Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 73 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 72

- Encore un peu de café ?

- Oui.

- Un autre muffin ?

- Oui.

- Encore un peu de marmelade ?

- Oui. Oui. Oui. Pigé ? Oui !

- O.K. O.K. O.K. Essaye « Frank », pour voir.

- Frank ? Tu crois ? Bon. Hé, Frank ! Je veux toujours de la marmelade sur mon muffin, Frank ! Tu piges, Frank Guffey ?

Guffey, qui regardait les muffins brunir lentement dans le toaster, réfléchit et réfléchit encore, avant de secouer la tête.

- Non, dit-il. Je ne suis pas un Frank.

- Je m’en doutais, dit Dortmunder.

- J’aurais sûrement eu une meilleure vie si j’étais un Frank, décida Guffey en sortant les muffins du toaster pour les tartiner de marmelade. J’aurais été plus sûr de moi. Moins dupe.

Il apporta les assiettes à la table de la cuisine devant laquelle Dortmunder était assis, appuyé sur ses deux coudes, la tête dans les épaules, contemplant sa gueule de bois. Guffey retourna chercher les tasses de café, revint à table et les déposa sur le Formica avec deux toc bruyants qui firent tressaillir Dortmunder.

Ils restèrent assis en silence, tandis que la pendule de la cuisine passait de 15 h 20 à 15 h 40, sans que personne ne le remarque ni ne s’en soucie. Finalement, Dortmunder leva la tête et tout en buvant le reste de son café tiède, il remarqua la pendule et se surprit à se demander ce qui se passait, ou ne se passait pas, à cet instant dans le nord de l’État. Il reposa sa tasse (aïe !) et déclara :

- Je crois que je vais les appeler.

Guffey était plus ou moins éveillé.

- Ah ouais ?

- Refais du café, lui ordonna Dortmunder. Je dois aller passer un coup de fil dans le salon.

- Oh, dis, Dortmunder ! protesta Guffey. (Il refusait d’appeler Dortmunder par son prénom, avait-il annoncé, tant qu’il n’aurait pas retrouvé le sien.) C’est pas juste.

- Je ne cherche pas à être juste, répliqua Dortmunder en se levant avec difficulté. J’essaye de défendre mes intérêts.

- Moi aussi, j’ai des intérêts ! s’exclama Guffey.

- C’est pas ceux que j’essaye de défendre. Je t’interdis d’écouter pendant que je téléphone. (Voyant Guffey regarder autour de lui dans la cuisine mine de rien, il eut un petit sourire, autant que le lui permettait sa gueule de bois.) Non, ajouta-t-il, il n’y a pas de deuxième poste, même si un de mes amis essaye en permanence de m’en fourguer un. J’ai toujours dit non, je ne voulais pas de ces saloperies-là, et maintenant, je vais me faire un plaisir de lui expliquer pourquoi.

Toujours assis à table, Guffey secoua la tête et dit :

- Je ne sais pas comment, mais j’ai perdu l’avantage. Pourtant, je l’avais. J’avais un fusil dans les mains, je t’avais pris par surprise, tu étais mort de trouille…

- Quand même !

- Y a pas de « quand même ». Tu étais mort de trouille, avoue-le.

- Disons que tu m’as un peu inquiété pendant un moment, reconnut Dortmunder. Mais nous sommes des gens raisonnables, on a fini par s’entendre. Comme maintenant : je vais passer mon coup de téléphone et, toi, tu vas faire du café.

- C’est pas que je sois raisonnable, dit Guffey, alors que Dortmunder quittait la pièce. Ça se passe toujours comme ça. Je perds toujours l’avantage. C’est pas facile de vivre avec ça, crois-moi.

Dans le salon, Dortmunder appela le numéro de Dudson Center en espérant que May décrocherait, et chose assez stupéfiante, ce fut May qui décrocha.

- May, c’est moi.

- John ! Où es-tu ?

- À la maison, comme je te l’avais dit.

- En sécurité à la maison, dit-elle avec un soupçon de nostalgie.

En regardant le fusil toujours appuyé contre le mur à côté du téléviseur, Dortmunder dit :

- Plus ou moins en sécurité. Plus maintenant. Alors, quoi de neuf, là-bas ?

- Oh ! John, répondit May, excitée tout à coup, et même admirative. Stan, Andy et Doug sont revenus avec un bateau ! Il est énorme ! Tu n’en croirais pas tes yeux.

- Ah bon ?

- Il y a deux couchages, John !

- Deux couchages ? Qu’est-ce qu’ils vont faire avec ça ? Ils vont s’en servir pour aller dans le réservoir ?

- Ce ne sera pas plus gros qu’un jouet dans une baignoire, John. Mais Doug dit que c’est mieux, ça fait moins de bruit qu’un hors-bord et ils peuvent installer le cabestan à bord pour remonter directement la caisse et la rapporter sur terre.

- Ouais, ça m’a l’air bien, admit Dortmunder.

- Par contre, reprit May en baissant la voix, on a eu un petit problème ici.

- Tom ?

- Pas encore.

- Quoi, alors ?

- C’est une fille. Tiny l’a surprise en train d’épier par la fenêtre de la cuisine. Il se trouve que c’est la fille avec qui Doug sortait ici. Elle nous a espionnés et elle sait un tas de choses sur nous. Et sa mère, c’est la femme avec qui la maman de Murch jouait à la canasta. Dis, John, tu savais que la maman de Murch s’appelait Gladys ?

- Arrête !

- Si, je t’assure. En tout cas, c’est ce qu’elle a dit à la mère de la fille, avec qui elle jouait à la canasta.

- Attends un peu, May. Tiny a surpris la fille en train d’espionner ?

- Par la fenêtre de la cuisine.

- Et ensuite ?

- De fil en aiguille, elle s’est retrouvée enfermée dans le grenier en attendant qu’on ait fini.

- Et ensuite ?

- On a dit qu’on la laisserait partir. Mais je ne sais pas ce qu’en pense Tom.

Dortmunder avait une petite idée.

- Et sa mère ? demanda-t-il. Elle ne risque pas d’appeler la police en ne voyant pas sa fille rentrer ? Et est-ce qu’ils ne vont pas commencer par inspecter le quartier ?

- On l’a obligée à appeler chez elle hier soir, pour dire qu’elle passait la nuit avec Doug. Je l’ai écoutée sur le deuxième poste et…

- Hmm hmm, fit Dortmunder.

- Quoi ?

- Non, rien. Il faudra que je te parle des deuxièmes postes. Alors, que s’est-il passé ensuite ?

- Franchement, John, cette mère m’a laissée baba ! La fille… elle s’appelle Myrtle Street ! Incroyable, non ?

- Pourquoi ?

- Parce qu’elle habite dans Myrtle Street.

- Oh ? Sans rire ?

- Bref, sa mère lui a répondu : « Très bien. Il est temps que tu remues un peu. » Tu as déjà entendu ça ?

- Bizarre, reconnut Dortmunder.

- Ensuite, elle a voulu parler à Doug. Alors, Doug a pris le téléphone, il croyait que la mère allait lui recommander de respecter sa fille et ainsi de suite, mais en fait, elle voulait lui parler de préservatifs.

- Ah !

- Je ne sais pas qui était le plus gêné : la fille ou Doug. Surtout que c’était pas du tout le programme prévu. Apparemment, Doug n’a pas eu beaucoup de succès avec la fille. Elle ne devait même pas passer la nuit avec lui, elle devait la passer enfermée dans le grenier.

- Il faut que je te l’avoue, May : tout ça ne me dit rien qui vaille.

- Il n’y en a plus pour longtemps. Tu sais, John, ajouta May, je comprends ce que tu éprouves vis-à-vis de tout ça et je ne vais pas discuter avec toi ni essayer de te faire changer d’avis, mais on aurait bien besoin de toi ici.

- Si tu veux mon avis, May, je pense que tout le monde ferait mieux de laisser tomber immédiatement.

- C’est impossible, John, tu le sais. Ils vont faire le coup ce soir, et ensuite, ce sera terminé. D’une manière ou d’une autre.

- C’est l’autre manière qui m’inquiète. Reste bien le dos contre le mur, May.

- Promis. À demain, John.

Dortmunder était extrêmement songeur quand il revint dans la cuisine, où Guffey lui proposa une tasse de café tout chaud, plus deux autres prénoms à essayer : Harry et Jim. Aucun des deux ne faisait l’affaire. Puis Dortmunder déclara :

- Guffey, il va falloir que je monte là-haut.

Guffey s’anima aussitôt.

- Où ça là-haut ?

- Pas près de l’eau. En ville, simplement.

- Quelle ville ?

- Voilà ce que je te propose, dit Dortmunder. Si tu attends que Tom ait récupéré son argent, peut-être qu’il fichera le camp ensuite et, comme ça, tu ne le rencontreras pas. Ce qui est peut-être aussi bien.

Guffey posa son poing décharné sur la table de la cuisine.

- Cet homme a détruit ma vie. Ce n’est pas une façon de parler, Dortmunder. Je n’étais qu’un jeune gars quand il m’a mis le grappin dessus, et il a détruit ma vie. Mon destin, c’est de retrouver ce salopard. Sinon, pourquoi est-ce que vous auriez été jusqu’à Cronley, toi et lui ? Ce qui se passera une fois que je l’aurai retrouvé, c’est entre lui et moi, mais il faut que je l’aie dans mon viseur une fois avant de mourir.

- Oui, je crois que je comprends, dit Dortmunder. Alors, voici ma proposition : tu me donnes ta parole d’honneur que tu ne tenteras rien contre Tom tant que cette autre affaire ne sera pas réglée, et en échange, je te laisse venir avec moi.

- Où ça ?

- Tu dois d’abord jurer de ne rien tenter avant que tout soit réglé.

Guffey réfléchit.

- Et si je jure pas ?

- Je vais chercher ton fusil dans le salon, je reviens ici avec, je te l’enroule autour du cou et je t’emmène de force avec moi.

Guffey réfléchit de nouveau.

- Si je jure et que je mens ?

- J’ai un tas d’amis là où on va, Guffey. Et toi, tout ce que tu as, c’est un ennemi.

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