Dégâts des eaux
Chapitre 47
- Oak Street, dit Stan en tournant à gauche. Numéro 46… 46…
- C’est là, dit Dortmunder en tendant le doigt. C’est rudement chouette, grommela-t-il.
En effet. Derrière une pelouse bien verte et bien entretenue se dressait une maison blanche à bardeaux, un bungalow à un étage, avec des finitions et des volets jaunes. Sur le devant, des rosiers grimpants rouges, roses, crème et blancs s’enroulaient autour de la balustrade de la grande véranda à l’aspect douillet, sur laquelle étaient disposés deux rocking-chairs et une véritable balancelle, une sorte de canapé sans pieds suspendu par des chaînes au plafond de la véranda. Des rideaux de dentelle blanche faisaient de chaque fenêtre un arc de scène et le numéro quarante-six était écrit en lettres de fer sur la contremarche supérieure du perron. On avait planté récemment des impatientes de chaque côté de l’allée en ciment; elles étaient encore petites, mais elles grandiraient bientôt et les visiteurs entreraient en franchissant un champ de fleurs.
- Comment est-ce qu’on peut vivre dans un endroit pareil ? demanda Dortmunder.
- On va le savoir, répondit Stan.
Une allée récemment tapissée de graviers longeait le côté de la maison jusqu’à l’arrière, devant une clôture grillagée. Il n’y avait donc pas de garage - dur en hiver, hein ? -, mais le jardin de derrière était entièrement clos. Pour les animaux domestiques, certainement. Alors que Stan s’engageait dans l’allée et s’arrêtait à la hauteur de la véranda, le visage de Dortmunder commençait à ressembler à une journée d’orage.
Ils descendirent de la Buick, empruntèrent le petit chemin en ardoise qui traversait la pelouse devant les rosiers, jusqu’au perron, et montèrent sur la véranda. La boîte aux lettres installée à côté de la porte d’entrée était un simple panier en osier, sans couvercle, et encore moins de cadenas forcément. Stan appuya sur le bouton blanc à côté de la porte, des portes : celle en bois (avec une grande fenêtre encastrée, masquée par un rideau) et la porte à moustiquaire, et à l’intérieur des carillons retentirent. Dortmunder émit un grognement venu du fond de la gorge.
Ce fut May qui vint ouvrir les deux portes en souriant.
- Ah, vous voilà ! Entrez, entrez. Vous êtes en avance.
- On a pris le pont George Washington et Palisades, expliqua Stan, alors qu’ils pénétraient dans le bungalow. Comme ça, on a évité tous les problèmes avec le Tappan Zee.
May portait un tablier. Elle embrassa John sur la joue et dit :
- Bonjour, John. Je suis vraiment contente que tu sois venu.
- Obligé, répondit Dortmunder, puis il fit tout son possible pour adoucir son visage avec un sourire.
S’il voulait faire entendre raison à cette femme, s’il voulait la convaincre de quitter cet endroit de fou pour réintégrer l’appartement où était sa véritable place, il savait qu’il devait se montrer agréable, raisonnable, calme, patient, compréhensif et bienveillant. Autrement dit, il allait devoir être tout ce qu’il n’était pas.
- Il fallait que je te parle, ajouta-t-il, et il essaya de sourire de nouveau.
On aurait dit que son visage était sculpté dans le bois.
Stan demanda :
- Où est Maman ?
- Elle conduit son taxi, répondit May. Elle ne va pas tarder. Allons dans le salon.
Ils se trouvaient dans une sorte de vestibule avec un tapis sur le plancher, des photos de fleurs sur les murs et une sorte de lustre alambiqué au plafond. Alors qu’ils suivaient May sous la voûte qui se découpait dans le mur de gauche pour pénétrer dans le salon - canapé, fauteuil, fauteuil lampe, lampe, lampadaire, table basse, table d’angle, meuble télé, tapis, guéridon en faux marbre pour les plantes vertes, fougère, tableaux champêtres sur les murs -, Stan demanda :
- Maman a recommencé à conduire son taxi ? Elle fait l’aller et retour entre ici et New York ?
- Non, elle travaille pour la compagnie de taxis locale, répondit May. Asseyez-vous, asseyez-vous.
Dortmunder regarda autour de lui : tout lui paraissait trop confortable. Alors, il s’assit au milieu du canapé, mais c’était encore trop mou et confortable.
Pendant ce temps, May expliquait à Stan :
- Elle adore conduire ici. Elle dit que personne ne riposte.
Dortmunder ouvrit la bouche pour dire quelque chose de gentil à propos des rosiers, histoire de briser la glace.
- May, dit-il… Qu’est-ce que tu fous dans cette baraque ?
Elle lui sourit.
- C’est ici que je vis, John.
- Pourquoi ? demanda-t-il, en connaissant déjà la réponse.
Le sourire de May était serein, mais ferme. Dortmunder connaissait ce sourire, il avait vu May l’utiliser avec des livreurs, des policiers, des conducteurs de bus, des ivrognes, des vendeurs et des inspecteurs des douanes, et il savait que c’était une arme imparable.
- Parfois, c’est bon de changer un peu, John, dit-elle, avec un calme absolu. Aller vivre ailleurs, avoir un regard différent sur la vie.
- Et quand Tom fera sauter le barrage ?
- On peut juste espérer qu’il ne le fera pas.
- Il le fera, May.
Stan semblait un peu impressionné et inquiet.
- On le voit d’ici, dit-il. Par la fenêtre.
Le canapé sur lequel était assis Dortmunder était placé devant la fenêtre, mais face au côté opposé, face au téléviseur : le paradigme de l’Amérique. Il se retourna pour regarder entre les rideaux, par la fenêtre propre, au-delà de la rue propre, au-dessus des cottages propres de l’autre côté, le grand mur gris au loin qui s’incurvait au milieu des collines vertes. À cette distance, le barrage paraissait petit et insignifiant : ce n’était qu’un muret gris cerné de collines plus hautes que lui. Mais il était pointé dans cette direction, ça ne faisait aucun doute.
Cette vision donna la migraine à Dortmunder. Il se retourna pour revenir sur May et dit :
- Tom est rentré à New York. Il est en train de monter une équipe. Il m’a rendu une visite de politesse, comme il dit, pour me laisser une dernière chance de faire équipe avec lui quand il dynamitera le barrage.
- Que lui as-tu répondu ?
- J’ai dit non.
Sans cesser de sourire, May haussa un sourcil et demanda :
- Tu lui as dit que j’étais ici ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Je ne voulais pas le voir rire. (Dortmunder se pencha en avant sur le canapé trop confortable.) May, Tom s’en fiche complètement. Toute sa famille, s’il en avait une, pourrait venir s’installer dans cette ville, il continuerait à s’en foutre. Il va faire sauter le barrage. Tu ne le feras pas changer d’avis.
- Je ne cherche pas à le faire changer d’avis.
C’était donc ça. Dortmunder hocha la tête; il venait de comprendre.
- May, dit-il. Je ne peux rien faire. J’ai déjà essayé deux fois, c’est fini, je suis vidé. Je ne retournerai pas au fond.
- Tu n’abandonnes jamais, John.
- Parfois, ça m’arrive. Et je ne veux pas retourner au fond parce que je ne peux pas y retourner, un point c’est tout.
- Il doit bien y avoir un autre moyen.
- Je le connais pas.
- Tu n’essayes même pas d’y réfléchir, dit May.
- C’est juste, répondit-il. J’essaye au contraire de ne pas y penser. Que veux-tu que je fasse, hein ? Que je demande au copain de Stan de nous bricoler une autre voiture, que je réclame beaucoup plus de matériel de plongée au type de Long Island, que je fasse encore un trou dans la clôture, qui doit être surveillée maintenant, et que je redescende au fond, sans balles de ping-pong cette fois ? Il y aura autre chose, May. Ce machin essaiera de nous tuer d’une manière différente, à laquelle on n’a pas encore pensé. Et même si on réussit à atteindre cette satanée ville, il faudra se balader au fond, en remuant toute cette vase, pour essayer de trouver un petit cercueil enterré au milieu d’un grand champ où, même si les repères sont toujours là, on ne pourra pas les voir de toute façon. Ou ce sera autre chose.
- Si c’était un problème facile, John, fit remarquer May avec beaucoup de bon sens, on n’aurait pas besoin de toi pour le résoudre.
Dortmunder se renversa contre le dossier du canapé en écartant les bras.
- May, je peux venir m’installer ici avec toi, si tu y tiens. Comme ça, on sera ensemble quand Tom fera sauter le barrage. Mais c’est tout ce que je peux faire. Tom et moi, on s’en tient là.
- Je suis sûre que tu peux réussir, insista May. Si seulement tu t’autorisais à réfléchir à la question.
- Voici Maman, annonça Stan.
Dortmunder se tourna de nouveau pour regarder par la fenêtre et il vit la Plymouth vert et blanc garée le long du trottoir. La maman de Murch en descendit, vêtue de son habituelle tenue de travail : casquette à carreaux en cuir, blouson par-dessus une chemise en flanelle, pantalon de toile et paire de bottes. Mais elle se déplaçait avec une sorte de langueur inhabituelle; elle ferma la portière de son taxi au lieu de la claquer et elle se dirigea vers la maison d’un pas normal, en balançant très légèrement les coudes, la mâchoire à peine crispée.
- La vache, commenta Stan d’un air inquiet. Qu’est-ce qu’elle a ?
- Elle est détendue, répondit May.
Effectivement. Une fois entrée dans la maison, elle ne claqua pas la porte derrière elle, elle ne marcha pas en frappant du talon sur le sol, elle ne pesta même pas. Elle se contenta d’accrocher son blouson et sa casquette dans le vestibule, et elle entra d’un pas nonchalant dans le salon, en disant d’un ton doux :
- Oh ! bonjour, Stanley. Je suis contente que tu aies pu venir. Comment ça va, John ?
- Impec.
- Tant mieux.
Elle traversa la pièce et offrit sa joue à son fils pour qu’il y dépose un baiser. Visiblement surpris par cette idée, il s’exécuta et sa maman l’observa d’un œil critique, mais affectueux, en demandant :
- Tu as mangé ?
- Oui, bien sûr, répondit Stan. Comme toujours.
- Tu peux rester ici ?
Dortmunder se racla la gorge.
- Euh, en fait… on est venus pour vous ramener.
La maman de Murch se retourna pour jeter un regard noir à Dortmunder. Retrouvant un peu de son ancienne pugnacité, elle répondit :
- Nous ramener en ville ? Là-bas, avec tous ces maboules et ces demeurés ?
- Exactement.
La maman de Murch pointa un doigt potelé sur le nez de Dortmunder.
- Sais-tu, demanda-t-elle avec des trémolos dans la voix, ce que font les gens d’ici quand tu mets ton clignotant ?
- Non, reconnut Dortmunder.
- Ils te laissent tourner !
- C’est chouette.
La maman de Murch planta ses pieds sur le plancher, les poings sur les hanches, les épaules à l’ouest et à l’est, la mâchoire tendue vers Dortmunder.
- Tu as quelque chose qui peut rivaliser avec ça à New York ?
- Tu ne risques pas d’avoir la tête sous l’eau.
La maman de Murch hocha lentement la tête, une seule fois, de manière éloquente.
- Ça dépend de toi, John.
Dortmunder poussa un soupir.
Ayant visiblement pitié de lui, May se leva à ce moment-là et dit :
- Vous devez avoir soif tous les deux après une si longue route.
- C’est sûr, répondit Stan.
- J’ai préparé du thé, dit May en se dirigeant vers la porte.
Comme un seul homme, Dortmunder et Stan s’exclamèrent :
- Du thé ?
May s’arrêta sur le seuil de la pièce, elle se retourna en haussant un sourcil.
Hésitant, Stan dit :
- En fait, je me réjouissais de… boire une petite bière.
May et la maman de Murch secouèrent la tête toutes les deux. Ce fut sa maman qui dit :
- Tu ne peux pas boire de bière, Stan, si tu dois conduire pour rentrer.
- Moi, je ne conduis pas, dit Dortmunder.
Pendant que Stan lui jetait un regard mauvais,
May lui répondit :
- Ce ne serait pas juste, John. Je vais chercher le thé. Il est prêt.
Et elle quitta la pièce.
Durant son absence, Stan essaya de convaincre sa maman de renoncer à cette idée ridicule et de rentrer à la maison. Ses arguments étaient nombreux et, de l’avis de Dortmunder, fort convaincants :
1) L’attrait de ces petites vacances finirait par retomber et elle commencerait à regretter l’agitation de la ville.
2) Plus elle resterait ici en pleine cambrousse, plus elle perdrait cet esprit de compétition sans lequel on ne peut pas espérer réussir dans la Grande Ville.
3) La déco n’allait pas tarder à lui taper sur le système, et sacrément, car elle n’avait rien à voir avec le chouette appartement de Brooklyn, au-dessus du garage, où ils avaient été si heureux durant toutes ces années.
4) On ne gagne pas autant d’argent en poussant une charrette qu’en conduisant un taxi à New York et en faisant tourner le compteur.
5) Tom Jimson allait faire sauter le barrage.
« Ça dépend de John », répétait la maman de Murch à chaque fois qu’était évoqué le point n° 5; les quatre autres, elle les rejetait d’un haussement d’épaules, sans même répondre. Tout cela était extrêmement déprimant.
Puis May revint avec les mugs de thé sur un plateau publicitaire pour la bière Rheingold. (Au moins, se dit Dortmunder, elle n’était pas allée jusqu’au service à thé avec les petites tasses, les soucoupes et les sandwichs riquiqui dont on a enlevé la bonne croûte difficile à mâcher. Alors, il restait peut-être un espoir.)
Ou peut-être pas. Ils étaient tous assis dans le salon avec leurs tasses de thé, comme dans une dramatique télé fauchée, et May dit :
- Si tu veux t’installer ici, John, il y a de la place. Pour toi aussi, Stan.
- Respire le bon air, ordonna la maman de Murch à son fils.
- Je n’ai jamais eu autant d’espace, John, ajouta May, avec un enthousiasme exaspérant. Et toutes les pièces étaient déjà meublées avec de très jolies choses, en haut comme en bas.
- Pour un prix incroyable, renchérit la maman de Murch. À côté des loyers de New York.
- Maman, répondit Stan d’une voix où perçait un nasillement plaintif. Je ne veux pas vivre à Dudson Center. Qu’est-ce que je ferais ici ?
- Tu travaillerais avec John, suggéra sa maman, pour récupérer le fric de ce salopard de Jimson.
Dortmunder soupira.
May intervint :
- John, j’espère que tu ne m’en veux pas. Je fais ça autant pour toi que pour moi.
- C’est gentil.
- Si Tom fait sauter le barrage…
- Il le fera.
- Tu t’en voudras jusqu’à la fin de tes jours, dit May. En sachant que tu aurais pu l’empêcher.
- Je ne retournerai pas au fond. Même pour toi, May. Je préfère m’en vouloir jusqu’à la fin de mes jours plutôt que de passer une minute dans ce truc.
- Dans ce cas, il faut trouver un autre moyen.
- Tu veux dire une autre personne. Je n’irai pas. Andy n’ira pas. (Dortmunder se tourna vers Stan.) Qu’est-ce que tu en penses ? Tu veux tenter ta chance ?
- Je passe, dit Stan.
Sa maman le foudroya du regard.
- Ça ne te ressemble pas, Stanley.
- Si, ça me ressemble. C’est exactement moi. Je me suis reconnu au moment même où j’ouvrais la bouche. Maman, ils m’ont raconté comment c’était au fond. Et je les ai vus ressortir la dernière fois.
May demanda :
- Il n’existe pas une solution sans être obligé de descendre à pied dans le réservoir ?
- Si, bien sûr, dit Dortmunder. Wally a des milliers de solutions. Des aimants géants. Faire évaporer l’eau avec des lasers. Mais la meilleure, c’est le vaisseau spatial de la planète Zog.
- Je ne parle pas des idées de Wally, dit May patiemment, ni de son ordinateur. Je parle de tes idées.
- Mon idée, dit Dortmunder, c’est de rester à l’écart de ce réservoir.
Il se retourna de nouveau pour lancer un regard noir par la fenêtre en direction de ce mur gris et lointain, dans les collines.
- Il va le faire sauter dans une semaine, ajouta-t-il. Même moins. Tu ne peux rien y changer.
Le mur semblait trembloter et enfler au loin. Dortmunder sentait la pression de l’eau sur lui, tout autour, noire, lourde, l’emprisonnant comme une camisole de force. Une pensée délirante traversa son cerveau comme un éclair de chaleur : voler deux mille BCD, les distribuer à tous les habitants de la vallée; il imaginait les gens flottant au milieu du déluge.
Il se retourna vers les autres.
- May, je ne peux pas retourner dans l’eau.
- Et moi, je ne peux pas partir d’ici, dit-elle.
Dortmunder soupira, une dernière fois.
- Je vais parler à Tom, déclara-t-il. Je ne sais pas ce que je vais lui dire, mais je vais lui parler.
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