Dégâts des eaux
Chapitre 7
May apporta trois autres bières et ils tirèrent sur les anneaux d’ouverture des boîtes : Pop. Pop. Pfft.
- Ah, merde ! s’exclama Dortmunder.
- Oh ! John, quel dommage, dit May. Tu veux que j’aille chercher une serviette ?
- Non, non, pas la peine. J’en ai pas renversé beaucoup, répondit Dortmunder, avant de se tourner vers Kelp pour demander : Alors ? Qu’est-ce t’en penses ?
- Hmmm, fit Kelp et il but une lampée de bière. Si c’est pas impoli de poser la question, il était en taule pour quoi, ton copain ?
- Ce n’est pas mon copain.
- Pardon. Ton ex-compagnon de cellule. Tu sais pourquoi il était à l’ombre ?
Dortmunder but un peu de bière, en réfléchissant.
- Si je me souviens bien, dit-il, c’était pour meurtre, attaque à main armée et incendie volontaire.
Kelp parut surpris.
- Tout ça en même temps ?
- Il voulait créer une diversion pendant qu’il faisait le coup, expliqua Dortmunder. Alors, il a foutu le feu à la caserne des pompiers.
- C’est un gars direct, commenta Kelp.
- Comme avec ce barrage, renchérit May.
Kelp hocha la tête en se concentrant et en fronçant les sourcils.
- À vrai dire, John, dit-il, je comprends pas très bien pourquoi tu es mêlé à cette histoire. Ce type te dit : « Aide-moi à faire sauter un barrage », tu lui réponds : « Je veux pas tuer un tas de gens dans leurs lits » et vous vous dites au revoir, voilà tout.
- Il trouvera quelqu’un d’autre, dit Dortmunder.
- C’est son problème, non ?
- John voit pas ça de cette façon, répondit May. Et je suis d’accord avec lui.
Dortmunder finit sa bière.
- Je sais bien, avoua-t-il. Ça devrait être comme ça : je dis non et on n’en parle plus. Mais j’ai comme une impression, je me dis qu’il y a un moyen d’accéder à ce fric sans tuer tous les habitants du coin.
- Et ?
Dortmunder plissa le front de manière si exagérée qu’on aurait dit un champ labouré.
- Je vais te paraître vaniteux, dit-il.
- Vas-y, répondit Kelp.
- Eh bien, je me dis que s’il y a un moyen de récupérer tout cet argent sans vider le réservoir, c’est moi qui devrais le trouver.
- Tu es le seul qui pourrait, tu veux dire ?
Dortmunder ne voulait pas aller aussi loin dans la vanité.
- Le seul qui ferait l’effort, dit-il.
Kelp hocha la tête; il acceptait cette version.
- Et qu’est-ce que tu as trouvé ?
- Rien, avoua Dortmunder. Mais ce n’est que la première journée que j’y réfléchis.
- C’est juste. (Kelp agitait la bière à l’intérieur de la boîte.) Tu pourrais peut-être creuser un tunnel.
Dortmunder le regarda.
- Dans l’eau ?
- Non, non, dit Kelp en secouant à la fois la tête et la boîte de bière. Je pense pas que ce soit possible de faire ça, en fait. Un tunnel dans l’eau. Ce que je pensais, moi, c’était de commencer sur la rive, au bord. Tu creuses un tunnel jusqu’à ce que tu sois plus bas que le fond du réservoir; ensuite, tu changes de direction et tu continues à creuser vers le coffre, ou le cercueil, ou je sais pas quoi.
- Creuser un tunnel… sous un réservoir, répéta Dortmunder. Aller et venir en rampant dans la terre, sous le réservoir…
- Ouais, y a ce problème, concéda Kelp. J’ai mal aux sinus rien que d’y penser.
- Et c’est pas tout, ajouta Dortmunder. Comment tu feras pour viser ? Il y a un cercueil quelque part sous ce réservoir. Combien il mesure ? Deux mètres ? Un mètre de large, un peu moins en hauteur ? Et tu dois arriver juste dessus. Tu peux pas arriver au-dessus, tu peux pas arriver en dessous, tu peux pas passer trop à gauche ou trop à droite.
- Surtout pas au-dessus, souligna May.
- C’est ça qui file la migraine, lui dit Dortmunder, puis il s’adressa à Kelp : La cible est trop petite, Andy, et trop éloignée.
- Tu sais, dit Kelp, l’air songeur, c’est pas sans rapport avec un truc dont je voulais te causer, justement. (Il balaya la pièce d’un regard faussement désintéressé et demanda :) Tu n’as pas de PC, hein ?
Dortmunder se hérissa. Il ne savait pas ce qui l’attendait, mais il savait déjà que ça ne lui plaisait pas.
- C’est quoi ? Encore un de tes gadgets pour le téléphone ?
- Non, non, John. Rassure-toi, rien à voir avec le téléphone. C’est un ordinateur individuel, et c’est peut-être la solution à ton problème.
Dortmunder lui jeta un regard chargé de haine.
- Un ordinateur individuel ? Qu’est-ce que tu mijotes encore, Andy ?
- Laisse-moi t’expliquer, John. C’est très simple en vérité, tu vas adorer.
- Hmmm.
- Il doit bien exister des cartes, dit Kelp. Des vieilles cartes d’avant le réservoir. On s’en servira pour programmer l’ordinateur et il nous sortira un plan de la vallée. Ton vieux copain nous…
- C’est pas mon copain, dit Dortmunder.
- Oui, exact. Ton ex-compagnon de cellule nous montrera…
- Pourquoi tu ne l’appelles pas Tom, tout simplement ?
- Je le connais pas, ce gars, répondit Kelp. Bon, je peux t’expliquer oui ou non ?
- Vas-y.
- Les cartes dont je te parle, c’est pas comme celles qu’on achète dans les stations-service. Je te parle des cartes avec plein de traits partout. Comment qu’on les appelle déjà ?
- Topographiques, dit May.
- Oui, c’est ça. Merci, May.
Dortmunder la regarda d’un air hébété.
- Comment tu sais ça, toi ?
- Pourquoi je le saurais pas ?
- J’essaye d’expliquer ! dit Kelp.
- Oui, oui. Continue, dit Dortmunder.
- Donc, l’ordinateur crée un plan de la vallée avant l’arrivée de l’eau, avec les villes, les constructions et tout ça. Et ce plan, on peut le tourner dans le sens où on veut…
- Quel plan ? demanda Dortmunder.
Il commençait à être largué et ça le rendait fou.
- Le plan dans l’ordinateur, dit Kelp. Tu le verras sur ton écran.
- À la télé, tu veux dire ?
- C’est comme la télé, oui. Sauf que c’est un plan détaillé en trois dimensions que tu peux faire tourner et basculer dans toutes les directions…
- Ça a l’air amusant, ironisa Dortmunder.
- Et en plus, ajouta Kelp, tu peux agrandir les endroits que tu veux, pour obtenir les détails et tout ça. Et ton co… ce type qui a planqué le fric, il nous montrera sur le plan où il a enterré le cercueil, comme ça quand on entrera le réservoir pour…
- On quoi ?
- On entrera le réservoir, répéta Kelp, inutilement, avant d’expliquer. Le premier plan de notre programme, c’est la vallée du temps où il y avait les villes. Pour qu’on puisse localiser le cercueil. Ensuite on parle du réservoir à l’ordinateur, on ajoute le barrage et on verse l’eau; sans doute aussi qu’on lui dira combien pèse l’eau et tout ça pour qu’il nous dise ce qui a pu changer tout au fond. (L’ombre d’un doute traversa le visage enthousiaste de Kelp.) Il va falloir rassembler un tas de données si on veut faire ça bien. GIGO, tu vois.
- Non, dit Dortmunder. Je ne vois pas. Gigot ?
- Tu n’as jamais entendu cette expression ?
Kelp n’en revenait pas.
- Peut-être que May connaît.
- Non, je ne crois pas, dit May.
- GIGO, répéta Kelp. G.I.G.O. Ça veut dire « Garbage In, Garbage Out », c’est les infos parasites. Qualité d’entrée égale qualité de sortie, si tu préfères.
- C’est chouette.
- Ça signifie, précisa Kelp, que l’intelligence de l’ordinateur dépend de ce que tu lui dis. Si tu lui donnes de fausses informations, il te donnera de fausses informations en retour.
- Ah ! je commence à comprendre. C’est une machine qui ne sait rien tant que je ne lui ai rien dit, et si je lui dis une bêtise, elle me croit.
- C’est à peu près ça, oui.
- Autrement dit, ta machine a beaucoup plus besoin de moi que moi d’elle.
- Ça y est, tu recommences à être négatif !
May intervint :
- John, laisse Andy terminer. Peut-être que c’est utile, finalement.
- Je reste assis sans bouger, dit Dortmunder en portant à sa bouche sa boîte de bière vide. Je suis assis, j’écoute et je ne fais pas d’histoires.
- Je vais chercher de la bière, décida May.
Alors qu’elle se levait, Kelp dit :
- J’attends que tu reviennes.
- Merci, Andy.
Pendant que May était absente, Kelp dit :
- Si on réussit ce coup, ça fait beaucoup d’argent.
- En effet.
- Je ne parle pas forcément d’un tunnel, dit Kelp, mais quoi qu’on fasse, y aura pas besoin d’énormément de gars. Ton vieux co… Ce type, il a soixante-dix ans, hein ?
- Oui.
- Il est costaud ?
- Très.
- Parfait. Il peut donc porter son poids. Ensuite, il y a toi et moi. Plus un chauffeur, probablement.
- Certainement, dit Dortmunder. J’ai déjà conduit une fois jusque là-bas. Ça suffit. On appellera Stan Murch, si on trouve une idée.
- Et peut-être aussi Tiny Bulcher, pour soulever et déplacer les trucs, suggéra Kelp au moment où May revenait avec trois autres bières. Merci, May.
May dit à Dortmunder :
- John, j’ai ouvert la tienne.
- Merci.
- Tu sais, reprit Kelp en décapsulant sa boîte de bière avec dextérité et décontraction, ton vieux co… Ce type…
- Tom. Il s’appelle Tom.
- D’accord, je vais essayer, dit Kelp. Tom. Ce Tom, il ressemble pas mal à Tiny, je trouve. À vrai dire, j’ai hâte de le rencontrer.
- Je te laisse ma place, marmonna Dortmunder.
- Bref. On parlait du PC.
Dortmunder fit la grimace.
- Allons, John. Il est vrai qu’il faut entrer un tas d’informations dans l’ordinateur, mais ça change pas grand-chose. Tu veux toujours te procurer le maximum d’informations, pour n’importe quel boulot. C’est ta façon de travailler.
- Exact.
- Une fois qu’on aura tout mis dans l’ordinateur, on lui dira : « Trouve-nous le meilleur chemin pour le tunnel. » On suivra ce chemin et il nous conduira direct au cercueil.
- Ça me paraît simple.
- Quand quelque chose paraît simple, dit Dortmunder, c’est qu’il y a un truc qu’on n’a pas entendu.
- Il se peut, dit Kelp, nullement découragé, il se peut qu’on entre le plan dans l’ordinateur pour qu’il indique le chemin et que l’ordinateur nous dise que le tunnel c’est pas possible. Trop d’eau tout autour, trop de boue, trop de distance, ou je ne sais quoi.
- N’oublie pas de mettre tout ça aussi, dit Dortmunder, quand tu rentreras les parasites.
- On ne rentrera pas de parasites, rectifia Kelp. On rentrera uniquement des données de qualité, John, tu peux me croire. D’ailleurs, ajouta-t-il, soudain plus énergique et enthousiaste, je connais le gars avec qui il faut travailler sur ce programme.
- Quelqu’un d’autre ? demanda Dortmunder. L’un de nous ?
Kelp secoua la tête.
- Wally est un cinglé d’informatique. Je lui dirai pas ce qu’on veut faire, je lui présenterai la chose comme un simple problème d’ordinateur.
- Je le connais, ce Wally ?
- Non, John. Vous n’évoluez pas dans les mêmes cercles. Wally est une sorte d’excentrique. Il peut communiquer uniquement par le biais de son clavier.
- Et s’il communique avec la police par le biais de son clavier ?
- Non, je te dis qu’il y a pas de problème. Wally vit dans son monde à lui. Mais il nous fera gagner des semaines sur ce coup-là.
- Des semaines ? répéta Dortmunder, effaré. Combien de temps ça va prendre ?
- Quelques jours, pas plus, promit Kelp. Avec Wally dans l’équipe, pas plus de quelques jours.
- Parce que tant qu’on n’a pas trouvé de solution, on a Tom Jimson comme locataire.
- Parfaitement, renchérit May.
- Et si jamais il décide de déménager, ajouta Dortmunder, ce sera pour retourner là-haut et provoquer une inondation.
- L’inondation de Jimson, dit une voix glaciale sur le seuil de la pièce.
Ils levèrent tous la tête. Tom était là, aussi froid et gris qu’à l’accoutumée, dans l’encadrement de la porte et observant les visages l’un après l’autre. Une fossette sur le sien aurait pu passer pour un sourire ironique.
- Ça ressemble à une vieille chanson country, dit-il, sans remuer les lèvres. « La célèbre inondation de Jimson. »
- Je crois que c’était plutôt Jamestown, rectifia Kelp.
Tom examina cette possibilité, en même temps qu’il examinait Kelp.
- Ouais, tu as peut-être raison. (Il se tourna ensuite vers Dortmunder.) Alors, tu prêches pour ma paroisse, Al ?
Dortmunder se leva.
- Tom Jimson, voici Andy Kelp. Andy et moi, on bosse ensemble.
Tom hocha la tête et observa Kelp de la tête aux pieds.
- Alors ? Tu vas m’aider à réaliser mon rêve d’une retraite heureuse ?
Kelp répondit par un grand sourire; il faisait comme s’il appréciait Tom Jimson. Confortablement affalé sur le canapé, il dit :
- Je suis là pour ça. John, May et moi, on a évoqué différentes approches, différentes façons de faire.
- La dynamite, c’est ce qu’il y a de plus sûr, dit Tom.
- Euh, je ne suis pas convaincu, répondit Kelp. Cette eau est en place depuis vingt ans, grosso modo. Qu’est-ce qui se passera si vous provoquez une lame de fond tout à coup ? Ça risque de tout chambouler là-dessous, et ensuite, ce sera plus difficile de retrouver votre cercueil.
Debout au milieu de la pièce comme quelqu’un qui attend le bus, Dortmunder se tourna vers Andy Kelp et le regarda avec un nouveau respect.
- J’avais pas pensé à ça, dit-il.
- Moi, si, dit Tom. De la façon dont je pense faire sauter ce barrage, y aura pas de lame de fond. Pas dans le réservoir, du moins. Tout en bas, à East Dudson, Dudson Center et Dudson Falls, là, vous risquez d’avoir une lame de fond, mais on s’en contrefout, pas vrai ?
Nul ne jugea utile de répondre à cette question. May se leva à son tour et vint se planter à côté de Dortmunder. Elle demanda :
- Une bière, Tom ?
- Non. Je suis habitué à avoir des horaires réguliers. Bonne nuit.
Sans se départir de son sourire aimable, Kelp demanda :
- Vous allez vous coucher ?
- Seulement quand tu te seras levé, répondit Tom en toisant Kelp.
Qui finit par comprendre.
- Oh, vous dormez là ! dit-il en tapant avec sa paume sur le coussin du canapé qui se trouvait à côté de lui.
- Oui, répondit Tom en continuant à dévisager Kelp.
May dit :
- Je vais chercher des draps et une taie d’oreiller.
- Pas besoin, dit Tom, pendant que Kelp se dépliait lentement et se levait, en souriant toujours et en tenant négligemment sa boîte de bière.
- Il vous faut bien quelque chose, insista May.
- Une couverture, dit-il. Et une serviette pour le matin.
- Je vous apporte ça, dit May en quittant la pièce avec empressement.
- Bon, fit Dortmunder qui avait du mal à s’en aller. À demain, alors.
- C’est ça, dit Tom.
- Ravi de vous connaître, dit Kelp.
Tom ignora cette remarque. Il avança vers le canapé, déplaça la table basse et commença à sortir de ses diverses poches des liasses de billets de banque entourés de bandeaux en plastique qu’il laissait tomber sur la table basse. Dortmunder et Kelp échangèrent un regard.
May revint dans la pièce, jeta un coup d’œil à l’argent sur la table basse déplacée et déposa sur le canapé une vieille couverture rongée par les mites et une jolie serviette Holiday Inn.
- Et voilà, dit-elle.
- Merci.
Tom déposa un Smith & Wesson calibre .32 sur la table basse à côté de l’argent, puis il éteignit la lampe située à une extrémité du canapé et se retourna vers les trois autres.
- Bonne nuit, Tom, dit Dortmunder.
Mais Tom avait cessé d’être poli pour aujourd’hui. Il resta planté là à les regarder tous les trois jusqu’à ce qu’ils fassent demi-tour et sortent dans le couloir. May ferma la porte derrière eux.
En murmurant, sans chuchoter tout à fait, Dortmunder dit à Kelp :
- Tu veux venir dans la cuisine ?
- Non merci, chuchota Kelp. Je t’appellerai demain matin après avoir parlé avec Wally.
- Bonne nuit, Andy, dit May. Et merci pour le coup de main.
- Je n’ai encore rien fait, fit remarquer Kelp en ouvrant la porte de la penderie pour récupérer son lourd et volumineux caban. (Il s’adressa à Dortmunder avec un grand sourire.) Mais ce vieux PC et moi, on fera tout ce qu’on peut.
- Hmmm.
Au moment où Kelp se tournait vers la sortie, la porte du salon s’ouvrit et Tom glissa sa tête grise par l’entrebâillement.
- Le tunnel, ça marchera pas, dit-il.
Il rentra la tête et referma la porte.
Les trois autres se regardèrent avec des yeux écarquillés. Ils se regroupèrent devant la porte d’entrée, aussi loin que possible du salon. May chuchota :
- Depuis quand il nous écoutait ?
- On le saura jamais, chuchota Dortmunder.
Kelp leva les yeux au ciel et chuchota :
- Espérons qu’on ne le saura jamais. Je vous appelle demain.
Après son départ, Dortmunder entreprit de fermer tous les verrous de la porte d’entrée. Puis il s’arrêta, regarda ses mains, regarda les serrures et chuchota :
- Je sais pas pourquoi je fais ça.
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