Dégâts des eaux
Chapitre 59
Alors qu’elle rentrait de son travail et qu’elle ramenait sa mère du Club pour personnes du troisième âge de Dudson, Myrtle ressassait des pensées concernant Doug Berry, et comme toujours, elle ne parvenait à en tirer aucune conclusion. Existait-il réellement une Alliance pour la protection de l’environnement, bien qu’elle n’en ait trouvé aucune trace nulle part ? Ou Doug était-il complètement et totalement faux, une sorte d’escroc engagé dans quelque vile activité (autre que celle qui visait à conquérir son corps s’entend).
Le fait qu’il ait déclaré s’appeler Jacques Cousteau devant Edna et sa nouvelle amie l’autre soir avait fait resurgir le problème en pleine lumière. De plus en plus déprimée, Myrtle n’avait même pas conscience du changement survenu en elle, elle s’enfonçait dans la tristesse, tout cela parce qu’elle n’arrivait pas à se former une opinion au sujet de Doug Berry, évidemment. Il avait utilisé de faux noms, elle le savait bien, parce que sa mère refusait de se souvenir de son vrai nom, et ceci parce qu’elle se méfiait de lui, elle aussi. Or, Edna avait souvent le nez creux pour ce genre de choses.
Si Myrtle pouvait avoir la certitude que Doug n’était pas un menteur - ou du moins pour tout ce qui ne concernait pas ses extravagantes déclarations relatives au désir et à l’obsession qu’elle lui inspirait - ils auraient franchi depuis longtemps le stade où on fait connaissance. Le temps était idéal, par exemple, pour aller pique-niquer sur Hochawallaputtie Hill, au-dessus du réservoir. Mais comment pouvait-elle monter là-haut avec lui alors que son cœur était si plein de méfiance ?
- Passe par Oak Street, ordonna soudain Edna, brisant leur long silence.
Surprise, Myrtle regarda sa mère, avant de reporter son attention sur le pare-brise en direction d’Oak Street, deux rues plus loin.
- Ce n’est pas le chemin, dit-elle.
- Des gitans se sont installés là, expliqua Edna. Ils ont mis une épave de voiture devant chez eux et ainsi de suite. Tout le monde appelle pour se plaindre. On va devoir faire circuler une pétition. On ne va quand même laisser des gitans faire la loi dans le quartier.
- Des gitans, répéta Myrtle en riant. Oh ! maman, qu’est-ce qui te fait dire que ce sont des gitans ?
- Mme Kresthaven a trouvé un tambourin dans leur poubelle. Allez, Myrtle, tourne. Je veux voir si cette affreuse voiture est toujours là.
Alors qu’elles tournaient dans Oak Street, le monde au-dessus de leurs têtes sembla s’assombrir et perdre ses couleurs. Myrtle se coucha sur le volant pour regarder le ciel.
- Un nuage, commenta-t-elle.
- Il ne faut jamais se fier à la météo, déclara Edna. Ralentis, c’est juste là, sur la droite. Tu vois cette voiture bleue ?
- Elle me semble parfaitement normale, dit Myrtle en ralentissant comme on le lui avait demandé, à l’approche de cette jolie maison ordinaire avec une automobile ordinaire garée à côté.
- Ils ont enlevé leurs cochonneries, dit Edna avec un mélange de satisfaction et de regrets.
Visiblement, elle se réjouissait que la pression de la petite communauté ait porté ses fruits et elle regrettait de ne plus pouvoir l’exercer.
- Mais on en aperçoit encore devant le grillage, ajouta-t-elle avec espoir.
- C’est caché par la voiture, répondit Myrtle.
Au moment où elles passaient au ralenti devant la maison, la porte s’ouvrit et des gens en sortirent brusquement. Un tas de gens. Ils jaillirent de la maison comme si elle était en feu, mais leurs visages étaient joyeux, enchantés, surpris. Ils dévalèrent les marches de la véranda et montrèrent le ciel en riant, gambadant et se donnant de grandes tapes dans le dos.
Stupéfaite, Myrtle regarda ces gens s’ébattre dans son rétroviseur. À ses côtés, Edna dit d’un air étonné et sceptique :
- C’était Gladys ?
Mais Myrtle ne l’écoutait pas. Elle avait reconnu d’autres personnes dans ce groupe.
Doug ? Et Wally Knurr ? Ensemble ? Se tenant par la main et dansant en rond, comme dans un tableau de Bruegel ? Que se passait-il ?
- Non, ça ne peut pas être Gladys, décréta Edna en se dévissant le cou pour regarder en arrière. Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
- Ils regardent le nuage, répondit Myrtle, la tête ailleurs.
Là-bas derrière, trop loin pour qu’on le reconnaisse, un vieil homme qui faisait certainement la sieste au premier étage sortit précipitamment de la maison, leva les yeux et hocha la tête comme pour féliciter le ciel.
- C’est peut-être des fermiers, dit Edna, mais elle semblait en douter.
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