Dégâts des eaux
Chapitre 71
Myrtle fut réveillée par un bruit de grattement. Ouvrant les yeux, elle constata qu’il ne s’agissait finalement pas d’un mauvais rêve. Tout cela était bien réel. Le monstre nommé Tiny, les gangsters impitoyables et son père au regard glacé; et elle se trouvait entre leurs mains, emprisonnée ici, dans le grenier de la maison d’Oak Street, sur un vieux lit de camp étroit, sous un drap troué et une unique couverture élimée, avec un oreiller bosselé sous la tête et un verrou à la porte.
D’ailleurs, qu’elle ait réussi à dormir tenait du miracle. Le matelas était totalement défoncé, avec en particulier une grosse bosse toute dure au niveau des reins, qu’elle n’avait pas réussi à aplatir ni à ignorer. Sans parler de sa situation, évidemment, aussi désespérée que possible, à cause de ce gang dont elle avait cru à un moment que deux des membres - Doug et Wally - étaient ses amis, chacun à sa manière. Du moins se montraient-ils amicaux.
Le fait qu’elle ait fini par trouver le sommeil au cours de cette nuit prouvait donc à quel point elle était épuisée face à ce péril ! Et voilà qu’elle avait été réveillée par une sorte de grattement. Des rats ? Oooh !
Balayant du regard le plancher brut et nu, Myrtle n’aperçut aucun rat, ni rien d’autre de vivant. Puis elle comprit d’où venait ce bruit : la pluie. L’unique fenêtre percée dans le mur du fond laissait passer une très faible lueur au-dehors; l’aube venait sans doute de se lever, et dans cette lumière grise, Myrtle regarda les gouttes de pluie cribler violemment les carreaux, sans interruption.
Ce n’était que ça : la pluie. Il était trop tôt pour se lever; Myrtle ferma les yeux et tendit l’oreille. Elle entendit de nouveau le grattement, mais maintenant, il venait de l’autre direction. Pas du tout de la fenêtre. De l’autre côté.
À contrecœur, Myrtle ouvrit les yeux et tourna la tête de ce côté, vers la cloison inachevée qui fermait cette pièce située à l’extrémité du grenier. Au centre de la cloison se découpait la vieille porte en bois avec sa vieille poignée en cuivre usée.
Scritch. Scritch… Il y avait quelqu’un à la porte.
Myrtle se redressa dans le vieux lit grinçant. Bien qu’elle ait dormi tout habillée - vous n’en feriez pas autant ? -, elle remonta le drap et la couverture élimés jusqu’à son menton en regardant fixement la porte avec des yeux écarquillés.
Qui est-ce ? se demandait-elle.
- Qui est-ce ? demanda-t-elle en chuchotant.
Scritch. Scritch.
En fait, elle n’avait pas dormi tout habillée. Balançant timidement ses jambes sur le côté du lit de camp, elle tâtonna sur le plancher de la pointe des pieds, trouva ses chaussures et les enfila. Voilà, maintenant elle était tout habillée. Protégée par cette armure, elle marcha à pas feutrés sur les planches en bois brut du parquet et colla son oreille à la porte.
- Il y a quelqu’un ?
- Myrtle !
Un murmure non identifiable, mais débordant d’excitation.
- Qui est là ?
- Wally !
Elle eut un mouvement de recul. Le cerveau ! Son propre murmure se fit plus sifflant, avec quelques couacs de fausset.
- Que voulez-vous ?
- J’ose pas vous sauver pour l’instant !
Elle regarda la porte en plissant le front.
- Hein ?
- Ce soir, dit le murmure, quand ils seront tous partis… Myrtle ?
- Oui ?
- Vous m’entendez ?
- Il me semble.
- Approchez-vous du trou de la serrure.
Du gaz empoisonné. Une fléchette dans l’œil. Elle se pencha vers le trou de la serrure, sans toutefois se placer juste devant, et elle murmura :
- Je vous entends.
- Ce soir, ils vont tous aller au réservoir.
Messes noires, cultes sataniques. Empoisonnement collectif.
- Pourquoi ?
Il ignora cette question (évidemment !). Seules May et la maman de Murch resteront ici. L’ordi…
- Qui ça ?
- Les deux dames. (Son murmure était plus proche, plus pénétrant, comme si tout son être astral se glissait par le trou de la serrure pour grimper sur l’épaule de Myrtle, et il demanda :) Elle s’appelle vraiment Gladys ?
- Je ne sais plus rien, se lamenta Myrtle de sa voix de fausset. Je ne sais pas ce que font les gens. Je ne connais pas leurs vrais noms…
- Vous connaissez le mien.
- Ah bon ?
- Et je connais le vôtre.
Cette affirmation la pétrifia. Elle appuya sa paume contre la porte, dont le bois était étonnamment chaud et réconfortant sous ses doigts. Son esprit dégoulinait comme de l’aquarelle.
- Myrtle ?
Il ne faut faire confiance à personne, se dit-elle avec désespoir. Pas même à moi. Approchant son visage du trou de la serrure, elle murmura :
- Non, c’est faux.
- Quoi donc ?
- Vous ne connaissez pas mon vrai nom. Mon vrai nom est Myrtle Street.
- C’est votre adresse, ça.
- C’est en partie à cause de ça que j’ai menti. Et aussi parce que, avant de vous rencontrer, je venais de découvrir que Tom Jimson était mon… mon… mon… père.
- Vous venez de l’apprendre ?
- Vous êtes le seul à qui je l’ai dit. Et maintenant que j’ai vu Tom Jimson…
Dans un murmure débordant de compassion, Wally dit :
- Il ne correspond pas trop, je suppose, à ce qu’imaginent les gens quand ils pensent au mot « père ».
- J’espère que non.
- Écoutez-moi. L’ordinateur dit qu’on peut se venir en aide mutuellement !
- Wally, murmura-t-elle en se rapprochant de plus en plus du trou de la serrure. (Tant pis !) À qui parlez-vous quand vous interrogez l’ordinateur ?
- Que voulez-vous dire ?
- À quoi est-il relié ?
- Il est branché, c’est tout, répondit-il perplexe. Comme n’importe quel ordinateur.
- Vous ne donnez pas des ordres à un gang ? Vous ne recevez pas de consignes d’un chef ?
- Oh, non ! Ce n’est pas un VDT comme votre terminal à la bibliothèque, il n’est connecté à aucun ordinateur central.
- Ah bon ?
- Non, je vous assure. C’est mon ordinateur individuel personnel.
Pouvait-elle le croire ? Que pouvait-elle croire ? Et compte tenu de la situation présente, quelle importance qu’elle croie ou ne croie pas telle ou telle chose ?
- Wally, murmura-t-elle, je ne sais pas ce qui se passe.
- Je vais vous expliquer. Ce soir, ils vont tous monter au réservoir pour récupérer de l’argent qui s’y trouve caché. Une fois qu’ils auront le butin, je pense que Tom va essayer de rouler tout le monde.
Voilà qui paraissait plausible.
- Et ensuite ? murmura Myrtle.
- Tom risque de revenir ici pour, euh… faire des histoires.
Myrtle eut le sentiment de comprendre ce qu’il voulait dire. Elle se vit de manière fugitive en train de demander grâce - Je suis ta fille ! - et elle se plaqua contre la porte en imaginant de l’autre côté la petite silhouette ronde, trapue, moite et fiable de Wally Knurr.
- Que dois-je faire ?
- Quand tout le monde sera parti, murmura-t-il, je viendrai vous libérer et on ira chez vous. De là, on pourra voir ce qui se passe.
Chez moi. Chez moi ! Le reste du plan importait peu.
- C’est merveilleux, Wally, répondit Myrtle en caressant la porte. J’attendrai. Je serai là. Quand vous voulez.
OceanofPDF.com