La Friction du temps
Une préface française - Martin Amis
Une préface française
Martin Amis
Les pays sont comme les gens et les gens sont comme les pays – du
moins telle est ma conviction. Comme les gens, les pays ont leur propre
provenance, leurs ancêtres, leur enfance, leurs traumatismes, leur éducation
sentimentale et ainsi de suite. Inversement, je connais des gens qui sont des
États ratés, des théocraties ignares, des superpuissances régionales, des
ploutocraties avares, d’austères dictatures… Heureusement, la plupart
d’entre nous sommes des démocraties parlementaires, affublées de quelques
graves vices constitutionnels.
D’un point de vue anthropomorphique, nous savons deux choses sur les
pays. Une convention désuète, chère aux historiens d’antan, voulait qu’on
parle des pays plutôt au féminin, comme des contrées : mais ce n’était
guère plus qu’une mielleuse galanterie de façade, censée, probablement,
consoler les femmes d’être exclues de la réalité du pouvoir. Cette
convention n’a pas survécu au xxe siècle. Qui pourrait penser l’ex-Union
soviétique au féminin ? Et n’est-il pas absurde d’écrire : « Jusqu’en 1912, la
Chine croyait qu’il était dans son intérêt de maintenir le statut des femmes à
peu près au niveau de celui du bétail. » Ou, dans un registre pas très
éloigné : « Après sa campagne victorieuse de 1940 en Europe occidentale,
une Allemagne nazie tourna son attention vers une guerre d’annihilation et
un génocide à l’est. »
Non. Les pays sont mâles. Une nation s’est-elle jamais comportée
comme une femme ? Le seul exemple auquel je songe est l’Allemagne
d’Angela Merkel dans son approche hautement imaginative et
politiquement périlleuse face à l’afflux de réfugiés en 2015 (inconcevable, d’ailleurs, dans un Royaume-Uni dirigé par Margaret Thatcher). Oui,