Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 5 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 4

Joe le facteur descendit Myrtle Street en sifflotant, sous un soleil éclatant. Sa mélodie se mêlait aux chants des oiseaux, au sifflement des jets d’eau et au bourdonnement lointain d’une tondeuse à gazon.

- Myrtle ! s’écria Edna Street en abandonnant son poste d’observation à la fenêtre de la chambre. Voilà le facteur !

- J’y vais, maman ! répondit Myrtle Street et elle dévala l’escalier en acajou bien ciré pour courir à la porte.

Jolie personne de vingt-cinq ans - ce n’était déjà plus une jolie fille et pas encore tout à fait une jolie femme -, Myrtle avait vécu presque toute sa vie dans cette vieille maison de bardeaux, grande et informe, ici à Dudson Center, et elle trouvait à peine curieux de porter le même nom que son adresse. Une partie du courrier que Joe allait lui apporter sur la véranda cet après-midi serait adressée à :

Myrtle Street

27 Myrtle Street

Dudson Center, NY 12561

Certaines choses, comme Maturité moderne ou le magazine Prévention, seraient adressées à Edna Street, plus une tonne de trucs adressés à quelqu’un nommé CART-RT SORT, ou Résident actuel.

Joe le facteur sourit d’un air malicieux en gravissant les marches menant à la grande véranda du 27 Myrtle Street et en voyant Myrtle Street pousser la porte à moustiquaire. Il aimait la façon dont ses jambes remuaient sous ses amples robes en coton, le renflement sage mais luxuriant à l’intérieur du cardigan gris qu’elle portait en permanence, la pâle douceur de sa gorge, l’étincelle d’animal sain dans ses yeux. Joe le facteur avait quarante-trois ans et une famille à la maison, mais il avait bien le droit de rêver, non ?

- Toujours aussi jolie ! lança-t-il à Myrtle qui le saluait d’un sourire et tendait la main vers les messages en provenance du monde. Il faut qu’on s’enfuie ensemble un de ces jours.

Myrtle, qui n’avait aucune idée de la véritable dose de dépravation qui se cachait sous l’apparence banale et pataude de Joe le facteur dans son uniforme bleu-gris mal coupé, répondit par un petit rire :

- Oh ! on est bien trop occupés tous les deux, Joe.

- Qu’est-ce qu’il veut ? cria la voix stridente d’Edna au premier étage. Ne lui donne rien pour le port, Myrtle ! Oblige-le à reprendre son colis !

Myrtle leva les yeux au ciel avec indulgence et en riant.

- Maman !

- Un sacré numéro, commenta Joe.

Il imaginait sa tête entre ces cuisses.

- À demain, dit Myrtle en rentrant dans la maison et la porte à moustiquaire se referma brutalement derrière elle, interrompant Joe en pleine examen artistique de son postérieur.

Myrtle passa rapidement en revue le courrier en montant l’escalier. Myrtle Street, Myrtle Street. Sa mère et elle avaient été autrefois Myrtle et Edna Gosling quand Edna avait hérité de cette maison de son père entrepreneur de pompes funèbres où elle s’était installée avec son bébé qui n’avait pas encore deux ans. Être Myrtle Gosling de Myrtle Street n’aurait rien eu d’original ni de remarquable, mais cela n’avait pas duré longtemps. Elle n’avait pas encore quatre ans quand Edna fit la connaissance de M. Street et décida de donner à sa fille unique le nom de son nouveau mari. Myrtle n’avait pas encore sept ans quand M. Street avait fichu le camp avec Candice Oshkosh, la fille du bazar, et on n’avait plus jamais entendu parler de lui; mais entre-temps, Edna était devenue officiellement Mme Street et sa fille était maintenant Myrtle Street, tout aussi officiellement. C’était aussi simple que ça.

En entrant dans la chambre, Myrtle trouva sa mère en train d’enfiler un de ses nombreux chapeaux noirs devant le trumeau ovale, regardant d’un air soupçonneux et méfiant ses mains qui coinçaient le chapeau au milieu de ses boucles gris acier.

- Voici le courrier, annonça Myrtle inutilement et Edna se retourna pour lui arracher des mains le mince paquet de prospectus et de factures.

Edna exigeait de regarder tout le courrier; Myrtle ne devait pas jeter le moindre avis de soldes ou rapport du Congrès avant que sa mère les ait vus, touchés et peut-être même sentis.

- Il faut y aller, maman, dit Myrtle. Je ne veux pas arriver en retard au travail.

- Pfft ! fit Edna en tripotant le courrier avec avidité. Fais-les attendre. Moi, ils m’attendaient quand je travaillais là-bas. Va le surveiller !

Myrtle se précipita vers la fenêtre pour faire le guet pendant que sa mère examinait le courrier.

Dehors, Joe le facteur traversait la rue pour commencer à distribuer le courrier sur le trottoir d’en face. Une certaine Mme Courtenay, une veuve d’une cinquantaine d’années, vivait là, à deux maisons du coin de la rue. Toujours vêtue de couleurs vives et portant des anneaux dans les oreilles, elle s’était attiré l’opprobre d’Edna. Cette dernière était persuadée qu’un jour, Joe le facteur entrerait dans cette maison - et dans la veuve, sans aucun doute - au lieu de se contenter de déposer le courrier à la porte, commettant ainsi, entre autres choses, une grave entorse à son devoir fédéral, accepté sous serment, et Edna appellerait immédiatement le bureau de poste central pour qu’on s’occupe du cas de Joe le facteur. Ce n’était pas encore arrivé, mais ça viendrait, forcément.

Évidemment, Myrtle savait que cela n’arriverait jamais. Ce n’était pas le genre de Joe. Certes, il arrivait que Mme Courtenay apparaisse à la porte quand Joe apportait le courrier, en arborant ses couleurs vives et ses anneaux dans les oreilles, et ils discutaient une minute ou deux, mais la même chose se produisait parfois entre Joe et Myrtle elle-même - comme aujourd’hui -, ça ne voulait pas forcément dire que Joe entrerait ici pour commettre… n’importe quoi. C’était idiot.

Mais il était préférable, à long terme, d’accepter les petites manies de maman.

- Il est sur la véranda de Mme Courtenay, commenta-t-elle par-dessus le bruit produit par Edna qui déchirait une enveloppe contenant une facture d’électricité. Il dépose le courrier dans la boîte… Et il repart.

- Elle n’est pas sortie ?

- Non, maman. Elle n’est pas sortie.

Edna, son chapeau sur la tête et serrant toujours le courrier dans les mains, accourut vers la fenêtre afin de regarder d’un œil noir Joe le facteur prendre un raccourci en traversant le jardin de Mme Courtenay pour poursuivre sa tournée.

- Elle doit avoir ses règles, commenta Edna en reportant son regard noir sur Myrtle. Alors, tu es prête, oui ou non ? Il ne faut pas arriver en retard au travail.

- Oui, maman.

Elles descendirent toutes les deux, sortirent par la porte de derrière et marchèrent sur le gravier jusqu’au garage qui abritait leur Ford Fairlane noire. Cette partie de la journée était une routine si prévisible qu’elles accomplissaient chacun de ces gestes sans même réfléchir : Myrtle ouvrait la porte droite du garage, pendant qu’Edna ouvrait la gauche. Myrtle entrait dans le garage, montait à bord de la Ford et sortait en marche arrière pendant qu’Edna se tenait sur le côté gauche, les mains croisées devant elle. Myrtle effectuait un demi-tour en marche arrière sur le gravier, pendant qu’Edna refermait les portes du garage. Puis Edna contournait la voiture, montait à côté de Myrtle et elles quittaient la maison.

Myrtle allait travailler. C’était une des trois assistantes de l’antenne de la bibliothèque municipale de New York à North Dudson. Edna se rendait au Club du troisième âge dans Main Street, où elle jouissait d’un certain pouvoir. À soixante-deux ans, Edna était trop jeune de trois ans pour appartenir à ce centre, mais il n’y avait rien d’autre à faire dans cette ville morte, alors elle s’était fait admettre en mentant sur son âge.

Myrtle était une bonne conductrice, ou du moins, prudente. Prudente surtout vis-à-vis de sa mère qui ne se privait pas de faire des remarques désobligeantes concernant les erreurs de jugement ou de conduite de sa fille durant tout le trajet. Mais aujourd’hui elle resta silencieuse, de Myrtle Street jusqu’à Spring Street, puis jusqu’à Albany Street, Elm Street et Main Street où elles durent s’arrêter en attendant que le feu passe au vert pour pouvoir tourner. Alors qu’elles attendaient, une voiture venant de la gauche passa sans se presser devant elles, avec deux hommes à bord; on aurait dit qu’ils ne savaient pas trop où ils allaient.

Soudain, la main osseuse et pointue d’Edna serra le bras de Myrtle et elle s’écria :

- Mon Dieu !

Myrtle regarda immédiatement dans le rétroviseur : allait-on leur rentrer dedans ? Mais Elm Street était vide derrière elles. Alors, elle regarda sa mère, qui regardait d’un air hébété cette voiture qui venait de passer. Le blanc de ses yeux était visible autour de ses pupilles. Était-elle en train de faire une crise cardiaque ?

- Maman ? demanda Myrtle en étouffant dans l’œuf cette lueur d’espoir irrépressible. Maman ? Ça ne va pas ?

- C’est impossible, murmura Edna.

Elle avait le souffle court, la bouche ouverte et les yeux écarquillés. D’une voix rauque, elle s’exclama :

- Mais c’était pourtant vrai ! C’était vrai !

- Quoi donc, maman ?

- C’était ton père dans cette voiture !

Myrtle tourna vivement la tête. Elle aussi suivit du regard la voiture avec les deux hommes à bord, mais elle avait disparu depuis longtemps. Stupéfaite, elle demanda :

- M. Street, maman ? M. Street est revenu ?

- M. Street ? répondit Edna d’une voix débordante de rage et de mépris. Ce connard ? On n’en a rien à foutre de lui !

Myrtle n’avait jamais entendu pareil langage dans la bouche d’Edna.

- Maman ? Que se passe-t-il ?

- Je vais te le dire.

Penchée en avant et regardant à travers le pare-brise d’un air ahuri, Edna paraissait tout à coup largement assez âgée pour être membre du Club du troisième âge.

- C’était pas possible, mais c’est arrivé. Ce salopard de fils de pute. (Edna contemplait d’un œil morne le monde ensoleillé de Dudson Center.) Il est revenu, dit-elle.

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