Dégâts des eaux
Chapitre 31
Le livre s’appelait Le Triangle du Normandie, et l’auteur s’appelait Justin Scott, et d’après le livre, les plongeurs n’avaient pas résolu le problème de l’eau dégueulasse, noire et sale, qui portait également le nom de « turbidité ». Ce qu’ils avaient fait, c’était de construire une maquette des parties du navire qu’ils voulaient explorer, et ils s’étaient entraînés avec la maquette jusqu’à ce qu’ils puissent effectuer le travail les yeux fermés, et ensuite, ils étaient redescendus dans l’eau pour de bon; c’était comme s’ils avaient les yeux fermés.
Bref, le livre en soi n’était pas très utile. Toutefois, Wally avait découvert, grâce à son incroyable accès informatique illimité à toutes les connaissances du monde, que Justin Scott vivait dans l’État de New York et qu’il possédait le téléphone. Wally connaissait le numéro.
- On l’appellera de chez moi, décréta Kelp. J’ai un amplificateur.
- Forcément, répondit Dortmunder d’un ton ironique.
Andy était réputé pour s’entourer des toutes dernières nouveautés dans le domaine de la téléphonie, et Dortmunder était trop fier pour reconnaître qu’il ignorait ce qu’était un amplificateur.
Au moins, Kelp n’était pas du genre à sortir les crackers et le fromage, mais quand Dortmunder arriva chez lui - ce n’était pas si petit que ça, en vérité, il y avait une chambre et une cuisine -, il eut l’impression que Kelp s’attendait visiblement à recevoir du monde, car il jeta un coup d’œil dans le couloir derrière Dortmunder et demanda :
- Où sont les autres ?
- Quels autres ? répondit Dortmunder en entrant dans le salon.
- Eh bien, Tiny, dit Kelp en restant planté avec la porte ouverte. Et peut-être aussi Tom ou Wally. Ou bien May.
Arrêté au milieu du salon, Dortmunder dit :
- Si tu fermais la porte, Andy ?
- Oh, oui ! bien sûr.
Il s’exécuta.
- Tout le monde se laissera guider par mon jugement, déclara Dortmunder, ils n’avaient donc pas besoin de venir. Si je décide que je suis assez fou pour redescendre dans ce lac, tout le monde me laissera faire.
- Nous laissera faire, rectifia Kelp.
Dortmunder le regarda en secouant la tête.
- Je ne comprends pas pourquoi tu es aussi enthousiaste, dit-il.
- Je ne suis pas vraiment enthousiaste. Mais je me suis souvenu du coup du BCD quand j’étais au fond…
- Quand tu ne pensais pas à des bouquins.
- Le BCD ! C’est ça qui fait toute la différence, John ! Je commençais à m’inquiéter, comme toi, puis j’ai repensé à ce bon vieux BCD. Une petite pression sur le bouton et hop, tu remontes ! Quand tu sais que tu peux sortir de là en cas de besoin, ça facilite les choses.
- Ouais, ouais, dit Dortmunder.
Ça l’énervait de ne pas avoir pensé au BCD au moment le plus critique, et ça l’énervait doublement que Kelp, lui, y ait pensé.
- BCD ou pas BCD, dit-il, si je ne peux pas y aller à pied et si je ne vois rien, j’y vais pas.
- Buvons une bière, proposa Kelp. Et on appellera ce gars pour en savoir plus.
Ce qu’ils firent. Alors qu’il composait le numéro, Kelp dit :
- Je brancherai l’amplificateur quand on aura commencé à parler.
- D’accord, dit Dortmunder.
Il y eut un petit moment de silence, puis Kelp fit la grimace.
- C’est le répondeur.
- Tu es mal placé pour te plaindre, rétorqua Dortmunder.
Kelp ignora cette remarque.
- Je vais laisser mon numéro, décida-t-il et il attendit que le message du répondeur se termine. Bonjour, je suis un admirateur, je m’appelle… Hein ? Oh, bonjour ! Vous êtes là !
Un petit silence. Kelp hochait la tête avec un grand sourire.
- Oui, je fais pareil moi aussi, des fois, dit-il. Filtrer les appels, c’est très… Oh ! attendez une seconde.
Il tendit le bras pour abaisser un petit interrupteur situé sur le côté du téléphone et, soudain, la pièce fut envahie par une voix qui disait :
« … impossible de travailler. »
- Je suis tout à fait d’accord, dit Kelp au téléphone, pendant que Dortmunder jetait des regards affolés autour de lui pour déterminer l’origine de cette voix.
Qui disait maintenant : « Que puis-je faire pour vous ? »
Le téléphone ! Dortmunder comprit enfin. Il y avait un haut-parleur à l’intérieur. C’était l’écrivain qui parlait.
Non, maintenant c’était Kelp qui parlait, et qui disait :
- Je m’appelle Andy… Kelly, et je voulais vous dire que je viens de relire Le Triangle du Normandie, ça fait la troisième fois, je crois, et je trouve ça vraiment formidable.
- Merci, dit le haut-parleur. Merci beaucoup.
- En fait, si je l’ai relu, reprit Kelp, c’est que j’ai un ami qui a acheté une maison de campagne à Parmalee Pond dans le nord. Vous connaissez ?
- Il se trouve que oui, répondit le haut-parleur. J’ai moi aussi un ami qui…
- Mon ami à moi, s’empressa d’ajouter Kelp, vient d’acheter sa maison. Il est nouveau là-bas. La première fois qu’il y est allé, il a pris sa barque pour photographier sa maison vue du lac, avec un appareil Nikon qui coûte très cher…
- J’ai compris, dit le haut-parleur. L’appareil est tombé à l’eau.
- Forcément.
- Si je le sais, c’est que mon roman Le Tueur de bateaux n’arrête pas de tomber par-dessus bord. Ça parle de bateaux et les marins le font tomber dans l’eau accidentellement. Je sais que c’est accidentel parce qu’ils me téléphonent pour en avoir un autre exemplaire. Ils ne le trouvent pas dans le commerce. Moi non plus je ne le trouve pas dans le commerce, alors…
- Un excellent roman, dit Kelp pour faire taire l’auteur. Mon ami de Parmalee Pond l’a adoré, mon ami qui a fait tomber son appareil photo. Dans l’eau.
Dortmunder observait Kelp avec admiration, à contrecœur. Tout ce baratin sortait de sa bouche sans aucune difficulté.
- Et il a essayé de le récupérer, reprit Kelp en brodant sur son histoire. Il a enfilé son équipement de plongée sous-marine et il a marché jusqu’à l’endroit où il l’avait fait tomber. Mais il s’est retrouvé au milieu de toute cette turbidité.
- Oui, forcément, dit le haut-parleur. Surtout qu’en marchant, il remue tout le fond.
- Oui, c’est exactement ça, confirma Kelp. Je me suis souvenu de votre bouquin, alors je l’ai relu pour savoir comment vos plongeurs avaient contourné le problème.
- Ils n’ont pas réussi, dit le haut-parleur. Ceux qui n’ont pas été lessivés ont travaillé entièrement au toucher.
- Lessivés ? répéta Kelp. Vous voulez dire qu’on peut lessiver la turbidité ? Avec de l’eau propre ?
- Non, non. Lessivés par les examens qu’ils ont dû passer avant d’être engagés, pour savoir comment ils se comportaient sous l’eau dans l’obscurité absolue; 80 % ont échoué aux tests.
- Ah bon ? fit Kelp pendant que Dortmunder le regardait en haussant un sourcil. Et pourquoi ils ont échoué ?
- La claustrophobie les a rendus fous.
- Fous ? répéta Kelp et il ricana en essayant de paraître détendu et insouciant. Vraiment ?
- Comment ne seraient-ils pas devenus fous ? demanda le haut-parleur. (Question pertinente aux yeux de Dortmunder.) Songez à la terreur sous l’eau, dans l’obscurité totale. Le froid, le silence, vous ne voyez même pas vos bulles d’air. Vous ne faites plus la différence entre le haut et le bas. (Dortmunder hocha la tête vigoureusement.) Vous n’entendez que les battements de votre cœur. Alors, vous commencez à imaginer des choses.
À ce stade, Dortmunder partit chercher deux autres bières, et quand il revint, Kelp était en train de dire :
- L’eau pourrait peut-être être utile.
- C’est une drôle d’idée, répondit Justin Scott. Utiliser de l’eau pour laver de l’eau. Ça peut arranger les choses, ou au contraire les aggraver. En tout cas, vous avez intérêt à vous cramponner au moment où vous ferez sortir le jet.
- Oui, je m’en doute. Merci beaucoup, monsieur Scott.
Quand Kelp eut raccroché, Dortmunder déclara :
- Bref, ça ne marchera pas. Je suis désolé de lâcher Tom Jimson dans la vallée, mais on ne peut rien y faire.
- Il reste cette idée d’utiliser l’eau contre l’eau.
- C’est quoi, cette idée ? J’étais parti chercher des bières.
- Tu descends avec un tuyau, expliqua Kelp, et tu balances un jet d’eau propre devant toi pour disperser l’eau sale.
- Faut une sacrée lance à incendie, commenta Dortmunder.
- On peut en assembler plusieurs.
- Et où est-ce qu’on la branche ?
- Il y a une bouche d’incendie à l’extrémité du barrage. Tu n’as pas remarqué ?
- Non, dit Dortmunder. Par contre, j’ai remarqué que ton ami l’écrivain a dit que l’idée de l’eau pouvait aggraver les choses au lieu de les améliorer.
- Ça peut aussi nous aider à déterrer le butin de Tom, répliqua Kelp. En utilisant de l’eau sous pression à la place des pelles.
- Sauf qu’on n’ira jamais jusque-là, dit Dortmunder, car on deviendra dingues à cause de la claustrophobie, comme tous ces autres plongeurs. Laisse tomber. C’est impossible.
- Seulement 80 % des plongeurs, souligna Kelp. Peut-être qu’on fait partie des 20 % restants.
- Je me connais, répondit Dortmunder.
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