La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 44 sur 64

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La Friction du temps

Au sujet de Jeremy Corbyn, chef de l’opposition de Sa Majesté

 

À l’âge de dix ans, quand j’habitais à Princeton, le samedi matin, je

m’accroupissais devant la radio afin d’écouter les chansons pour enfants,

espérant toujours fébrilement entendre Carbon the Copy Cat (« Carbon le

Copiteur »). Vous trouverez une surprenante version de Carbon sur

YouTube, par Tex Ritter, qui savait conférer à la moindre berceuse une

touche de gravitas et de détresse. Mais la version qui m’émerveillait en

1959 était bien plus onctueuse et enjouée ; Tex était texan alors que cette

autre version était chantée par un Midwesterner anonyme, qui prononçait

Carbon Carbin (comme dans Wimbledin pour Wimbledon). Est-il donc

étonnant que, pendant tout l’été, j’aie chantonné Corbyn le Copiteur ?

La comparaison est loin d’être inattaquable, je dois l’admettre, mais

l’exemple du Copiteur a beaucoup à nous apprendre. Dans la chanson,

Carbon est un félin crétin qui veut se joindre aux animaux d’autres espèces

ou, du moins, les imiter.

 

Il voulait bêler comme un mouton (bê, bê),

 

Gazouiller comme un oiseau (cui, cui),

 

Aboyer comme un chien (ouaf, ouaf).

 

Mais il avait beau essayer tout son soûl,

 

Tout ce qui sortait, c’était miaou, miaou, miaou.

 

Jeremy Corbyn a appris à miauler tôt (coaché, de très loin, par un certain

économiste allemand), et il ne lui est jamais passé par la tête d’essayer de

dire quoi que ce soit d’autre.

Lui et moi sommes d’exacts contemporains (nés en 1949, comme

l’OTAN) ; et quand j’avais la vingtaine, je n’étais jamais loin de l’épicentre

du milieu de Corbyn. Car je travaillais au New Statesman – j’assistais donc

à des conférences du parti, prenais un verre avec des correspondants

parlementaires et jouais souvent au cricket et au football contre les gars de

Tribune et autres flottantes confédérations de gauche. Les clones de Corbyn

étaient légion : barbe rousse, gros stylo-plume dans la poche de poitrine et tricot de corps visible sous la chemise, légèrement décoloré par les

multiples lessives en famille.

Fluets, nerveux et économes (leur petit porte-monnaie était plein de petite

monnaie moite), un air d’empêcheur de tourner en rond (comme s’ils

avaient été obnubilés par un grief qu’ils connaissaient de fond en comble),

en fait, les clones de Corbyn étaient honnêtes et bienveillants. Côté

politique, ils étaient le sel de la terre – « ceux pour qui, à un moment et à un

niveau donnés, les malheurs du monde / sont réellement des malheurs, et ne

les laisseront jamais en paix » (John Keats). Ce qu’étaient, d’un point de

vue humain, les représentants de la vieille gauche dépendait – avec une

précision mathématique – de la mesure dans laquelle ils étaient doctrinaires.

On recherchait la compagnie d’Alan Watkins et de Mary Holland, parmi

d’autres ; on évitait celle de Corin Redgrave et de Kika Markham (ainsi que

des clones de Corbyn les plus virulents).

Tout cela remonte à la fin des années 70 – apogée et chant du cygne de la

vieille gauche. Au troisième et éphémère mandat de Harold Wilson après

l’interrègne de Ted Heath ; James Callaghan (1976-1979), la grève-du-zèle,

la grève des mineurs (Arthur Scargill), la semaine de trois jours, et une

guerre des classes dont on ressentait les secousses des dizaines de fois par

jour ; puis déferla Margaret Thatcher (1979-1990). Tout le monde se

retrouva vieille gauche. Le sentiment général au Statesman était que le

prolétariat méritait de gagner, cette fois : enfin viendrait la réparation

morale.

Mes plus proches collègues de bureau étaient vieille gauche aussi, avec

des nuances. J’étais d’accord avec James Fenton, en gros, lorsqu’il déclarait

benoîtement : « Je veux un gouvernement qui se montre faible face aux

syndicats. » Julian Barnes se prit de bec avec un irréductible de Staggers

(surnom du New statesman, revue de gauche) quand il révéla qu’une fois, il

avait voté pour les libéraux. Cet irréductible était Christopher Hitchens.

Tout au long de sa carrière polémique, Christopher mania son étrange

mélange d’ironie et de granite. Lorsqu’il venait à la section Livres et

Beaux-arts, nous ne manquions jamais d’échanger quelques sarcasmes et

provocations. Je lui disais : « Tu veux un gouvernement de loulous. Pas

seulement un gouvernement qui gouverne en leur nom et dans leur intérêt…

mais un gouvernement par les loulous. – Exactement, répondait-il, avec son

sourire ambigu. Je ne vis que pour voir le jour où les crétins seront enfin en

selle. »

C’est l’une des principales caractéristiques de Christopher : jamais, ô

grand jamais, il n’a cessé d’aduler Trotski. Tous les autres étaient vieille

gauche aussi mais s’étaient déjà largement débarrassés de la féerie utopiste.

Tous ceux qui venaient aux réunions hebdomadaires du comité de

rédaction, qui apportaient des articles intitulés « La fin de la croissance » ou

« Où en est le monopole syndical ? », étaient des Jeremy Corbyn.

Quoique… Corbyn, lui, ne serait pas venu avec nous tous au pub ou au

Bung Hole (un wine bar ; il ne boit pas), pas plus qu’au café italien où nous

déjeunions tous ensemble, choisissant le petit déjeuner anglais complet

(végétarien). Il est vrai que les types qui venaient au Great Turnstile étaient,

une fois qu’on les connaissait bien, sympathiques ; en outre, ils savaient

aussi être convaincants sur le papier, et le plus souvent avec panache.

Jeremy ? Après avoir été pendant près de trente ans un simple député de

base élu dans une circonscription en or (Islington North), voici que Corbyn

bénéficie, par un pur hasard, d’une promotion radicale. Il est donc temps

d’analyser sérieusement ses défauts.

 

Primo, il manque de culture. On pourrait exprimer ça différemment. Son

éducation a séché sur pied quand il a eu dix-huit ans, après l’obtention d’un

bac sans mention ; s’il entama des études (sur les syndicats) au North

London Polytechnic, il abandonna au bout d’un an. Fin de ses études.

Corbyn dit aimer « lire et écrire » (j’ai l’impression qu’il en parle comme

de passe-temps, genre spéléo ou ferrovipathie) ; à mes yeux, en tout cas, il

n’a pas l’aura électrique d’un autodidacte. Il y a fort à parier que sa

sacoche, ou cartable, ne contient rien que des manifestes et des notes de

synthèse. Son CV mental penche du côté de la rigidité et de la lenteur

intellectuelle ; et il semble ne s’intéresser à rien au-delà de sa sphère

immédiate.

Secundo, il manque totalement d’humour. De nombreux journalistes l’ont

noté, le plus souvent sur le ton d’une indulgente ironie. Mais, en fait, c’est

une accusation grave, car c’est le signe de l’absence chez lui du bon sens le

plus élémentaire. Pour dire les choses crûment, un homme sans humour est

la risée de tous – et il ne comprendra pas la plaisanterie. Quand une équipe

de télé saisit Corbyn au collier et lui demanda de commenter les attaques de

Tony Blair contre lui, d’une drôlerie un peu lourde, certes, il se raidit,

rétorquant qu’il ne répondrait qu’à des questions « sérieuses ». Il ne sourit pas, ne prit pas un air crâne, son visage ne révéla pas le moindre soupçon

d’esprit. Or les critiques de Blair étaient on ne peut plus « sérieuses », dont

celle-ci : tout ce que dit Corbyn, sans exception, est insipidement de

troisième main – le fait qu’il soutienne, par exemple, la Clause 4 (sur la

propriété de droit public), formulée la première fois en 1918. « I don’t do

personal », Corbyn expliqua à l’intéressé, consolidant notre conviction qu’il

n’est « moderne » que dans la vulgarité très contemporaine de sa syntaxe :

rien de perso. Quand il défendit l’idée d’un Royaume-Uni où chaque

maison devrait avoir un jardinet, il ajouta : « Quiconque veut élever des

abeilles devrait pouvoir le faire. » Quiconque a le sens de l’humour serait

incapable de dire ça.

Tertio, il ne comprend rien au caractère national – déficit abyssal pour

tout homme politique, et d’autant plus pour un porte-drapeau. L’idée de

démanteler Trident pourrait recueillir une majorité nette pour des raisons

pratiques ; mais sa proposition de quitter l’OTAN (« une organisation faite

sur mesure pour la guerre froide ») et paralyser ainsi une relation

particulière, ennuie et exaspère Londres, mais introduit aussi le doute et

cause quelque désarroi à Washington. Quant à sa proposition de se

dispenser de toute armée (explicitée la dernière fois en 2012) ? Ce serait

planter une dague dans la psyché britannique. Il témoigne là d’une grande

indifférence à l’égard du passé comme du présent. Dans Hommage au

gouvernement (1969), Philip Larkin s’exprimait au nom de la nation,

comme il le faisait souvent (ce qui était à la fois une force et une faiblesse) :

 

L’an prochain nous vivrons dans un pays

 

Qui a rapatrié ses soldats par manque de fonds.

 

Les statues se dresseront dans les mêmes

 

Squares étouffés d’arbres, et auront presque le même air.

 

Nos enfants ne verront pas que ce sera un autre pays.

 

Le caractère national comporte un élément de nationalisme, bien sûr, et le

tempérament britannique penche avant tout vers un réformisme progressif.

Une immense force de persuasion est nécessaire pour amener un électorat à

renoncer à ce qui compte le plus pour lui : la continuité.

En ce qui concerne la politique étrangère de Corbyn – je ne parlerai ici

que du terrorisme international. Quand enfin il a réussi à clarifier ce qu’il espérait voir se passer au Moyen-Orient, l’amitié clamée haut et fort de

Corbyn pour le Hamas et le Hezbollah devint, en gros, intelligible. De façon

bien plus significative et accablante, il a fréquemment sous-entendu que le

7 juillet 2005 était un acte de vengeance, une réponse calibrée à l’invasion

de l’Irak. C’est l’exemple parfait de l’habitude mentale pitoyablement

machinale qui consiste à chercher une équivalence morale à la moindre

occasion ; ainsi les meurtriers au théisme scintillant de Daech sont mis sur

un pied d’égalité avec les troupes de la Coalition à Fallujah. Et entendez

son appel churchillien en faveur d’un compromis politique avec Abu Bakr

al-Baghdadi et ses génocidaires à Raqqa et Mossoul.

 

Généreusement pourvu des démérites – les dogmes enkystés – de la

vieille gauche, Corbyn n’en incarne pas moins gauchement l’un de ses

thèmes les plus nobles : la quête de quelque chose d’un peu meilleur que ce

qui existe aujourd’hui ; plus d’égalité, plus de douceur, plus de justice.

Si, ainsi que tous les commentateurs semblent le penser, le Corbyn actuel

est manifestement inéligible, dans quelle direction sera-t-il contraint

d’aller ? Le recrutement de Seumas Milne (intellectuel d’extrême gauche)

comme responsable des relations avec les médias ne change rien, quoiqu’il

diffère la perspective d’un Corbyn revampé, business compatible, arborant

un nouveau costume et un nouveau sourire. L’idée a toujours été quasiment

inconcevable. Il est beaucoup plus facile d’imaginer un parti travailliste

dégradé en un équivalent gauchiste des Républicains aux États-Unis :

désespérément rétrograde, tourné sur soi, apitoyé sur son sort, persuadé

d’avoir raison, tout à fait oublieux de ses (antiques) fâcheries,

nécessairement (et de plus en plus) hostile à la démocratie et, de quelque

point de vue qu’on se place, indigne qu’un seul vote se porte sur lui. Sous

Corbyn, le parti travailliste n’est plus l’Opposition de Sa Majesté. Il n’y a

plus d’opposition ; les travaillistes sont hors jeu.

En dépit de toutes ses charmantes précarités, Carbon le Copiteur a

courageusement arpenté les campagnes et montré un ardent intérêt pour

l’exotique, pour l’autre : les vaches qui font meuh, les poules qui font cot

cot cot, les canards qui font coin coin. À la différence de Carbon, qui est

noir charbon, Corbyn est un chat roux, pantouflard, perché comme un

couvre-théière sur le radiateur de la cuisine, béatement marié à ce qu’il

connaît déjà.

The Sunday Times, 2015

 

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