La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 1 sur 64

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La Friction du temps

Une préface française - Martin Amis

Une préface française

 

Martin Amis

 

Les pays sont comme les gens et les gens sont comme les pays – du

moins telle est ma conviction. Comme les gens, les pays ont leur propre

provenance, leurs ancêtres, leur enfance, leurs traumatismes, leur éducation

sentimentale et ainsi de suite. Inversement, je connais des gens qui sont des

États ratés, des théocraties ignares, des superpuissances régionales, des

ploutocraties avares, d’austères dictatures… Heureusement, la plupart

d’entre nous sommes des démocraties parlementaires, affublées de quelques

graves vices constitutionnels.

D’un point de vue anthropomorphique, nous savons deux choses sur les

pays. Une convention désuète, chère aux historiens d’antan, voulait qu’on

parle des pays plutôt au féminin, comme des contrées : mais ce n’était

guère plus qu’une mielleuse galanterie de façade, censée, probablement,

consoler les femmes d’être exclues de la réalité du pouvoir. Cette

convention n’a pas survécu au xxe siècle. Qui pourrait penser l’ex-Union

soviétique au féminin ? Et n’est-il pas absurde d’écrire : « Jusqu’en 1912, la

Chine croyait qu’il était dans son intérêt de maintenir le statut des femmes à

peu près au niveau de celui du bétail. » Ou, dans un registre pas très

éloigné : « Après sa campagne victorieuse de 1940 en Europe occidentale,

une Allemagne nazie tourna son attention vers une guerre d’annihilation et

un génocide à l’est. »

Non. Les pays sont mâles. Une nation s’est-elle jamais comportée

comme une femme ? Le seul exemple auquel je songe est l’Allemagne

d’Angela Merkel dans son approche hautement imaginative et

politiquement périlleuse face à l’afflux de réfugiés en 2015 (inconcevable, d’ailleurs, dans un Royaume-Uni dirigé par Margaret Thatcher). Oui,