, pendant que le téléphone cessait de sonner, pour recommencer ensuite. Mais aucun Grec n’a jamais été autant obsédé par le chant des sirènes qu’un Américain moyen par la sonnerie du téléphone, n’importe quel téléphone, n’importe où. À cet égard au moins, Wally était un authentique Américain. Il était impossible que cet appel lui soit destiné étant donné que ce n’était ni son téléphone ni sa voiture, et pourtant, l’envie de décrocher démangeait sa main gauche. Au bout d’un moment, d’un ton légèrement plaintif, il dit :
- Andy ? Tu es sûr ? C’est peut-être important.
- Important pour qui ?
Wally demeurait songeur. Andy haussa les épaules.
- À toi de voir, Wally. Si tu veux entendre un médecin furieux lancer des menaces dans le vide, vas-y, décroche.
Wally imaginait plus ou moins le médecin. Vêtu d’une longue blouse blanche, il tenait le téléphone d’une main et un scalpel dans l’autre, et il était sacrément en colère ! Après réflexion, Wally décréta qu’il n’avait sans doute pas besoin d’entendre ce que cet homme avait à dire, et peu de temps après, le téléphone cessa de sonner pour de bon. Le médecin avait renoncé ou bien ils se trouvaient hors de la zone de réception.
Ils étaient assez loin au nord désormais. De grands panneaux verts annonçaient que la prochaine sortie était North Dudson. Nerveux tout à coup, Wally se mit à faire du bruit avec ses cartes. Il avait des cartes de la région telle qu’elle était maintenant et des cartes de la région datant d’avant le réservoir, et le réservoir était l’unique changement survenu durant toutes ces années. Wally sentait peser sur ses épaules le terrible poids de la responsabilité : il devait guider ces gens et cette voiture grâce à la carte contemporaine vers un endroit spécifique de la carte ancienne. Et cela sans dévoiler sa connaissance particulière du terrain.
Car aucun des autres ne savait qu’il s’était rendu sur place. Ne rien leur dire faisait partie des conseils délivrés par l’ordinateur. En vérité, c’était l’ordinateur lui-même qui avait conseillé ce voyage. Après que Wally eut introduit dans la machine l’histoire des femmes inconnues qui les avaient suivis en tournant en rond, l’ordinateur avait déclaré que Wally devait impérativement découvrir qui étaient ces personnes.
Le héros doit identifier ses alliés.
Le héros doit connaître ses ennemis.
Chacun des joueurs doit surveiller les autres.
Alors, il avait pris sa vieille Coccinelle jaune qu’il conduisait seulement quatre ou cinq fois par an et qui dormait le reste du temps dans un garage gratuit de la 12e Avenue appartenant au ministère des Transports (grâce à ses connexions informatiques), et il avait roulé - teuf-teuf - jusqu’à North Dudson (jamais encore il n’était allé aussi loin avec cette voiture), et il avait tourné en rond à la recherche d’une Ford Fairlane noire, en sachant que même dans une ville comme celle-ci, il ne devait pas y avoir deux véhicules de ce type, et quand il l’avait enfin aperçue (entr’aperçue plus précisément) au fond d’une allée, devant la porte à double battant d’un vieux garage, en train de se faire laver par une vieille dame à l’air renfrogné, le reste avait été un jeu d’enfant.
Wally, presque toujours muet et timide face à d’autres personnes -surtout avec les filles -, avait choisi, en partie grâce à la chance et en partie grâce à un instinct de conservation, d’engager la conversation avec Myrtle Jimson en évoquant l’unique sujet qui lui permettait de s’exprimer avec aisance, voire éloquence : les ordinateurs. Le temps qu’ils aient épuisé le sujet, un certain niveau de relations s’était établi entre eux et Wally se sentait suffisamment en confiance et détendu pour lui proposer de déjeuner avec lui.
Durant tout le repas au Kitty’s Kountry Kitchen dans Main Street, ils n’avaient cessé de bavarder. Wally lui parla de son enfance en Floride et elle lui parla de son enfance à North Dudson, mais il n’y avait rien dans tout ce qu’elle lui raconta qui pouvait expliquer l’épisode de la poursuite en voiture.
Était-elle seulement parente avec Tom Jimson ? Ce nom ne pouvait pas être une coïncidence; impossible. D’abord, les coïncidences n’existent pas dans le monde informatique. (Les éléments aléatoires - également appelés « hasard » - ont été introduits dans certains des jeux les plus sophistiqués, mais les coïncidences sont une violation du besoin impérieux d’ordre. C’est pourquoi les jeux de mots sont la pornographie des mathématiciens.) Mais le fait de savoir que l’ordinateur serait tout aussi perplexe que lui quand il lui ferait son rapport (et ce fut effectivement le cas) n’aidait guère Wally.
Myrtle avait insisté pour payer son repas et il l’avait raccompagnée à la bibliothèque, où elle avait promis de continuer à utiliser son ordinateur désormais. Puis il avait repris sa Coccinelle jaune et il était rentré - teuf-teuf- en ville. Aujourd’hui, c’était la première fois qu’il revenait parmi les Dudson.
- C’est la prochaine sortie, Andy, déclara-t-il en faisant du bruit avec ses cartes.
- Je sais, Wally, répondit Andy d’un ton assez aimable. L’État de New York a dépensé trois cent mille dollars pour installer un panneau chargé de me l’annoncer.
- Oh ! fit Wally. Je n’étais pas sûr que tu l’aies vu.
- Merci quand même, Wally.
Alors, Wally se replia de nouveau sur lui-même, tandis que la Lincoln Continental quittait de façon experte la voie rapide, suivait la bretelle de sortie et descendait la route étroite qui s’enfonçait dans North Dudson.
Comme toujours, les rues étaient pleines de gens qui avaient oublié pourquoi ils se trouvaient dans leur voiture. Sur un ton agréable, Andy émit quelques suppositions concernant les ancêtres de ces personnes, leur niveau d’éducation, leurs capacités cérébrales et leurs penchants sexuels, pendant que Wally, scandalisé et les oreilles en feu (ses lobes injectés de sang, tellement il rougissait, étaient effectivement brûlants), regardait fixement ses cartes en clignant des yeux; il revérifiait, il rerevérifiait l’itinéraire. Sur la banquette arrière, John laissait parfois échapper un long soupir. Ces soupirs semblaient moins provoqués par le langage d’Andy ou la qualité des conducteurs de North Dudson que par l’existence elle-même.
- Pilote à navigateur, dit Andy, sur le même ton agréable.
Wally sursauta; les cartes étalées sur ses genoux glissèrent par terre.
- Hein ? Moi ?
- On a quitté ce charmant village, fit remarquer Andy. Il est temps de m’indiquer la direction, Wally.
Celui-ci se débattait avec ses cartes.
- Tu suis cette route jusqu’à… euh…
- Prends ton temps, dit Andy et John soupira.
Wally récupéra enfin ses cartes et ses esprits.
- Il faut tourner à droite au… euh… là où est indiquée la route de Dudson Falls.
- Noté, dit Andy et au bout de quelques kilomètres, il tourna à l’endroit en question et à tous les autres embranchements que lui indiqua Wally ensuite.
Ils serpentèrent ainsi au cœur de cette toile d’araignée de routes secondaires qui constituaient déjà un salmigondis au milieu du e XX siècle, avant que l’apparition du réservoir en plein milieu ne vienne encore compliquer les choses.
- Ça devrait être quelque part par ici, non ? demanda Andy au moment où ils tressautaient sur une vieille voie ferrée.
Wally le regarda pour s’assurer qu’il ne plaisantait pas.
- Andy ? C’était ça !
Andy regarda le rétroviseur en fronçant les sourcils.
- Quoi donc ?
- On cherche la voie ferrée, lui rappela Wally. On vient de passer dessus, Andy.
- Bon sang, tu as raison, dit Andy. (Il fit faire une embardée à la Lincoln et attendit que passe un imposant camion de lait venant en sens inverse.) Ce qui s’est passé, je crois, c’est que je n’ai jamais cherché un truc aussi court.
- Oui, je m’en doute, dit Wally.
Andy fit demi-tour derrière le camion de lait, revint vers la ligne de chemin de fer et s’arrêta de nouveau sur le bas-côté où poussaient un million de fleurs des champs. Ils descendirent tous, s’étirèrent et secouèrent leurs jambes comme pour récupérer une pièce de monnaie qui aurait glissé par un trou au fond de leur poche, et ils allèrent examiner la voie ferrée.
C’était une voie unique, une paire de rails rouillés qui s’enfonçaient au milieu des bois dans les deux directions, recouverts ici et là de mauvaises herbes et de ronces envahissantes. La section qui traversait la route goudronnée était moins rouillée que le reste qui avait pris une couleur rouge très sombre et terne avec le temps. Des deux côtés de la route, des barrières constituées de deux larges plaques métalliques fixées à des piquets en fer plantés dans des socles en béton, coupaient la voie. Ces barrières étaient autrefois peintes en blanc, mais la rouille avait rongé presque toute la peinture. On y avait vissé des pancartes qui indiquaient : Accès interdit.
Andy regardait la voie ferrée d’un air rayonnant.
- Tu sais à quoi ça me fait penser, John ?
- Oui, répondit celui-ci. À Tom Pouce.
Cela ne semblait pas le mettre particulièrement en joie.
Contrairement à Andy.
- Exactement !
John regarda à droite et à gauche, puis il demanda à Wally :
- De quel côté est le réservoir ?
Wally tendit le doigt vers la droite.
- À trois kilomètres par là.
- Trois kilomètres, répéta John et il soupira.
- C’est pas si loin, dit Andy. Trois kilomètres, c’est une bonne petite promenade de santé. En route !
Il contourna la barrière.
- Je suppose, dit John, qu’il n’y a aucun moyen de mettre la voiture sur les rails ?
- Même si c’était le bon écartement, John, répondit Andy, accoudé à la barrière, de l’autre côté, on serait obligés d’abattre ces trois ou quatre arbres pour faire passer la voiture.
John le foudroya du regard.
- Pourquoi tu me parles d’écartement ?
Andy montra la voie ferrée.
- Si la largeur entre les deux rails était la même qu’entre les roues de la voiture, on pourrait dégonfler légèrement les pneus, mettre la voiture sur les rails et rouler. Mais ce n’est certainement pas la même largeur, et de toute façon, on ne peut pas faire passer la voiture, alors pourquoi est-ce qu’on en parle ? Si on marchait tout simplement ?
- J’ai pas mis les bonnes chaussures, dit John en secouant la tête, mais il fit le tour de la barrière et ils se mirent en route tous les trois vers le réservoir en suivant l’ancienne voie ferrée.
Alors qu’ils avançaient en essayant de calquer leurs pas sur la distance entre les vieilles traverses à moitié pourries, Wally demanda :
- Andy ? Pourquoi tu parlais de Tom Pouce ?
- C’était une locomotive, expliqua Andy. Un jour, John, moi et d’autres personnes, il fallait qu’on entre dans un endroit avec une clôture électrifiée et il y avait une vieille voie ferrée comme celle-ci. On a pris une locomotive qui provenait d’un cirque - une jolie locomotive, peinte de toutes les couleurs et baptisée Tom Pouce - et on a foncé dans la clôture. (Andy se tourna vers John.) Le plan a fonctionné cette fois-là.
- Oui, par la suite, reconnut John à contrecœur. Plus ou moins.
Wally aurait voulu savoir quel était cet endroit avec une clôture électrifiée où ils devaient entrer et pourquoi ils devaient y entrer, mais il ne savait pas comment poser la question, et de toute façon, il sentait qu’Andy ne lui répondrait pas. Andy était toujours joyeux, ouvert et tout ça, mais avec le temps, vous vous aperceviez qu’il vous disait seulement ce qu’il voulait vous dire et il se taisait ensuite. Wally imaginait la locomotive aux couleurs vives pulvérisant la clôture électrifiée.
- Il y a eu des étincelles ?
- Pas qu’un peu ! répondit Andy en riant. Les fous couraient dans tous les sens !
- Oui, j’imagine, dit Wally qui espérait en savoir plus.
Mais John intervint :
- Ça fait pas trois kilomètres ?
- Allons, John, dit Andy. On voit encore la barrière derrière nous.
- Je ne sais pas pourquoi j’ai mis ces chaussures.
Après cet échange, ils marchèrent en silence.
Wally repensait à cette histoire de train et de clôture électrifiée. Pourquoi avait-il parlé de « fous » ?
- Clôture droit devant, annonça Andy.
C’était une clôture grillagée d’environ trois mètres de hauteur, surmontée de fil de fer barbelé, qui traversait la voie ferrée. En s’en approchant, ils découvrirent l’inévitable pancarte :
ACCÈS INTERDIT
RÉSERVOIR DE VILBURGTOWN
- Mince alors ! dit Wally. On fait quoi maintenant ?
- Moi, je m’assois, déclara John et il se dirigea vers un tronc d’arbre couché pour s’y asseoir.
Pendant ce temps, Andy se rapprocha de la clôture, sortit de sa poche intérieure de veste une pince coupante, mit un genou à terre et entreprit de découper le grillage en partant du bas. Wally roulait de gros yeux ronds.
- Tu coupes la clôture !
- On ne va pas sauter par-dessus, répondit Andy en poursuivant son travail. Et je n’ai pas apporté de pelle pour passer par en dessous. C’est à peu près tout ce qui reste comme solution.
Wally regarda la pancarte officielle : ACCÈS INTERDIT. Parfois, dans les jeux, il était nécessaire de quitter les routes normales pour emprunter des raccourcis; ce devait être l’équivalent dans la vie réelle. Et, à bien y réfléchir, ce qui étonnait surtout Wally, ce n’était pas ce que faisait Andy, mais le calme avec lequel il le faisait. Quand Wally se lançait dans une aventure avec son ordinateur, c’était pour l’excitation, mais avec Andy et John, on aurait dit que l’aventure ressemblait à un boulot.
- Voilà, dit Andy en se relevant et en rangeant sa pince. John ? Tu veux passer le premier ?
John soupira, se leva du tronc et s’avança pour examiner la clôture. Andy avait fait une entaille verticale d’un peu plus d’un mètre, à peine visible. John dit :
- C’est pas suffisant.
- Mais si, répondit Andy. Wally, appuie sur ce côté. Moi, je vais tirer de l’autre côté. Y a largement assez de place pour passer.
Il y avait tout juste assez de place, en fait. Avec Wally qui poussait et Andy qui tirait, c’était comme ouvrir une enveloppe. John se glissa par l’interstice en ronchonnant, puis il prit la place de Wally pendant que celui-ci passait en force et en grognant, sans trop déchirer ses vêtements; puis Wally et John écartèrent la clôture pour Andy et ils se retrouvèrent de l’autre côté.
Mais encore loin du réservoir. Ils reprirent leur longue marche, avec John qui se plaignait de temps en temps et Andy qui montrait les jolies fleurs ou les branches d’arbres aux formes insolites, puis enfin ils virent la lumière éclatante du soleil se refléter à la surface de l’eau droit devant.
C’était très étrange. La voie ferrée pénétrait directement dans le réservoir et disparaissait sous l’eau. Des deux côtés, un entrelacs de broussailles et d’arbustes formait un obstacle infranchissable jusqu’au bord de l’eau.
Andy tendit le doigt vers la gauche du rivage envahi de végétation.
- C’est là-bas qu’on est entrés la dernière fois. On est plus loin du barrage maintenant.
- Ne me parle pas de la dernière fois, dit John. (Il se tourna vers Wally.) Tu es sûr que ce truc descend jusqu’à la ville tout au fond ?
- Oui, oui. Et ça ressort de l’autre côté, promit Wally en montrant du doigt la rive opposée. Mais là-bas, c’est beaucoup plus loin de Putkin’s Corners.
Visiblement dubitatif, Andy dit :
- Écoute, John… On pourrait aller jeter un coup d’œil à la voie ferrée de l’autre côté, si tu penses qu’on devrait.
- Non, répondit John. Ce qui compte, c’est ce qui se passe sous l’eau, et ça, on peut pas le savoir avant de… (Nouveau long soupir accompagné d’un mouvement de tête dépité.)… de descendre.
- Bon, dit Andy, le but de cette expédition était de voir si la voie ferrée était toujours là et si elle allait sous l’eau. Elle y est et elle y va.
- Et elle traverse tout sous l’eau, confirma Wally.
- Bien, fit John. Je regarde, je regarde et je ne vois aucune raison de ne pas le faire. Alors, je crois que c’est bon.
L’excitation fit un bond dans la poitrine de Wally. Ils allaient essayer de nouveau ! Et peut-être que cette fois, ils le laisseraient venir avec eux. Pas pour descendre au fond du réservoir, il n’avait aucune envie de faire ce genre de choses, mais simplement pour être là sur la rive avec les autres, donner un coup de main, attendre, faire ce que faisaient les autres pendant que John et Andy étaient au fond, dans le froid et l’obscurité, tout mouillés. Essayant de masquer son enthousiasme, il demanda :
- Alors, John ? Et maintenant ?
- Maintenant, dit John, je vais encore réclamer de l’argent à Tom.
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