La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 25 sur 64

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La Friction du temps

6. Mister Monster

Canyon, Chandler, Cherry Mirage.

Chloe m’a longuement entretenu de sa vie amoureuse. En ce moment,

elle est partagée entre Chris, musicien de rock (basse) qui la néglige, et le

très attentionné Artie, un collègue de boulot. Elle a l’impression que Chris

aime sortir avec elle parce que, pour une rock star, ça fait bien, d’avoir une

petite amie star du porno. Chris, je crois, connaît l’existence d’Artie. Mais

Artie ne connaît pas l’existence de Chris.

« Artie, quand il vient me voir et que j’en ai vraiment envie, souvent il

dit : “Non, je ne peux pas. Je fais deux scènes demain.”

— Est-ce que, en ce qui concerne le sexe privé, vous avez l’impression

qu’il se produit une sorte de mélange des genres dans votre tête ?

— Oh, ouais. Je me surprends à penser : Merde. Je devrais être payée

pour ça. Ou : Merde. Si seulement j’avais une caméra.

— Je ferais peut-être mieux de ne pas mentionner Chris et Artie.

— Vous gênez pas. Ils seront bientôt de l’histoire ancienne. Chez nous,

ça ne dure jamais. »

Chloe était inoubliable. Je n’oublierai pas la façon dont elle a dit (avec

une certitude dolente) : « Nous sommes des prostituées… Avec quelques

différences. On choisit nos partenaires, et ils ont fait le test du sida… un

proxénète ne fera jamais ça pour toi. Mais nous sommes bien des

prostituées : nous échangeons du sexe contre de l’argent.

— Vous avez manifestement réfléchi à la question.

— J’ai regardé dans le dictionnaire et c’est ce qui est écrit. »

En termes étymologiques, la pornographie, c’est ce que moi je fais :

j’écris sur des putes.

Je reverrai Chloe sur le plateau demain matin. Quelle scène est au

programme ? Fille gonzo – gars – fille anale.

 

6 . Mister Monster

 

Vers la fin de Rabbit en paix, John Updike écrit ceci :

Rabbit songe à ajouter 5,50 dollars à son forfait pour regarder un film intitulé Ménagères en chaleur… Le problème avec ces films softcore d’hôtel, c’est que, au cas où un gamin de quatre ans flanqué de parents avocats appuierait sur tous les bons boutons, ils montrent des nénés, des fesses et même un peu de poils pubiens mais pas de vraies foufounes et pas de queues, ni bandées ni au repos. C’est très frustrant. Or il se trouve que nous voulons des queues, on a besoin de les voir. Peut-être sommes-nous tous pédés, et toute sa vie a-t-il été amoureux de Ronnie Harrison.

 

Ou, comme un ami me présenterait les choses un peu plus tard dans la

même semaine : « Ça ne fonctionne pas sans Mister Monster. Il faut avoir

Mister Monster. »

Vraiment ? Un jour, Gore Vidal a dit que le seul danger de la

pornographie, c’est qu’elle vous donne envie d’en regarder davantage ;

voire de ne rien faire d’autre que regarder de la pornographie. J’ajouterais

qu’il en existe un autre. Visionnant des exemples de quelques films

extrêmes sur le magnétoscope de ma chambre d’hôtel, j’avais une

inquiétude. J’avais peur de me mettre à aimer ça. Le porno satisfait le

pervers polymorphe : le chaos quasi infini du désir. Si vous avez en vous

une perversité quelconque, tôt ou tard le porno la dénichera. Mieux vaut

espérer que ça n’arrive pas quand vous êtes en train de regarder un film sur

un éleveur de porcs coprophage ou sur un croque-mort. Cette semaine-là, à

Los Angeles, j’ai découvert ce que je n’aimais pas. Je n’aime pas Mister

Monster.

Tout en haut des collines en vrac de Hollywood Hills, je frayais avec

Andrew Blake, le Truffaut du porno, et deux filles d’une beauté incroyable,

vêtues de sous-vêtements incroyablement onéreux (et des talons de vingt

centimètres). À proprement parler, Blake fait du Gonzo : pas de scénario,

pas de trame, et les acteurs jouent avec la caméra. Mais Blake se veut avant

tout « haut de gamme ». Ses actrices ont l’air de mannequins voluptueuses,

il les flatte et les glorifie à l’écran, à l’aide d’huiles, de crèmes, de soieries,

de cordelettes, de rubans, d’étoffes.

« J’ai engagé Monica parce qu’elle a de très beaux seins, expliqua-t-il, et

c’est sur quoi on va se concentrer. C’est la première fois que je travaille

avec Adriana mais elle a l’air d’être… un vrai phénomène. »

Ours mal léché, laconique, direct et, cela va de soi, dépourvu de tout sens

de l’humour, Blake vaque à ses occupations.

« Glisse la main dans sa culotte… Et peut-être un téton sort, on montre

un téton ? Écrase-les, caresse-les, va jusqu’au bout avec eux… Essaie d’ouvrir les jambes. Genre : taquine la culotte… Souris pas trop. Genre,