La Friction du temps
Au sujet de Jeremy Corbyn, chef de l’opposition de Sa Majesté
À l’âge de dix ans, quand j’habitais à Princeton, le samedi matin, je
m’accroupissais devant la radio afin d’écouter les chansons pour enfants,
espérant toujours fébrilement entendre Carbon the Copy Cat (« Carbon le
Copiteur »). Vous trouverez une surprenante version de Carbon sur
YouTube, par Tex Ritter, qui savait conférer à la moindre berceuse une
touche de gravitas et de détresse. Mais la version qui m’émerveillait en
1959 était bien plus onctueuse et enjouée ; Tex était texan alors que cette
autre version était chantée par un Midwesterner anonyme, qui prononçait
Carbon Carbin (comme dans Wimbledin pour Wimbledon). Est-il donc
étonnant que, pendant tout l’été, j’aie chantonné Corbyn le Copiteur ?
La comparaison est loin d’être inattaquable, je dois l’admettre, mais
l’exemple du Copiteur a beaucoup à nous apprendre. Dans la chanson,
Carbon est un félin crétin qui veut se joindre aux animaux d’autres espèces
ou, du moins, les imiter.
Il voulait bêler comme un mouton (bê, bê),
Gazouiller comme un oiseau (cui, cui),
Aboyer comme un chien (ouaf, ouaf).
Mais il avait beau essayer tout son soûl,
Tout ce qui sortait, c’était miaou, miaou, miaou.
Jeremy Corbyn a appris à miauler tôt (coaché, de très loin, par un certain
économiste allemand), et il ne lui est jamais passé par la tête d’essayer de
dire quoi que ce soit d’autre.
Lui et moi sommes d’exacts contemporains (nés en 1949, comme
l’OTAN) ; et quand j’avais la vingtaine, je n’étais jamais loin de l’épicentre
du milieu de Corbyn. Car je travaillais au New Statesman – j’assistais donc
à des conférences du parti, prenais un verre avec des correspondants
parlementaires et jouais souvent au cricket et au football contre les gars de
Tribune et autres flottantes confédérations de gauche. Les clones de Corbyn
étaient légion : barbe rousse, gros stylo-plume dans la poche de poitrine et tricot de corps visible sous la chemise, légèrement décoloré par les
multiples lessives en famille.
Fluets, nerveux et économes (leur petit porte-monnaie était plein de petite
monnaie moite), un air d’empêcheur de tourner en rond (comme s’ils
avaient été obnubilés par un grief qu’ils connaissaient de fond en comble),
en fait, les clones de Corbyn étaient honnêtes et bienveillants. Côté
politique, ils étaient le sel de la terre – « ceux pour qui, à un moment et à un
niveau donnés, les malheurs du monde / sont réellement des malheurs, et ne
les laisseront jamais en paix » (John Keats). Ce qu’étaient, d’un point de
vue humain, les représentants de la vieille gauche dépendait – avec une
précision mathématique – de la mesure dans laquelle ils étaient doctrinaires.
On recherchait la compagnie d’Alan Watkins et de Mary Holland, parmi
d’autres ; on évitait celle de Corin Redgrave et de Kika Markham (ainsi que
des clones de Corbyn les plus virulents).
Tout cela remonte à la fin des années 70 – apogée et chant du cygne de la
vieille gauche. Au troisième et éphémère mandat de Harold Wilson après
l’interrègne de Ted Heath ; James Callaghan (1976-1979), la grève-du-zèle,
la grève des mineurs (Arthur Scargill), la semaine de trois jours, et une
guerre des classes dont on ressentait les secousses des dizaines de fois par
jour ; puis déferla Margaret Thatcher (1979-1990). Tout le monde se
retrouva vieille gauche. Le sentiment général au Statesman était que le
prolétariat méritait de gagner, cette fois : enfin viendrait la réparation
morale.
Mes plus proches collègues de bureau étaient vieille gauche aussi, avec
des nuances. J’étais d’accord avec James Fenton, en gros, lorsqu’il déclarait
benoîtement : « Je veux un gouvernement qui se montre faible face aux
syndicats. » Julian Barnes se prit de bec avec un irréductible de Staggers
(surnom du New statesman, revue de gauche) quand il révéla qu’une fois, il
avait voté pour les libéraux. Cet irréductible était Christopher Hitchens.
Tout au long de sa carrière polémique, Christopher mania son étrange
mélange d’ironie et de granite. Lorsqu’il venait à la section Livres et
Beaux-arts, nous ne manquions jamais d’échanger quelques sarcasmes et
provocations. Je lui disais : « Tu veux un gouvernement de loulous. Pas
seulement un gouvernement qui gouverne en leur nom et dans leur intérêt…
mais un gouvernement par les loulous. – Exactement, répondait-il, avec son
sourire ambigu. Je ne vis que pour voir le jour où les crétins seront enfin en
selle. »
C’est l’une des principales caractéristiques de Christopher : jamais, ô
grand jamais, il n’a cessé d’aduler Trotski. Tous les autres étaient vieille
gauche aussi mais s’étaient déjà largement débarrassés de la féerie utopiste.
Tous ceux qui venaient aux réunions hebdomadaires du comité de
rédaction, qui apportaient des articles intitulés « La fin de la croissance » ou
« Où en est le monopole syndical ? », étaient des Jeremy Corbyn.
Quoique… Corbyn, lui, ne serait pas venu avec nous tous au pub ou au
Bung Hole (un wine bar ; il ne boit pas), pas plus qu’au café italien où nous
déjeunions tous ensemble, choisissant le petit déjeuner anglais complet
(végétarien). Il est vrai que les types qui venaient au Great Turnstile étaient,
une fois qu’on les connaissait bien, sympathiques ; en outre, ils savaient
aussi être convaincants sur le papier, et le plus souvent avec panache.
Jeremy ? Après avoir été pendant près de trente ans un simple député de
base élu dans une circonscription en or (Islington North), voici que Corbyn
bénéficie, par un pur hasard, d’une promotion radicale. Il est donc temps
d’analyser sérieusement ses défauts.
Primo, il manque de culture. On pourrait exprimer ça différemment. Son
éducation a séché sur pied quand il a eu dix-huit ans, après l’obtention d’un
bac sans mention ; s’il entama des études (sur les syndicats) au North
London Polytechnic, il abandonna au bout d’un an. Fin de ses études.
Corbyn dit aimer « lire et écrire » (j’ai l’impression qu’il en parle comme
de passe-temps, genre spéléo ou ferrovipathie) ; à mes yeux, en tout cas, il
n’a pas l’aura électrique d’un autodidacte. Il y a fort à parier que sa
sacoche, ou cartable, ne contient rien que des manifestes et des notes de
synthèse. Son CV mental penche du côté de la rigidité et de la lenteur
intellectuelle ; et il semble ne s’intéresser à rien au-delà de sa sphère
immédiate.
Secundo, il manque totalement d’humour. De nombreux journalistes l’ont
noté, le plus souvent sur le ton d’une indulgente ironie. Mais, en fait, c’est
une accusation grave, car c’est le signe de l’absence chez lui du bon sens le
plus élémentaire. Pour dire les choses crûment, un homme sans humour est
la risée de tous – et il ne comprendra pas la plaisanterie. Quand une équipe
de télé saisit Corbyn au collier et lui demanda de commenter les attaques de
Tony Blair contre lui, d’une drôlerie un peu lourde, certes, il se raidit,
rétorquant qu’il ne répondrait qu’à des questions « sérieuses ». Il ne sourit pas, ne prit pas un air crâne, son visage ne révéla pas le moindre soupçon
d’esprit. Or les critiques de Blair étaient on ne peut plus « sérieuses », dont
celle-ci : tout ce que dit Corbyn, sans exception, est insipidement de
troisième main – le fait qu’il soutienne, par exemple, la Clause 4 (sur la
propriété de droit public), formulée la première fois en 1918. « I don’t do
personal », Corbyn expliqua à l’intéressé, consolidant notre conviction qu’il
n’est « moderne » que dans la vulgarité très contemporaine de sa syntaxe :
rien de perso. Quand il défendit l’idée d’un Royaume-Uni où chaque
maison devrait avoir un jardinet, il ajouta : « Quiconque veut élever des
abeilles devrait pouvoir le faire. » Quiconque a le sens de l’humour serait
incapable de dire ça.
Tertio, il ne comprend rien au caractère national – déficit abyssal pour
tout homme politique, et d’autant plus pour un porte-drapeau. L’idée de
démanteler Trident pourrait recueillir une majorité nette pour des raisons
pratiques ; mais sa proposition de quitter l’OTAN (« une organisation faite
sur mesure pour la guerre froide ») et paralyser ainsi une relation
particulière, ennuie et exaspère Londres, mais introduit aussi le doute et
cause quelque désarroi à Washington. Quant à sa proposition de se
dispenser de toute armée (explicitée la dernière fois en 2012) ? Ce serait
planter une dague dans la psyché britannique. Il témoigne là d’une grande
indifférence à l’égard du passé comme du présent. Dans Hommage au
gouvernement (1969), Philip Larkin s’exprimait au nom de la nation,
comme il le faisait souvent (ce qui était à la fois une force et une faiblesse) :
L’an prochain nous vivrons dans un pays
Qui a rapatrié ses soldats par manque de fonds.
Les statues se dresseront dans les mêmes
Squares étouffés d’arbres, et auront presque le même air.
Nos enfants ne verront pas que ce sera un autre pays.
Le caractère national comporte un élément de nationalisme, bien sûr, et le
tempérament britannique penche avant tout vers un réformisme progressif.
Une immense force de persuasion est nécessaire pour amener un électorat à
renoncer à ce qui compte le plus pour lui : la continuité.
En ce qui concerne la politique étrangère de Corbyn – je ne parlerai ici
que du terrorisme international. Quand enfin il a réussi à clarifier ce qu’il espérait voir se passer au Moyen-Orient, l’amitié clamée haut et fort de
Corbyn pour le Hamas et le Hezbollah devint, en gros, intelligible. De façon
bien plus significative et accablante, il a fréquemment sous-entendu que le
7 juillet 2005 était un acte de vengeance, une réponse calibrée à l’invasion
de l’Irak. C’est l’exemple parfait de l’habitude mentale pitoyablement
machinale qui consiste à chercher une équivalence morale à la moindre
occasion ; ainsi les meurtriers au théisme scintillant de Daech sont mis sur
un pied d’égalité avec les troupes de la Coalition à Fallujah. Et entendez
son appel churchillien en faveur d’un compromis politique avec Abu Bakr
al-Baghdadi et ses génocidaires à Raqqa et Mossoul.
Généreusement pourvu des démérites – les dogmes enkystés – de la
vieille gauche, Corbyn n’en incarne pas moins gauchement l’un de ses
thèmes les plus nobles : la quête de quelque chose d’un peu meilleur que ce
qui existe aujourd’hui ; plus d’égalité, plus de douceur, plus de justice.
Si, ainsi que tous les commentateurs semblent le penser, le Corbyn actuel
est manifestement inéligible, dans quelle direction sera-t-il contraint
d’aller ? Le recrutement de Seumas Milne (intellectuel d’extrême gauche)
comme responsable des relations avec les médias ne change rien, quoiqu’il
diffère la perspective d’un Corbyn revampé, business compatible, arborant
un nouveau costume et un nouveau sourire. L’idée a toujours été quasiment
inconcevable. Il est beaucoup plus facile d’imaginer un parti travailliste
dégradé en un équivalent gauchiste des Républicains aux États-Unis :
désespérément rétrograde, tourné sur soi, apitoyé sur son sort, persuadé
d’avoir raison, tout à fait oublieux de ses (antiques) fâcheries,
nécessairement (et de plus en plus) hostile à la démocratie et, de quelque
point de vue qu’on se place, indigne qu’un seul vote se porte sur lui. Sous
Corbyn, le parti travailliste n’est plus l’Opposition de Sa Majesté. Il n’y a
plus d’opposition ; les travaillistes sont hors jeu.
En dépit de toutes ses charmantes précarités, Carbon le Copiteur a
courageusement arpenté les campagnes et montré un ardent intérêt pour
l’exotique, pour l’autre : les vaches qui font meuh, les poules qui font cot
cot cot, les canards qui font coin coin. À la différence de Carbon, qui est
noir charbon, Corbyn est un chat roux, pantouflard, perché comme un
couvre-théière sur le radiateur de la cuisine, béatement marié à ce qu’il
connaît déjà.
The Sunday Times, 2015
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