La Friction du temps
Éviter le néant - La Vie de Saul Bellow : vers la gloire et la fortune, 1915-1964, de Zachary Leader
Éviter le néant
La Vie de Saul Bellow : vers la gloire et la fortune, 1915-
1964, de Zachary Leader
Lorsque Saul Bellow émergea et se cristallisa en une entité intellectuelle
– à Chicago et à New York dans les années 40 –, il paraissait
formidablement, effrontément, inexcusablement bien équipé pour
s’épanouir dans les deux sphères de la littérature et de l’amour.
« Extrêmement séduisant », d’après un observateur ; « superbe », « beau »,
« irrésistible » pour d’autres. Après la parution de son premier roman en
1944, il reçut un coup de fil de la MGM : s’il avait l’air trop réfléchi pour
les rôles de jeune premier, lui expliqua-t-on, il serait parfait pour ceux du
gars « qui se fait faucher la fille par… George Raft ou Errol Flynn ». Nous
pouvons être certains que Saul Bellow n’écouta pas longtemps les sirènes
de Hollywood. Cela ne lui correspondait guère : singer une succession de
défaillants sexuels (Ashley face à Rhett Butler/Clark Gable), maquillé, en
costume d’époque, sous le regard brûlant des lampes à arc ?
Non, depuis le début, Bellow irradiait ce qu’Alfred Kazin appelait dans
ses mémoires de 1978, New York Jew, « une conscience de son destin de
romancier qui galvanisait tout le monde autour de lui ». Épidermiquement
sensible à la critique, Bellow avait un complexe – qu’un critique appelait le
« complexe de l’aplomb ». D’après Alfred Kazin, « il présumait que le
monde viendrait à lui ». Ce que le monde fit. Pour citer la première phrase
de la biographie magistrale de Zachary Leader, Saul Bellow deviendrait
l’« écrivain le plus décoré de toute l’histoire américaine ». Il eut à faire face
à un seul obstacle significatif, qui s’évapora, du jour au lendemain, un
certain jour de 1949, quand, à l’âge de trente-neuf ans, il découvrit « ce
pour quoi j’étais né ». Mais du côté des femmes et de l’amour, en revanche,
il ne trouva la solution qu’en 1986, à l’âge de soixante et onze ans.
Pour parachever la panoplie des atouts du jeune Bellow : il jouissait du
glamour et de la gravitas d’un turbulent exotisme. Quand, à l’aube du
xxe siècle, arrivée de Russie (plus précisément, de Saint-Pétersbourg), sa
famille traversa l’Atlantique pour débarquer au Canada (à Lachine, puis à
Montréal), Saul n’était guère plus qu’une étincelle dans la pupille de son père. Car oui, Abraham était capable d’avoir un certain éclat dans les yeux ;
mais le plus souvent, un éclair de rage et de frustration. Enchaînant les
fiascos, il fut successivement paysan, grossiste, entremetteur, chiffonnier et
bootlegger. « Il avait, devait écrire son fils, le talent de l’échec. » Bellow Sr
finit par réussir (en vendant du carburant aux boulangers) mais, avec l’âge,
sa colère s’amplifia et, à soixante ans encore, il se battait à mains nues dans
la rue. Sa violence était compréhensible : Abraham savait ce que c’était que
porter l’équivalent moral de l’étoile jaune ; l’autocratie russe l’avait
condamné au banditisme, à la prison, à la ruine, à la fuite ; plus tard,
l’antisémitisme mécanisé de l’Allemagne nazie lui avait ravi trois sœurs.
En fin de compte, Abraham fut reconnaissant à l’Amérique (il en vint
même à apprécier la nouveauté qui consistait à payer des impôts), mais son
assimilation fut toujours fragmentaire. « Écwit-moi leddre, écrivit-il à Saul,
à l’automne de sa vie. Encore je suis chef de la fwamille. » Son épouse,
Liza, chétive, nébuleuse, rêveuse, figure d’un pathos discret, ne vécut pas
assez longtemps pour réussir à s’adapter. Leader note un détail fort
significatif :
La distraction préférée de Liza, c’était d’aller voir un film en matinée, le week-end. Bellow l’accompagnait parfois et se rappellerait une sorte de bourdonnement dans la salle, les chuchotements de dizaines d’enfants traducteurs, dont lui-même, murmurant en yiddish à leur mère.
La vie en famille était donc archaïque, violente, gueularde et « 100 %
juive ». Du bon et du mauvais, pourrait-on dire, mais le genre de mauvais
auquel les écrivains tiennent plus que tout.
Début 1924, Abraham partit pour Chicago. Six mois plus tard, « des
associés contrebandiers faisaient passer la frontière au reste de la famille »,
qui arriva le jour de la fête nationale, le 4 Juillet, dans la capitale du « cuit
dur » américain (la formule est de Bellow). De tous les « professeurs de
réalité » qui firent la queue pour former la sensibilité de Saul, le principal
fut un Chicagoan exemplaire, Maury, l’aîné de ses frères. Il enjambe les
romans de Bellow, avec ses pas moins de cinq apparitions à visage
découvert . « Tu piges que dalle, Maury informe-t-il, une fois n’est pas 1
coutume, son cadet qui a toujours le nez plongé dans les bouquins. Et tu
pigeras jamais rien. » D’abord coursier (et informateur) de la pègre, Maury
fit un mariage d’argent et commença à amasser une fortune dans la frange
hyperactivement vénale, située entre affaires et politique (l’un des invités au
mariage de sa fille était le dirigeant syndicaliste mafieux Jimmy Hoffa). De son point de vue, toute autre occupation n’était qu’un obstacle dans la
course au matérialisme.
« Suffit avec toutes ces conneries d’être juif ! » clamait Maury. Dans
Herzog (1964), lorsque le héros pleure à l’enterrement de son père, l’aîné,
Shura, l’engueule : « Te comporte pas comme un connard d’émigré. » La
plénitude américaine éhontée, voilà ce que Maury défendait et incarnait –
avec son « duché banlieusard », ses cent paires de chaussures et trois cents
costumes. Quand Saul remporta le prix Nobel en 1976, d’abord, Maury fut
vexé (« C’est moi, le malin de la famille », clamait son comportement), puis
il affecta l’indifférence, malgré un bref intérêt pour le chèque qui
l’accompagnait – était-il exempt d’impôt ? Saul pouvait-il le placer à
l’étranger ? Toutefois, lecteur secret, Maury n’était pas exempt de
profondeur et de complexité, et Saul Bellow a toujours pensé qu’il y avait
dans son énergie un élément de tragique, d’aveugle, de hâtif : la quête de
l’oubli. Revanche que la vie prend sur un homme qui en conscience
privilégie le lucre à l’amour.
Quant à Saul et l’amour, justement ? Ses maintes liaisons, ses nombreux
mariages ? Avant de nous tourner vers eux, signalons une particularité
unique de Saul Bellow. Quand on dit que tel ou tel personnage est « inspiré
par » telle ou telle personne, nous nous laissons aller à une dérobade. Les
personnages sont les originaux, comme nous le voyons à travers les
froideurs familiales, les menaces de procès, les amis scandalisés et les ex-
femmes aigries. Leader aborde ce fait essentiel sans tarder, dans son
introduction, et fait en partie sien le verdict de James Wood (l’un des
critiques les plus fins de Bellow), qui invoque un « utilitarisme maladroit
mais indéniable… Le nombre de gens blessés par Bellow peut sans doute se
compter sur les doigts des deux mains, alors qu’il a ravi, consolé et changé
la vie de milliers de lecteurs ». Bellow reconnaissait lui-même que la
question était « diaboliquement complexe ». Mais, en fin de compte, qui
préférerait qu’il en soit autrement ? Le fait que les personnages viennent à
la vie ou demeurent vivants sur la page vient moins d’un quelconque
contrôle artistique que du pur affect visionnaire de sa prose. Bellow est sui
generis et prométhéen, un voleur du brasier de Dieu : c’est un plagiaire
survolté de la Création.
Dans ses rapports avec les femmes, il pouvait être d’une passivité
glaciale, ou tout feu tout flamme. « Quelque part chez tout intellectuel,
confie à Herzog l’avocat impitoyable, Sandor, sommeille un crétin. »
Bellow aurait été complètement d’accord.
Quand il se fiança à sa première épouse, Anita, en 1937, il avait vingt et
un ans. La seule surprise dans l’affaire est que la relation ait mis tant de
temps à se déliter, après quinze ans, vingt-deux changements d’adresse et
d’innombrables infidélités. « Je n’ai aucune intention, écrivit-il alors à son
agent, en 1955, de sauter tout droit d’un divorce à un autre mariage. » Mais
c’est bien sûr exactement ce qu’il fit, jetant son dévolu, malgré une salve de
coups de semonce, sur la naïve et lunatique Sasha. Dès le début, une amie
avait noté que Bellow « était le genre d’homme qui croit pouvoir changer
une femme… C’était faux, cela va de soi. Voyons, qui en serait capable ?
Vous ? » Voilà qui est bien dit. Mais l’on imagine que la réponse, s’il y en a
une, avait plus à voir avec la littérature qu’avec la vie.
Le bonheur, a dit Montherlant, s’écrit en blanc ; il est invisible sur la
page. Il en va de même pour la bonté. Anita, intègre et altruiste, n’est donc
qu’une présence falote dans les romans ; Sasha, à l’opposé, serait
mythologisée, diabolisée et immortalisée dans Herzog sous les traits de la
terrifiante émasculatrice, Mady. Les termes du divorce n o 2 furent réglés en
1961. Moins d’un mois plus tard, Bellow épousait la tout aussi satinée et
peu prometteuse Susan. Il semblerait que l’inconscient créateur de Bellow
ait été attiré par la difficulté – afin que sa fiction s’écrive en noir. Cette fois,
il réussit à se ménager, du moins, un interlude de ce que Leader appelle :
« une course assidue après les jupons » : il revint d’une tournée en Europe
« poursuivi par des lettres non seulement de Helen, Annie, Jara et Alina »
mais aussi de Maryi, Hannah, Daniela, Maude et Iline. Vers la fin du
premier volume de La Vie, Bellow est à mi-chemin de sa carrière
matrimoniale ; nous savons que suivront encore deux divorces (Susan,
Alexandra) avant que tout soit résolu et sauvé par Janis, sa véritable moitié
platonique. Alors, l’espoir triompha sur la déception, l’innocence sur
l’expérience.
Les romans suivent à peu près cette courbe. Quantité de fois, dans sa
Correspondance (assemblée en 2010), Bellow se décrit comme un
romancier « comique », ce qui me paraît fort juste. Mais on trouve peu de
traces d’une auto-évaluation aussi joyeuse, et d’un tel résultat, dans ses
« œuvres d’apprenti » des années 40, Un homme en suspens et La Victime, parfaits exemples du sérieux maussade et obstiné de l’air du temps, le
milieu du xxe siècle. Le tournant, qui advint lorsqu’il conçut Les Aventures
d’Augie March (1953), eut lieu, quoi de plus logique, à Paris – QG mondial
de la sinistrose cérébrale. Bellow désespérait, à juste titre, de son troisième
roman : il mettait en scène deux invalides dans une chambre d’hôpital. En
arpentant les rues de Paris, un jour, Bellow vit les caniveaux chamarrés
d’« irisations ensoleillées ». L’épiphanie fut totale. C’en était fini. De Marx,
de Trotski, de Sartre, de l’ennui*, du cafard*, de la nausée*, de l’aliénation,
du malheur existentiel, du Néant, etc. : tout cela, il l’élimina, le maudit.
Désormais, il se consacrerait à la fluidité, aux perceptions d’enfance de son
« premier cœur », de ses « yeux originels ». En bref, il s’en remettrait à son
âme. Désormais, le chemin était libre pour les splendeurs fervemment
meshuga, dingues, d’Augie March, Henderson, Herzog et les autres.
J’ai fréquenté Saul Bellow deux décennies durant ; je connais le
professeur Leader depuis trente ans, et il est l’auteur de la très estimée
biographie de mon père, Kingsley Amis. Je suis donc sans doute
désintéressé, mais pas impartial. Il n’empêche, je ne serai sans doute pas le
seul à espérer que The Life of Saul Bellow devienne la biographie de
référence. Leader est respectueux mais pas intimidé, objectif mais jamais
anodin, et son travail de critique littéraire, comme sa prose, est
infailliblement élégant et perspicace. L’ouvrage est savant et long – l’auteur
se trouve être un ajouteur, pas un retrancheur. Mais le lecteur qui pénètre
dans ses pages y trouvera une multitude de sujets fascinants. Entre autres :
le fonctionnement de la pègre de Chicago ; les remous et « prépercussions »
de la révolution sexuelle ; l’ascendance romantique de Bellow (ses affinités
avec Blake et Wordsworth) ; et les courants et raffuts du domaine culturel
américain, avec ses factions et rivalités, ses énergies tâtonnantes, ses
loyautés orageuses et ses haines qui l’étaient encore plus.
Une bonne biographie devrait reproduire et adapter un processus qui
nous est familier à tous. On perd, disons, un parent ou un mentor bien-aimé.
Une fois que les réactions élémentaires, à la fois universelles et
personnelles, ont commencé à s’estomper, on ne voit plus la figure réduite
et simplifiée, compromise par le temps – dans le cas de Bellow enrobée
d’interprétations, platitudes et approximations de seconde main. On commence à distinguer l’être entier, dans toute sa fraîcheur et son essence.
C’est ce qui arrive ici.
Jusqu’à sa mort en 1955, Abraham Bellow décrivit Saul comme un
boulet chronique pour sa famille, le seul fils qui « ne travaille pas, qui
écrit ». Ne travaille pas ? Qu’il dise ça à Augie March (car Augie, se
trouve-t-il, est l’auteur de ses Aventures) :
Pendant tout le temps où on ne croyait rien faire, en réalité, ça travaillait extrêmement dur. Dur, dur : ça fouillait, creusait, extrayait, perçait des tunnels, soulevait, poussait, déplaçait des rochers, travaillait dur, dur, dur, dur, dur, s’essoufflait, traînait, hissait. Rien de tout cela ne se voit de l’extérieur. Le labeur est interne. C’est comme ça parce qu’on est impuissant, incapable d’aller nulle part, d’obtenir justice ou récompense, de sorte qu’au-dedans de soi, on trime, on s’escrime, on se bat, règle des comptes, se souvient d’insultes, on croise le fer, réplique, nie, déballe tout, dénonce, triomphe, joue au plus fin, submerge, justifie, crie, persiste, absout, meurt et se relève. Tout ça tout seul ! Où est tout le monde ? Dans les tripes, dans la peau, toute la clique.
Vanity Fair, 2015
Notes
1. Sous les traits de Simon (Les Aventures d’Augie March), Shura (Herzog), Philip (Le Gaffeur), Julius (Le Don de Humboldt) et
Albert (En souvenir de moi).
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