La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 37 sur 64

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La Friction du temps

En quête de Dieguito Maradona

 

Il circule une photo terrifiante de Diego Armando Maradona, datant de

l’année 2000. C’est celle de son premier infarctus. Il porte : une casquette

de base-ball, visière à l’arrière, d’où dépasse une giclure de cheveux teints

couleur caca de bébé ; lunettes noires ; tee-shirt, sans manches, de batteur

mettant en valeur le tatouage Che Guevara sur son épaule droite ; et un

rictus bouche relâchée, rebelle. Puis on arrive à l’énorme protubérance de sa

bedaine.

Il serait difficile d’exagérer l’universalité du diminutif (-ito, -ita) en

espagnol latino-américain, qui vient de l’extrême révérence et indulgence

accordées aux jeunes. On croise sans cesse des hommes adultes au nom

qu’il serait plus approprié d’entendre dans une crèche – des Sergito bien

charpentés, des Hugito balaises (j’ai un ami sexagénaire qu’on appelle

simplement « Ito »). Aujourd’hui, toutefois, on s’étoufferait s’il fallait

appeler Maradona « Dieguito ». La silhouette qu’on voit encore souvent à la

télévision, bringuebalant dans les halls d’aéroport ou juchée sur une

voiturette de golf, a retrouvé sa couleur de cheveux naturelle et ne donne

plus autant dans les outrances vestimentaires ; mais sa masse demeure

prodigieuse et incontournable. Visiblement, elle le torture. Et l’on devine

encore Dieguito, caparaçonné dans sa nouvelle carapace, souffrant,

languissant – mais consentant. Au fin fond de tout obèse, dit-on, réside un

maigre qui tente de sortir. Dans le cas de Maradona, il semblerait que ce

soit un obèse encore plus gros qui tente d’entrer.

La publication de l’autobiographie de Maradona, El Diego, était

imminente et, d’après la rumeur là-bas, il allait donner une interview à

Buenos Aires (il se trouvait que je vivais alors tout près : en Uruguay).

Lorsque, brusquement, il décampa à Cuba, son autre chez-lui (son sana)

depuis 2002, je lui emboîtai allègrement le pas. Certes, Maradona avait déjà

eu en avril un infarctus causé par la drogue ; mais ce voyage-là, fut-il

annoncé, c’était de la routine, rien d’autre : désintox, décoke. Un homme

qui se présentait comme son agent, un jeune en forme de Dieguito, du nom

de Gonzalo, me reçut à son hôtel. Nous marchâmes sur des œufs. J’eus la

réponse à mes interrogations le lendemain soir, aux infos. L’annonce des

médecins – les médecins de Fidel – au Centro de Salud Mental, fut sans appel : le patient, appareillé comme un astronaute, ne recevrait personne.

Maradona prit sa retraite en 1997. En 2001, il jouait (déjà plutôt

rondelettement, faut-il reconnaître) dans un match télévisé. Maintenant, en

2004, il doit avoir la permission de ses médecins pour regarder un match à

la télévision. Il a quarante-trois ans. Oh, Dieguito – où te caches-tu ?

 

En Amérique du Sud, on dit, ou prétend, que la clé du caractère des

Argentins se trouve dans leur évaluation des deux buts de Maradona au

Mondial de 1986. Pour le premier, Maradona lévita telle une apparition,

centra en avant et projeta le ballon vers le but avec une main gauche

astucieusement dissimulée, fautive mais baptisée « Main de Dieu » par son

marqueur. Or, c’est le second but, quelques minutes plus tard, que Bobby

Robson [entraîneur de l’équipe d’Angleterre] qualifia de « putain de

miracle » : partant de son camp pour se lancer dans une action de cinquante

mètres, Maradona, comme en expiation, baissa la tête et slaloma entre toute

l’équipe anglaise qu’il passa en revue et effaça, avant de tromper Shilton et

marquer. Eh bien, en Argentine, c’est le premier but, pas le second, qu’on

affectionne tout particulièrement.

Pour le macho argie (du moins selon une généralisation médisante), les

coups tordus sont incomparablement plus satisfaisants que les coups francs.

« C’est pareil en politique et dans les affaires. Ils ne tolèrent pas la

corruption, oh non : ils la vénèrent. » Ce penchant s’applique aussi dans

l’arène sexuelle : dans les milieux machos, où l’on fait grand cas de la

sodomie hétérosexuelle – ce que remarquèrent V.S. Naipaul lors de ses

voyages et, de façon plus surprenante (dans les années 20), Borges, qui y vit

l’essence même du culte voué à la pratique qui consiste à « profiter

d’autrui ». Dans le lexique personnel de Maradona, le même mot sert à la

fois pour « buter » et « forniquer » : il s’agit de « vacciner », choix pertinent

pour un Diego souvent victime avant les matches d’une longue aiguille

analgésique, enfoncée dans sa rotule enflammée ou son gros orteil

suppurant. C’est cette logique qui veut que le second but contre

l’Angleterre ait été une épiphanie languide, érotique ; le premier était un

coup vite fait dans une ruelle obscure. Chacun avait ses qualités. Plus

largement, dans cette culture, le respect des règles est synonyme

d’humiliation et d’abjection.

Le temps que nous atteignions le match contre l’Angleterre dans El

Diego, le lecteur est en tout cas complètement séduit par l’histoire et la

turbulente naïveté avec laquelle Maradona la raconte. D’abord, les passions

exacerbées par le match Argentine-Angleterre n’étaient pas seulement

ludiques : « Dans l’interview d’avant-match, on avait tous dit qu’il ne fallait

pas confondre football et politique, mais on mentait. On ne pensait à rien

d’autre. Un match parmi d’autres ? N’importe quoi ! » Et ce n’était pas non

plus seulement à cause des Malouines : ça devait être la revancha historique

d’une population soumise et appauvrie. Donc, après s’être longuement

extasié sur le second but (« J’avais envie de mettre des photos de tout le

développement de l’action, super agrandies, au-dessus de mon lit »),

Maradona tourne son attention sur le premier : « J’ai retiré beaucoup de

plaisir aussi de l’autre but. Parfois, je pense qu’il m’a encore plus plu. » Et

le lecteur ne peut qu’approuver alors la sophistication comblée de sa

conclusion : « Chacun [des deux buts] avait son charme. »

En d’autres mots, tout est beau – tout est bon – dans l’amour et la guerre.

Et, pour une raison ou une autre, le foot, c’est précisément cela, telles sont

les énergies qu’il nécessite : les énergies de l’amour et de la guerre.

 

Dieguito eut une enfance dépourvue d’isolation, dans tous les sens du

terme. La société avait ses failles, et rien ne se dressait entre elles et lui.

« Tout le monde se gargarise des modèles à suivre. Modèles mon cul ! En

Argentine, on n’a pas un seul modèle en vie, alors arrêtez de me les briser

avec ça. » Le beau jeu était une façon de s’extraire du bidonville, mais ce

n’était guère un flambeau de probité pour l’adolescent. Le football était

aussi corrompu et requin que le reste. Dans cette ligue (c’était bien connu),

les joueurs devaient soudoyer l’entraîneur pour que leur nom figure sur la

liste – où Patrick Vieira, disons, devait refiler une liasse à Arsène Wenger

s’il ne voulait pas rester sur la touche toute sa vie.

Le barrio de Maradona à Buenos Aires, c’était Villa Fiorita (« Petite

fleur »), une jungle purulente dans les années 60 et, de nos jours, une

Saddam City de crime armé. « Mes parents étaient d’humbles travailleurs »,

écrit-il, mais l’expression consacrée n’est guère adaptée. Les dix Maradona

occupaient un appentis de trois pièces où la seule eau courante était le

torrent qui passait par le toit (« on était plus mouillés dedans que dehors »).

L’obsession du football semble totalement innée ; aucun souvenir ne la précède, aucun autre centre d’intérêt ne dispute son hégémonie. Dès qu’on

se mit à envoyer le gamin Diego faire des courses, il s’en acquitta en

jonglant avec une orange. Pour son troisième anniversaire, un cousin lui

offrit son premier ballon en cuir (« Je dormais avec, je le gardais dans mes

bras »). Quand, à l’âge de neuf ans, il se présenta à sa première sélection, il

était déjà d’un niveau tel que l’entraîneur le prit pour un nain. Il passa chez

les seniors à quinze ans et, avec sa première paie, s’acheta un deuxième

pantalon, en complément du côtelé turquoise avec les gros revers.

À partir de là, son ascension semble conçue pour l’éloigner de la réalité –

qui, à l’époque, comprenait la Guerra Sucia, la terreur, 30 000

desaparecidos [disparus]. À l’âge où la majorité des enfants écoutent des

histoires et ne savent lire que les gros titres, il était bercé par les ovations.

Trois mois après ses débuts, il s’entraînait avec l’équipe nationale, entre

Daniel Passarella et Mario Kempes. Il avait dix-huit ans lorsque, après une

victoire contre l’US Cosmos, lui et le Kaiser, Franz Beckenbauer,

échangeaient leurs maillots ; à dix-neuf ans, il marquait son centième but. Il

était déjà le visage de Coca-Cola, Puma, Agfa…

Marginales et relativement pauvres, les ligues sud-américaines servent de

terreau d’entraînement et de recrutement pour les clubs européens. En 1982,

Maradona fut transféré à Barcelone pour 8 millions de dollars. Acheté par

Naples deux ans plus tard, il en était à 7 millions de dollars par an, plus

3 millions de la télévision italienne (sans compter 5 millions de Hitachi).

Un sondage de l’International Management Group le sacra « personnalité la

plus célèbre du monde », et on lui fit une offre de 100 millions de dollars

pour ses « droits à l’image » ; qu’il refusa, par patriotisme (IMG voulait

qu’il prenne la double nationalité). 1986 lui apporta son apothéose

nationaliste : il fut capitaine de l’Argentine lors de la Coupe du monde, que

son équipe remporta. Il avait vingt-cinq ans.

El Diego est un récit transparent ; le lecteur ne cesse de voir dans ses

interstices un étonnant chaos intérieur – des défauts de caractère et de

jugement aigus et chroniques, sans compter, par-dessus tout, une

connaissance de soi en permanence aux abonnés absents. À quatorze ans, il

tomba sous la coupe de son premier entraîneur, un vieux mentor au nom

guère encourageant de Jorge Cyterszpiler. On imagine aisément la suite

lorsque, très tôt, Maradona se vante qu’ils ont « tout réglé sur la base de

l’amitié, sans signer un seul bout de papier ». Comme de bien entendu,

quand il arrive à Naples dix ans plus tard, il révèle avec candeur que « Cyterszpiler n’avait tellement pas eu de chance avec les chiffres que je

n’avais plus rien ». Ou moins que zéro. La « malchance » de Cyterszpiler

avec les chiffres, ses investissements dans les salles de bingo au Paraguay et

autres, dévorèrent en plus le pourcentage de Maradona sur son transfert

ainsi que sa villa de dix chambres à Barcelone. « Ce qui est fait est fait »,

déclare Diego en haussant les épaules, précisant que tous les

investissements (dans les salles de bingo), il les avait voulus lui-même.

Beaucoup plus tard, quand Maradona décide qu’il a besoin d’une sérieuse

remise en forme, il loue les services d’un entraîneur : Ben Johnson. « Oui,

Ben Johnson ! L’homme le plus rapide du monde, quoi qu’en dise tout le

monde. »

Même histoire du côté de la Camorra napolitaine. « Ils m’ont offert des

choses mais je ne voulais pas les accepter : à cause du vieux dicton qui dit

que, d’abord, ils donnent et qu’après, ils demandent… Quand j’allais dans

les clubs, ils me donnaient des Rolex en or, des voitures. » Il « ne voulait

pas » les accepter ; mais il les acceptait. Idem avec les fautes, et les arbitres.

Quand Maradona juge une situation, on croit le voir slalomer sur le terrain :

 

Ce salaud de Luigi Agnolin, l’arbitre italien, il n’a pas validé un de mes buts. Je n’ai jamais tapé Bossio, c’est faux. Je lui ai fait mal parce que je lui ai sauté dessus. Ce n’était pas voulu […] cet Agnolin, quel con. On a essayé de faire pression sur lui dès le début mais l’Italien n’était pas du genre à se laisser intimider […] Il a poussé Francescoli, il l’a poussé ! Il a même donné un coup de coude à Giusti. J’aimais Agnolin […]

 

La veine anarchisante de Maradona transparaît également dans son

mépris ou, plutôt, son dégoût de la loi. Quand il attire l’attention de la

police, c’est à peine s’il réussit à dire pourquoi. « J’ai été arrêté, arrêté ! »

explique-t-il, avant de décrire brièvement la « farce » qui s’ensuit ; entre-

temps, avec un toussotement poli, une note de bas de page s’immisce dans

le discours pour divulguer le chef d’accusation (possession de cocaïne).

Plus tard, de retour en Argentine, après avoir été continuellement harcelé

par les journalistes : « J’ai réagi… j’ai réagi comme n’importe qui pourrait

le faire. C’est l’épisode avec la carabine à air comprimé, ouais, correct. » À

nouveau, une note en bas de page signale, de façon un peu floue, qu’il s’agit

de l’« affaire » au cours de laquelle Maradona avait tiré sur un groupe de

journalistes, sans aller jusqu’à préciser, toutefois, qu’en ayant touché quatre,

il avait écopé d’une sentence de trois ans avec sursis.

Et puis il y a de fréquentes références à ce que l’on pourrait appeler son

exceptionnalisme ou : mégalomanie de bas étage. Le plus souvent, Maradona parle de lui-même à la troisième personne. (« Nous l’avons fait

plus grand que Maradona », « C’est la chose la plus importante que

Maradona puisse avoir » et, le plus amusant : « Le commerce de la drogue

est bien trop gros pour que Maradona puisse l’arrêter. ») Mais il fait aussi

référence à lui-même sous le nom d’El Diego : « Parce que je suis El Diego.

Moi aussi je m’appelle comme ça : El Diego » ; « Voyons si on peut vous

faire comprendre ça une bonne fois pour toutes : je suis El Diego » ; « Je

suis le même que toujours. Je suis moi, Maradona. Je suis El Diego. » Au

bout d’un moment, ce n’est plus de l’autoglorification, c’est de

l’autohypnose.

Passarella était un « bon capitaine, concède El Diego, mais le grand

capitaine, le vrai grand capitaine, c’était, c’est et ce sera toujours moi ». Ce

genre de langage se retrouve plus tard, quand, en 1996, Maradona lança une

campagne nationale antidrogue en déclarant : « J’ai été, je suis et serai

toujours un drogué. » Le mantra du désintoxiqué, d’ordinaire une vantardise

embuée de fausse humilité, de continence acquise à la dure, semble dans ce

cas être davantage une déclaration d’une vérité irréductible. Il y a vingt ans

que Maradona se drogue : d’où une suspension de quinze mois (en Italie),

une éjection de la Coupe du monde en 1994 (« On m’avait donné [sic] de

l’éphédrine, alors que l’éphédrine est légale, ou devrait l’être »), et un

scandale qui brisa sa carrière lors de son retour chant-du-cygne au Club

Atlético Boca Juniors en 1997. Impossible de prétendre, dans ces

conditions, que la drogue n’est qu’un passe-temps. Voilà un homme qui

régulièrement sniffe au point d’en faire un infarctus. Seule une débauche

mortelle semble à même de recréer l’intensité de sa pompe perdue : les

zéniths à faire exploser le cœur, les nadirs abyssaux.

Récit empreint d’une émotion très grandiloquente, El Diego est aussi

exceptionnellement vivant. Les exotismes de l’idiolecte de Maradona sont

équilibrés par des clichés footballistiques bourrés de jurons, qui semblent

être universels (« la foule fut prise de délire », « ce connard », « je gère » ;

et le joliment improbable « N’exagère pas, Diego » de l’entraîneur Carlos

Bilardo). Mais il y a également des traces d’un niveau de perception plus

élevé. Cafard de prématch dans les vestiaires : « Je sentis un silence, trop

profond, trop froid. J’examinai plusieurs visages, que je vis très pâles,

comme s’ils étaient déjà fatigués. » D’une mauvaise blessure : « J’ai couru

après un ballon perdu et j’ai entendu le bruit reconnaissable d’un muscle

qui se déchire, comme une fermeture à glissière qu’on aurait ouverte dans ma jambe. » Quant à l’émotion, Maradona en déverse des torrents toutes les

deux pages. Les poèmes en prose adressés à sa femme et à sa famille sont

d’autant plus émouvants qu’on sait qu’il a divorcé depuis, est fâché avec ses

deux frères – et que tous les liens d’amour ont échoué à le maintenir dans

son orbite.

Des tas de sportifs prétendent être les défenseurs du peuple mais le

populisme de Maradona est garanti par son itinéraire : les bastions

prolétaires de Buenos Aires, de Naples, et maintenant de La Havane ; le

seul club français avec lequel il a flirté, c’est significatif, c’est l’OM. Si on

pose la question à Buenos Aires, la réaction à son égard est toujours

réfléchie, toujours positive ; et les Havanais, qui n’ont jamais connu un

Maradona non décadent, semblent le vénérer sans réserve. (« Je suis un

fanatique de Maradona. ») Cuba est parfait pour lui ; il peut être un homme

du peuple et un homme du président, frayant avec cet autre vaurien de

réputation mondiale, Fidel Castro.

Le grand joueur Jorge Valdano a fait un bon commentaire sur Maradona,

dans le grand style latino : « Pauvre vieux Diego. Depuis tant d’années on

lui répète “Tu es un dieu”, “Tu es une star”… On a oublié de lui dire le plus

important : “Tu es un homme.” » Néanmoins, nous n’en sommes pas tout à

fait là. En Italie, on lui disait : « Ti amo piu che i miei figli » – Je t’aime

plus que mes propres enfants. Ce qui n’est pas aussi blasphématoire que ça

en a l’air. Avec ses accès de colère, ses automutilations et sa gourmandise

inassouvissable, Maradona est resté El Pibe d’Oro, le gamin en or. Il est

encore Dieguito.

 

The Guardian, 2004

 

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