Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 50 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 49

Dortmunder gravissait d’un pas lourd les marches en ardoise noire; sa main gauche tenait la rampe en fer et la droite serrait un tasseau de cinquante centimètres de long qu’il avait ramassé dans une benne à ordures dans la rue, à quelques pâtés de maisons d’ici. Pas pour Tom, mais pour celui ou ceux qu’il risquait de rencontrer en chemin.

C’est-à-dire personne jusqu’à présent. Des bruits de pas précipités le précédaient dans l’escalier, des bruits de frottement le suivaient, mais nul ne surgit alors que Dortmunder montait d’un pas pesant et régulier dans un immeuble qui aurait pu servir de décor à un film sur la Seconde Guerre mondiale en Europe, à supposer que personne ne pique la caméra. De gros morceaux de plâtre s’étaient détachés des murs, laissant des plaies blanches et friables sur la peau vert-de-gris. À tous les étages, les fenêtres du couloir étaient brisées; certaines avaient conservé sur les côtés des dents de verre tranchantes, tandis que d’autres étaient masquées par des cartons de pack de bière ou d’épaisses bandes de ruban adhésif. Sur le sol, les dalles blanches hexagonales semblaient avoir été frappées systématiquement à l’aide d’une masse, pendant plusieurs mois, avant d’être aspergées de fluides organiques et jonchées de déchets médicaux. Les ampoules électriques nues qui pendaient aux plafonds avaient été jadis protégées par des globes opaques, à en juger par les morceaux de verre pilé qui se mélangeaient aux autres débris sur le sol.

Les portes en métal des appartements étaient cabossées; certaines étaient peintes en marron, d’autres en gris; un grand nombre d’entre elles n’avaient plus ni poignées ni serrures. D’après les odeurs qui filtraient à travers, la plupart des locataires avaient prévu de manger du rat ce jour-là. En atteignant le palier du deuxième étage, Dortmunder entendit un bébé pleurer dans un des appartements.

- Tu as raison, petit, murmura-t-il.

L’immeuble comportait six étages, la hauteur maximale autorisée pour une construction sans ascenseur. La cage d’escalier, un puits carré creusé dans le cœur gangrené, se composait de deux demi-escaliers par étage conduisant à un palier. Dortmunder négociait le tournant du cinquième et demi lorsqu’une fusillade éclata au-dessus de lui. Il poussa un grand cri et se coucha sur les marches crasseuses, en protégeant sa tête avec le tasseau. Tom ne voulait même pas le laisser parler une minute ?

Les coups de feu continuèrent à faire rage pendant encore quelques secondes, puis ils diminuèrent. Un cri retentit, suivi d’une nouvelle rafale. Dortmunder risqua un coup d’œil derrière le tasseau, mais il ne voyait que les marches et le mur de la cage d’escalier.

Le silence se répandit, englobant tout le quartier; quand les armes parlent, il n’y a plus personne. Puis il entendit le bruit distinctif d’une porte en fer qui cogne contre un mur en plâtre, et une voix énervée qui était assurément celle de Tom.

- Ah ! les connards. Regardez ce que vous m’avez obligé à faire !

Des pas résonnèrent dans l’escalier. Dortmunder ramena ses jambes sous lui pour se relever prestement et, les yeux écarquillés, il vit Tom descendre les dernières marches jusqu’au palier, concentré sur le chargeur plein qu’il introduisait dans le .45 automatique bleu acier qu’il tenait négligemment dans sa main droite.

Dortmunder garda les yeux fixés sur le pistolet automatique. En relevant la tête, Tom l’aperçut et s’arrêta net; l’adrénaline du combat brillait dans son regard. Les deux hommes se firent face sur le palier; Dortmunder serrait le tasseau dans sa main, Tom haussait un sourcil. Autour d’eux, c’était le silence.

Finalement, Tom se détendit et continua d’avancer; le pistolet disparut sous ses vêtements. La tension s’était envolée. D’un air décontracté, il dit :

- Alors, Al, quoi de neuf ? Content que tu aies pu venir.

- Je suis venu tout de suite.

Dortmunder avait encore les poings et la gorge serrés.

Le regard de Tom se posa sur le tasseau. Sur le ton de la conversation, il demanda :

- C’est pour quoi faire ça, Al ?

Dortmunder esquissa un geste vague avec son tasseau.

- Pour les gens.

- Hmm, dit Tom. Faut espérer pour toi que personne n’ait besoin d’un bout de bois. Allez, viens, tirons-nous d’ici.

Dortmunder ne put s’empêcher de lever les yeux vers le haut des marches.

- Et tes nouveaux associés ?

- J’ai été obligé de m’en séparer. Viens, Al.

Tom commença à descendre l’escalier; Dortmunder lui emboîta le pas, sans se retourner.

En chemin, Tom dit :

- Franchement, Al, la qualité du personnel de nos jours, c’est un vrai scandale.

- Oui, sûrement.

- Toi et tes potes, vous avez un peu de mal à régler le problème visiblement, mais au moins, vous êtes sérieux et fiables.

- C’est juste.

- Et vous ne vous mettez rien dans le nez, à part vos doigts.

- Hmmm.

- Et rien dans les veines, non plus.

- Mon sang et moi, on a fait un pacte, dit Dortmunder alors qu’ils atteignaient le rez-de-chaussée et marchaient vers la porte d’entrée défoncée. Il fait son boulot et je ne l’emmerde pas.

- Tu as parfaitement résumé le problème, Al. (Ils émergèrent dans la lumière du soleil, qui semblait déplacé dans ce décor.) Il ne faut pas jouer avec son corps, tout est là. Mes anciens associés, là-haut, ils n’ont pas compris ça. Ils se sont mis dans un tel état qu’ils ont fini par se persuader qu’ils n’avaient plus besoin de moi maintenant qu’ils savaient où se trouvait le réservoir. (Le rire de Tom avait quelque chose de sinistre, comme le tocsin sonnant durant une épidémie de peste.) Ils ont perdu le contact avec la réalité.

- Oui, sûrement. (Dortmunder leva les yeux vers les fenêtres du dernier étage de cet immeuble en décomposition.) C’était leur appart’ ?

- C’est le leur maintenant, répondit Tom en chassant toute association antérieure d’un haussement d’épaules, avant de se tourner vers Dortmunder, arrêté à côté de lui sur le trottoir. Alors, tu as un nouveau plan, il paraît ?

- Euh… non.

Tom fronça un sourcil en direction de Dortmunder. Loin de Tom, c’était facile d’oublier combien il était grand, et maigre.

- Tu n’as pas de plan, Al ?

- Pas pour le moment, expliqua Dortmunder. Je voulais être sûr que tu serais d’accord pour me suivre avant de…

- Je vais être franc avec toi, Al. Je suis déçu.

- Désolé, Tom.

- Il y a de quoi. Moi qui croyais que ton amour pour une femme bien t’avait inspiré pour pondre un plan de première et que tout se passerait bien…

- Tout va bien se passer, Tom. Maintenant que…

- Je ne me serais pas débarrassé aussi rapidement de ces trois types là-haut si j’avais su que tu racontais des bobards.

- Je ne raconte pas des… Trois types ?

Et un vieux bonhomme de soixante-dix ans fait de barreaux en fer et d’antigel.

- C’est le nombre dont je pensais avoir besoin, dit Tom. Deux pour transporter la dynamite et pour se faire sauter avec, et un troisième pour conduire la pelleteuse et faire le boulot à Putkin’s Corners.

- Avant d’être laissé sur place, dit Dortmunder.

Les lèvres de Tom semblèrent s’étirer, comme s’il riait quelque part tout au fond de lui.

- Tu me connais bien, Al. (Mais le sourire fantomatique se volatilisa.) C’est pour ça que je suis surpris que tu viennes comme ça, les mains vides.

- Non, pas les mains vides. Je vais…

- Justement, en parlant de ça, dit Tom. Peut-être que tu ferais mieux de balancer ce bout de bois. J’entends des sirènes qui se rapprochent.

Dortmunder était trop accaparé par Tom pour faire attention au monde extérieur, mais en tendant l’oreille, il constata qu’en effet des sirènes se rapprochaient. Rapidement. Et elles n’étaient pas très loin.

- Tu as raison.

Il lança son tasseau dans le caniveau.

- Allons faire un tour, dit Tom. J’ai sur moi un flingue qui intéresserait beaucoup les flics. Et pendant qu’on marche, tu pourras me parler de tes idées et on discutera de l’endroit où je vais habiter maintenant.

Ils prirent la direction de l’Avenue C.

- L’endroit où tu vas habiter ? répéta Dortmunder.

Devant eux, la première voiture de police tourna au coin de la rue dans un hurlement de sirène.

- Mon ancien logement risque d’être indisponible quelque temps, expliqua Tom.

Dortmunder regarda autour de lui. Il vit la voiture de police piler net devant l’ancienne adresse de Tom. Des flics en descendirent, pendant que deux autres voitures de patrouille, dont une avait pris la rue à contresens, se joignaient à la fête.

- Je comprends, dit-il.

- Cet endroit où s’est installée May, là-haut à Dudson Center, dit Tom. Y a beaucoup de place ?

- Elle dit qu’elle n’en a jamais eu autant, répondit Dortmunder qui sentait venir la suite, mais ne voyait aucune échappatoire.

- Sans doute que ça la rassurerait de m’avoir sous les yeux, dit Tom. Elle pourrait me surveiller. Si je suis devant elle, elle saura que je ne suis pas en train de faire sauter le barrage.

- Oui, sans doute.

- Oui, c’est sûr, reprit Tom en hochant la tête alors qu’ils tournaient au coin de la rue, loin de toute cette agitation. May sera contente de me voir, en fait. Elle sera ravie de m’accueillir.

- Oui, sans doute, dit Dortmunder.

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