La Friction du temps
Twin Peaks – 2
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La correspondance de Saul Bellow
Saul Bellow, On a vraiment trop à penser
« Les mouches patientent avidement dans l’air, écrit Saul Bellow [dans
une description de Shwaneetown, Illinois du sud], des écrans de mouches
qui font un bruit comme du papier de soie qu’on déchire. » Déchirez donc
une feuille de papier de soie, lentement : on dirait exactement le
vrombissement renfrogné d’une horripilante vermine. Mais comment,
s’interroge-t-on, Saul Bellow savait-il quel bruit faisait le papier de soie
quand on le déchire ? Puis l’on se demande ce que ce détail si précis fiche
dans la revue Holiday, en 1957, plutôt que dans le roman sur lequel il
travaillait alors, Le Faiseur de pluie (1959). En fait, la formule y figure sans
doute, ou une autre encore meilleure. Car les voix fictionnelles de Below et
celles qui ne le sont pas s’entremêlent et se pollinisent. Ci-suit une phrase
tirée d’une critique de film de 1962 : « La voici, corpulente et vieille,
ossature carrée, tassée. » Deux décennies plus tard, l’image refleurit dans le
court roman Cousins :
Je me rappelais Riva comme une femme plantureuse, brune, bien en chair, les jambes droites. Toute la géométrie de sa silhouette était maintenant altérée. Elle s’était affaissée aux genoux comme un cric, devenue losange.
En 1958, une pièce de Gore Vidal fut adaptée au cinéma sous le titre Le
Gaucher, célèbre western avec son ami Paul Newman ; on entend souvent
dire que, lorsque les romanciers se tournent vers la prose discursive, « ils
écrivent de la main gauche ». En d’autres mots, leurs tribunes, reportages,
journaux de voyage, conférences et mémoires seraient en un certain sens
forcés, inauthentiques, pure ventriloquie. Dans le cas de Gore Vidal,
l’opinion littéraire semble lui réserver un autre sort. C’est dans les essais
(en tout cas, ceux qu’il a écrits avant le 11 septembre 2001) qu’il paraît
écrire de la main droite. Ses romans historiques, fermement ancrés dans la
réalité, ont leur place. Mais les produits de son imagination débordante –
entre autres Myra Breckinridge et Myron – paraissent complètement
gauchers. Saul Bellow, en revanche, est ambidextre de naissance.
C’est aussi un instinctif effréné. De ce point de vue, Bellow est très
différent, disons, de Vladimir Nabokov ou de John Updike, pour prendre deux artistes-critiques de haut vol. Dans ses volumineux écrits sur la
littérature, Nabokov garde son style personnel et souvent festif, mais il reste
toujours un professionnel posé et profond : un pédagogue. Updike, dans son
tout aussi volumineux florilège de critiques, indique clairement que les
critiques, à la différence des romanciers, sont « en service » : ils doivent se
mettre sur leur trente et un, ils ne peuvent pas se présenter en jean. Ce que
fait Saul Bellow. Il est plus près de D. H. Lawrence et encore plus de
V. S. Pritchett. « Laissons les universitaires peser le pour et le contre, être
exhaustifs ou élaborer leurs édifices, écrit-il : l’artiste vit autant de la fierté
qu’il met dans ses thèmes de prédilection que dans tout ce qu’il ignore ;
l’humilité, c’est honteux. » Bellow aborde tout ainsi. Pas de smoking ou de
ceinture de smoking, pas de toge et de mortier à pompon. Quel que soit le
genre, le sensorium de Saul Bellow se révèle être un et indivisible.
Inhérent à cette approche : une franche opposition à la tour d’ivoire.
Même s’il a enseigné la littérature pendant toute sa vie adulte, Bellow a
toujours, et de plus en plus, exprimé ses réserves face à l’université – bien
avant que la nervosité idéologique ne transforme les campus en ce qu’il
appelait en privé des « centres d’antiliberté-d’expression » (son court essai
The University as Villain – L’université dans le rôle du méchant – date de
1956). Il est exaspéré, excédé par le genre d’exégète qui veut nous
expliquer ce que le harpon d’Achab « symbolise ». Dans l’article pour le
New York Times intitulé Deep Readers of the World, Beware ! (1959), il
imagine une conversation en salle de classe :
« Pourquoi, sir, entonne l’étudiant, Achille tire-t-il le corps d’Hector tout autour des murailles de Troie… ? Voyez-vous, monsieur, l’Iliade est pleine de cercles – de boucliers, de roues de chariot, une myriade de figures rondes. Et on sait ce que Platon disait des cercles. Les Grecs étaient de grands géomètres. – Que ton crâne et ta coupe en brosse soient bénis, répond le professeur. Cette belle réflexion t’honore… Ton approche est profonde et intelligente. Mais j’ai toujours pensé qu’Achille avait fait ça parce qu’il était furieux. »
Les critiques devraient se limiter à l’élément humain, sans plaquer de
nouvelles obscurités sur le texte. Notre premier devoir didactique, préconise
Bellow, est d’instiller des habitudes livresques : respect, gratitude,
enthousiasme.
Accuser les romanciers d’égotisme, c’est comme déplorer que les
champions de boxe soient violents. Bellow, tout naturellement, et c’est
instructif, se repose sur sa propre évolution pour jeter des principes de base.
« On doit tout considérer d’un œil perpétuellement neuf. » Supposer une « certaine unité psychique » avec ses lecteurs (« les autres sont en essence
comme moi et, en gros, je suis comme eux »). Accepter la définition que
George Santayana donne d’un mot discrédité, la « piété » : « Une certaine
révérence pour les sources de notre être. » Chérir notre histoire personnelle,
donc, mais ne jamais rechercher l’expérience uniquement pour se donner du
grain à moudre : certains écrivains s’enorgueillissent de leurs « efforts
particuliers dans les domaines du sexe, de l’ivrognerie » et de la misère
(« on m’a même envié la chance d’avoir été jeune pendant la Dépression »)
– mais se forcer à connaître le monde ne mène nulle part. Il faut résister aux
« influences trop lourdes », Flaubert, Marx, etc., et à ce que Bellow, citant
Thoreau, appelle la « force sauvage de la multitude ». L’imagination a son
« éternelle naïveté » – que l’écrivain ne peut se permettre de perdre.
Les écrits non romanesques de Bellow ont la même force que ses
nouvelles et ses romans : une réactivité dynamique aux personnages, aux
lieux et au temps (à l’époque). Tous se retrouvent dans le merveilleux
portrait A Talk With the Yellow Kid (« Conversation avec le gamin jaune »,
1956). Le Kid est un escroc octogénaire de Chicago : toute sa vie, il a
« vendu à des hommes cupides des biens qui n’existaient pas, des
concessions qui n’étaient pas à lui et des projets qui n’étaient que du vent ».
Certes, Bellow est à son aise en cette compagnie mais il est en outre assez
confiant pour élucider le mystère insaisissable du Kid : « Il n’est pas
toujours facile de savoir d’où il vient » car sa « longue pratique de
l’insincérité lui confère un avantage ». Et on se demande : quel autre grand
écrivain, voire moins grand, a une telle compréhension instinctive de la rue,
de la machine, des tribunaux, du racket ? Il faut dire, bien sûr, que Bellow
est à l’écoute, anormalement, des hiérarchies sociales partout, en Espagne
(1948), en Israël (1967), à Paris (1983), en Toscane (1992). L’extrait suivant
est tiré de In the Days of Mr Roosevelt (« Du temps de M. Roosevelt » : à
savoir la période qui s’étend entre le krach de 1929 et la Seconde Guerre
mondiale) :
La cloque n’avait pas encore tué les ormes, sous lesquels les chauffeurs s’étaient arrêtés, garés pare-chocs contre pare-chocs et avaient allumé leur radio […] Ils avaient descendu les fenêtres et ouvert les portières. Partout la même voix, son étrange accent chic de la Côte Est, qui chez n’importe qui d’autre aurait irrité ceux du Midwest. On pouvait suivre son discours sans en manquer un mot tout en se promenant. On se sentait relié à ces automobilistes inconnus, hommes, femmes qui, fumant en silence, réfléchissaient moins aux paroles du président qu’ils ne reconnaissaient la justesse de son intonation et y puisaient une grande assurance.
Ce relais, ces douces rangées de radios d’auto, résume parfaitement ce
que Roosevelt pouvait donner à l’Amérique et aux Américains : la
continuité, dans une époque trouble.
There Is Simply Too Much to Think About est une version légèrement
élaguée, puis grandement augmentée, de It All Adds Up, le florilège non
romanesque de Bellow (1994). « Divertissement », « bruit », « crisis chatter
– bavardages sur la crise » : récurrents, déjà, dans le premier livre, ces
thèmes sont maintenant devenus omniprésents. « Le monde nous envahit
trop ; tôt ou tard, acquisitions, dépenses, nous gâchons nos pouvoirs. » Ce
qui tracassait Wordsworth vers 1802 tracassait également Ruskin en 1865
(« Nulle lecture n’est possible pour un peuple dont l’esprit est dans cet
état ») ; depuis, ce n’est guère étonnant, les choses ne se sont pas calmées.
« Le monde nous envahit trop, et le monde n’a jamais été si présent »,
écrivait Bellow en 1959. En 1975, il va plus loin : « Dire que le monde nous
envahit trop n’a plus de sens puisqu’il n’y a plus de nous. Le monde est
tout. » Il n’y a pas d’échappatoire, pas plus dans la campagne du Vermont
qu’ailleurs : « Ce qui arrive partout est, d’une façon ou d’une autre, connu
de tout le monde. D’ombreux courants mondiaux submergent les
terminaisons nerveuses des hommes jusque dans les coins les plus retirés de
la terre. » Certes, mais « c’est apparemment dans la nature de la créature de
résister au triomphe du monde », le triomphe de « l’agitation et de la
turbulence » : le corpus de Bellow est une preuve vivante de cette bravade.
L’un des essais les plus audacieux du recueil est un article apparemment
modeste intitulé Wit Irony Fun Games (« Esprit Ironie Fête Jeux » – 2003,
très probablement le dernier texte que Bellow ait écrit). Bellow décrit
ailleurs ses romans ou, du moins, nombre d’entre eux, comme des
« comédies grand public » ; ici, il souligne que la plupart des romans sont,
de très loin, « écrits par des ironistes, des satiristes et des comiques ». C’est
ce que je pense depuis longtemps. Prenez la littérature russe, supposément
si lugubre et adulte : Gogol est amusant, Tolstoï dans sa cruelle clarté est
amusant, et Dostoïevski, mais oui, est très amusant de même ; et la dernière
génération de cette littérature russe, avant d’être exterminée par Lénine et
Staline, fut absolument comique : Ivan Bounine, Andreï Biely, Mikhaïl
Boulgakov, Ievgueni Zamyatin. Le roman est comique parce que la vie est
comique (jusqu’à l’inévitable tragédie du cinquième acte) ; et aussi parce
que la fiction, à la différence de la poésie et de toutes les autres formes d’art, est avant tout rationnelle. Ce dernier point n’est pas aussi paradoxal
qu’il semble être. Pour reprendre les mots de l’artiste-critique Clive James :
Le bon sens et le sens de l’humour sont la même chose mais se déplacent à des vitesses différentes. Le sens de l’humour, c’est juste du bon sens qui danse. Quiconque manque d’humour n’a aucun jugement et on ne devrait rien lui confier.
The New York Times Book Review, 2015
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