La Friction du temps
3. Les Tim
Bollettieri sera déjà allé renifler dans mon vestiaire. Il sera à l’affût de mon
service-canon – mon lob offensif, et la petite tape que je donne à la balle de
rechange à la fin d’un service où je servirai. Il espérera remettre du monstre
dans Krajicek pour la finale. Eh bien, qu’il le rafistole tout son soûl. Je ne
veux pas d’un néo-Boris Becker là-bas dehors, pour le rendez-vous sur le
court central. Je veux Boris Karloff. Personne d’autre ne fera l’affaire.
The New Yorker, 1996
3 . Les Tim
Au cours des douze derniers mois, Tim Henman a récolté une flopée de
lauriers : pour son service-volée et son long revers coupé de matador ; pour
sa beauté « juvénile » et son choix avisé de petite amie ; et pour la manière
dont il fait face à son lourd fardeau : focaliser tous les espoirs d’une nation.
Mais ce ne sont là, à mon avis, que des détails. Le vrai titre de gloire de Tim
n’a pas encore été correctement évalué – ou ne serait-ce que nommé. Sa
réussite transcende le sport et devient à proprement parler historique. Cela a
à voir avec son nom.
Non, pas son nom, pas « Henman », qui fait sans doute référence à un
intérêt qu’auront porté à la volaille ses ancêtres les plus reculés (Hen-man ;
hen = poule). Quoique « Henman » ne soit pas un patronyme
particulièrement charmant ou mélodieux, il ne constitue pas un handicap
congénital. Contrairement à « Tim ». Et c’est ce qui confère à Henman sa
véritable primauté. C’est le premier humain prénommé Tim à faire quoi que
ce soit de bien.
Déjà, devant mon clavier, j’entends certains glousser face à ce
dénigrement. Une indignation toute particulière viendra forcément des Tim
eux-mêmes. À qui il semblerait que j’ajoute un problème. Les Tim n’ont
pas besoin de ça ! Comme je les comprends. Mais voyons les choses
autrement : avec Henman à la barre, nous entrons dans une période d’espoir
pour les Tim. Peut-être les Tim sont-ils en train d’opérer un revirement. Il y
a une contre-attaque, plutôt crasse, à laquelle je suis prêt : on va m’opposer
que les Martin n’ont pas grand-chose à envier aux Tim. Erreur. Je n’ai pas à réfléchir longtemps pour que me viennent à l’esprit Luther, Heidegger,
Ryle, Scorsese et Martin Luther King. À quels Tim les Tim pourraient-ils
les comparer ? Tim Calvin ? Tim Schopenhauer ? Tim Hubble ? Tim Ford
Coppola ? Tim X ?
« Tim », je le crains, n’a pas un joli son, voilà tout. Comme prénom, Tim
manque de sérieux. Il est aisé de comprendre d’où vient leur complexe : les
Tim de ce monde voient leurs ambitions réduites à néant, et leurs
aspirations de même, de s’être tellement entendu appeler, enfants,
« Timmy ». Le rapprochement avec « timide » et « timoré » (du latin
timere : « redouter ») est bien trop puissant. « Salut, Timmy ! » – imaginez
ce que ça fait, au bout de plusieurs milliers de fois. En réalité, il est
miraculeux de voir combien de Tim s’en sortent : nombre d’entre eux
mènent en effet des existences raisonnablement actives, s’accrochent à leur
boulot, réussissent à rencontrer des filles et à avoir des enfants.
Est-ce que je m’attends à ce qu’ils acceptent mes remarques sans
broncher, là-bas au QG des Tim ? Non. À Londres, dans les années 70, on
assista à une vogue éphémère de concerts de rock antirouquins. De temps à
autre, des voiturées de roux patrouillaient dans ces concerts, assouvissant
leur vengeance quand et là où ils le pouvaient. (« Je venais de quitter la
salle quand ces quatre vieux débris de poils-de-carotte me sont tombés
dessus. ») Mais le Tim n’est pas proactif, et on n’en imagine guère
organisés en bandes d’autodéfense faisant des rondes la nuit. En feuilletant
le dictionnaire, à la recherche d’autres calomnies sur les Tim, je suis tombé
sur le terme timocratie. Qui ne signifie ni « gouvernement des Tim » ni
« gouvernement par un Tim ». Mais plutôt : gouvernement par des gens
« motivés par le sens de l’honneur ». C’est sans doute la voie la plus douce,
la plus « Tim », l’unique façon d’avancer pour les Tim.
Dans ma propre sphère, celle de l’écriture, j’ai déjà noté une certaine
consolidation du talent des Tim. Quatre Tim anglais parviennent à vivre de
leur plume : MM. Binding, Jeal, Garton Ash et Mo. C’est un début. La
prochaine étape consisterait à internationaliser le redressement et à l’étendre
aux États-Unis, où Tim O’Brien garde difficilement la boutique. L’un des
problèmes est que les écrivains américains ont tendance à avoir des
patronymes formidablement audacieux et percutants ; les Tim ressortiraient
encore affaiblis d’une association aussi inégale. Tim Mailer ? Tim Updike ?
Tim Heller ? Tim Bellow ? Il y a bien un Tim Roth, mais c’est un acteur (et exceptionnellement petit, même pour une star de cinéma). Néanmoins, je
crois qu’il existe une solution. Elle m’a été suggérée par l’exemple de
Thomas Pynchon.
Au moins pour l’instant, les Tim devraient tous changer leur prénom en
Tom. M’entendez-vous, M. Henman ? Et, pendant qu’on y est, changeons
aussi le mot « tennis ». « Tennis » (« appar. du vieux français tenez,
“prenez, recevez” – ainsi que le serveur disait à son adversaire –, impér. de
tenir, “prendre” ») me semble effroyablement efféminé et décadent. Je n’ai
plus envie de regarder, ou jouer à, un jeu qui s’appelle : le « tennis ».
J’exige un nom plus macho et actuel. Le volley s’est approprié « volley-
ball » ; « powerball » a du potentiel ; mais que diriez-vous de « crackball »,
qui a l’avantage de rappeler une drogue susceptible d’améliorer les
prestations ? Je demanderais bien aux Tim d’envoyer quelques suggestions,
mais je ne pense pas qu’ils excellent dans ce domaine plus que dans les
autres.
Henman doit faire vite, parce que Wimbledon, c’est pour bientôt. Il ferait
bien de sauter dans un taxi et se faire conduire à l’état civil pour remplir les
formulaires.
Il ne me reste plus qu’à demander : « Alors, Tom ? D’accord pour une
partie de smackball ? »
Evening Standard et The New Yorker, 1997
Post-scriptum. J’ai continué à m’interroger de-ci de-là sur la place des
Tim en littérature – les Tim, pas les Tom. Qui aurait cru qu’une seule
voyelle pût faire une telle différence ? Imaginez combien seraient
improbables Tim Sawyer, La Case de l’Oncle Tim, Tim Brown’s Schooldays
ou l’épopée novatrice de 1749, Tim Jones, de Fielding ? Sans parler de Tim
Paine, Tim Wolfe, Tim McGuane, Tim Clancy, Sir Tim Stoppard ? Et il
serait de mauvais goût, honnêtement, de citer à ce point tous les Thomas –
Moore, Wyatt, Gray, Hobbes, Hardy, Mann, Thomas Stearns Eliot… Non,
dans ce domaine, les Tim ont un énorme retard à rattraper. Mais dans
d’autres, soudain ils pullulent. Dans le monde du spectacle, Tim Roth peut
désormais fréquenter des Tim sur un grand pied : Burton, Spall, Robbins… Les Tim comptent dans leurs rangs un boxeur (Witherspoon), un historien
(Snyder) et jusqu’à un vice-présidentiable, excusez du peu : Tim Kaine…
Néanmoins, des doutes demeurent. Il m’arrive de penser (je dois être très
vieux jeu) que tout le monde était plus décontracté – plus satisfait, plus
réconcilié – autrefois, quand les Tim savaient se tenir à leur place.
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