La Friction du temps
Chapitre IV
Lors de son dernier exil, dans le dénuement de Sainte-Hélène, Napoléon
recouvra son équilibre mental ; jusqu’à son dernier souffle, il fut
chaleureux, spirituel et redoutablement dénué d’amertume.
Le général de Gaulle, lui aussi, était un intellectuel. Encore jeune colonel,
il comprit instantanément ce qui n’allait pas dans les forces armées
françaises : la mentalité Maginot avait rendu la France désespérément
vulnérable à la Blitzkrieg, la « guerre éclair ». De par la perspicacité innée
de leur auteur, on peut lire les écrits et discours de De Gaulle autant pour
leur valeur littéraire que pour les éclaircissements qu’ils apportent à
l’histoire de son époque. À sa façon, il était poète – si nous acceptons la
définition du Compositeur avancée par Auden :
Tous les autres traduisent : le peintre esquisse
Un monde visible à aimer ou rejeter ;
Fouillant dans sa vie, le poète recherche
Les images qui font mal et lient.
À l’enterrement de sa cadette, Anne, qui mourut à vingt ans de
complications du syndrome de Down, de Gaulle prononça une phrase qui
frappa les mémoires : « Maintenant, elle est comme les autres. »
Maintenant*, à savoir : enfin, enfin, elle est comme les autres. Ça, ça fait
mal et ça lie.
IV
Jean-Jacques personnifie le romantisme intellectuel. Et en dépit de tout,
et ce n’est pas rien, la France demeure la capitale artistique du monde.
De nos jours, un seul auteur français, Michel Houellebecq, jouit d’une
réputation internationale (de son côté, l’Allemagne post-Gunter Grass n’a
que W.G. Sebald). A contrario – en raison de l’impérialisme envahissant et
irrésistible de la langue anglaise –, des dizaines d’écrivains anglophones
sont traduits dans quantité de langues. Si vous demandez à n’importe lequel
d’entre eux quelle est l’estime qu’il convoite le plus, il répondra
invariablement : « Celle de Jean-Jacques. »
Notes
1. Tous les mots et expressions en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)
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