La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 35 sur 64

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La Friction du temps

3. Les Tim

Bollettieri sera déjà allé renifler dans mon vestiaire. Il sera à l’affût de mon

service-canon – mon lob offensif, et la petite tape que je donne à la balle de

rechange à la fin d’un service où je servirai. Il espérera remettre du monstre

dans Krajicek pour la finale. Eh bien, qu’il le rafistole tout son soûl. Je ne

veux pas d’un néo-Boris Becker là-bas dehors, pour le rendez-vous sur le

court central. Je veux Boris Karloff. Personne d’autre ne fera l’affaire.

 

The New Yorker, 1996

 

3 . Les Tim

 

Au cours des douze derniers mois, Tim Henman a récolté une flopée de

lauriers : pour son service-volée et son long revers coupé de matador ; pour

sa beauté « juvénile » et son choix avisé de petite amie ; et pour la manière

dont il fait face à son lourd fardeau : focaliser tous les espoirs d’une nation.

Mais ce ne sont là, à mon avis, que des détails. Le vrai titre de gloire de Tim

n’a pas encore été correctement évalué – ou ne serait-ce que nommé. Sa

réussite transcende le sport et devient à proprement parler historique. Cela a

à voir avec son nom.

Non, pas son nom, pas « Henman », qui fait sans doute référence à un

intérêt qu’auront porté à la volaille ses ancêtres les plus reculés (Hen-man ;

hen = poule). Quoique « Henman » ne soit pas un patronyme

particulièrement charmant ou mélodieux, il ne constitue pas un handicap

congénital. Contrairement à « Tim ». Et c’est ce qui confère à Henman sa

véritable primauté. C’est le premier humain prénommé Tim à faire quoi que

ce soit de bien.

Déjà, devant mon clavier, j’entends certains glousser face à ce

dénigrement. Une indignation toute particulière viendra forcément des Tim

eux-mêmes. À qui il semblerait que j’ajoute un problème. Les Tim n’ont

pas besoin de ça ! Comme je les comprends. Mais voyons les choses

autrement : avec Henman à la barre, nous entrons dans une période d’espoir

pour les Tim. Peut-être les Tim sont-ils en train d’opérer un revirement. Il y

a une contre-attaque, plutôt crasse, à laquelle je suis prêt : on va m’opposer

que les Martin n’ont pas grand-chose à envier aux Tim. Erreur. Je n’ai pas à réfléchir longtemps pour que me viennent à l’esprit Luther, Heidegger,

Ryle, Scorsese et Martin Luther King. À quels Tim les Tim pourraient-ils

les comparer ? Tim Calvin ? Tim Schopenhauer ? Tim Hubble ? Tim Ford

Coppola ? Tim X ?

« Tim », je le crains, n’a pas un joli son, voilà tout. Comme prénom, Tim

manque de sérieux. Il est aisé de comprendre d’où vient leur complexe : les

Tim de ce monde voient leurs ambitions réduites à néant, et leurs

aspirations de même, de s’être tellement entendu appeler, enfants,

« Timmy ». Le rapprochement avec « timide » et « timoré » (du latin

timere : « redouter ») est bien trop puissant. « Salut, Timmy ! » – imaginez

ce que ça fait, au bout de plusieurs milliers de fois. En réalité, il est

miraculeux de voir combien de Tim s’en sortent : nombre d’entre eux

mènent en effet des existences raisonnablement actives, s’accrochent à leur

boulot, réussissent à rencontrer des filles et à avoir des enfants.

Est-ce que je m’attends à ce qu’ils acceptent mes remarques sans

broncher, là-bas au QG des Tim ? Non. À Londres, dans les années 70, on

assista à une vogue éphémère de concerts de rock antirouquins. De temps à

autre, des voiturées de roux patrouillaient dans ces concerts, assouvissant

leur vengeance quand et là où ils le pouvaient. (« Je venais de quitter la

salle quand ces quatre vieux débris de poils-de-carotte me sont tombés

dessus. ») Mais le Tim n’est pas proactif, et on n’en imagine guère

organisés en bandes d’autodéfense faisant des rondes la nuit. En feuilletant

le dictionnaire, à la recherche d’autres calomnies sur les Tim, je suis tombé

sur le terme timocratie. Qui ne signifie ni « gouvernement des Tim » ni

« gouvernement par un Tim ». Mais plutôt : gouvernement par des gens

« motivés par le sens de l’honneur ». C’est sans doute la voie la plus douce,

la plus « Tim », l’unique façon d’avancer pour les Tim.

Dans ma propre sphère, celle de l’écriture, j’ai déjà noté une certaine

consolidation du talent des Tim. Quatre Tim anglais parviennent à vivre de

leur plume : MM. Binding, Jeal, Garton Ash et Mo. C’est un début. La

prochaine étape consisterait à internationaliser le redressement et à l’étendre

aux États-Unis, où Tim O’Brien garde difficilement la boutique. L’un des

problèmes est que les écrivains américains ont tendance à avoir des

patronymes formidablement audacieux et percutants ; les Tim ressortiraient

encore affaiblis d’une association aussi inégale. Tim Mailer ? Tim Updike ?

Tim Heller ? Tim Bellow ? Il y a bien un Tim Roth, mais c’est un acteur (et exceptionnellement petit, même pour une star de cinéma). Néanmoins, je

crois qu’il existe une solution. Elle m’a été suggérée par l’exemple de

Thomas Pynchon.

Au moins pour l’instant, les Tim devraient tous changer leur prénom en

Tom. M’entendez-vous, M. Henman ? Et, pendant qu’on y est, changeons

aussi le mot « tennis ». « Tennis » (« appar. du vieux français tenez,

“prenez, recevez” – ainsi que le serveur disait à son adversaire –, impér. de

tenir, “prendre” ») me semble effroyablement efféminé et décadent. Je n’ai

plus envie de regarder, ou jouer à, un jeu qui s’appelle : le « tennis ».

J’exige un nom plus macho et actuel. Le volley s’est approprié « volley-

ball » ; « powerball » a du potentiel ; mais que diriez-vous de « crackball »,

qui a l’avantage de rappeler une drogue susceptible d’améliorer les

prestations ? Je demanderais bien aux Tim d’envoyer quelques suggestions,

mais je ne pense pas qu’ils excellent dans ce domaine plus que dans les

autres.

Henman doit faire vite, parce que Wimbledon, c’est pour bientôt. Il ferait

bien de sauter dans un taxi et se faire conduire à l’état civil pour remplir les

formulaires.

Il ne me reste plus qu’à demander : « Alors, Tom ? D’accord pour une

partie de smackball ? »

 

Evening Standard et The New Yorker, 1997

 

Post-scriptum. J’ai continué à m’interroger de-ci de-là sur la place des

Tim en littérature – les Tim, pas les Tom. Qui aurait cru qu’une seule

voyelle pût faire une telle différence ? Imaginez combien seraient

improbables Tim Sawyer, La Case de l’Oncle Tim, Tim Brown’s Schooldays

ou l’épopée novatrice de 1749, Tim Jones, de Fielding ? Sans parler de Tim

Paine, Tim Wolfe, Tim McGuane, Tim Clancy, Sir Tim Stoppard ? Et il

serait de mauvais goût, honnêtement, de citer à ce point tous les Thomas –

Moore, Wyatt, Gray, Hobbes, Hardy, Mann, Thomas Stearns Eliot… Non,

dans ce domaine, les Tim ont un énorme retard à rattraper. Mais dans

d’autres, soudain ils pullulent. Dans le monde du spectacle, Tim Roth peut

désormais fréquenter des Tim sur un grand pied : Burton, Spall, Robbins… Les Tim comptent dans leurs rangs un boxeur (Witherspoon), un historien

(Snyder) et jusqu’à un vice-présidentiable, excusez du peu : Tim Kaine…

Néanmoins, des doutes demeurent. Il m’arrive de penser (je dois être très

vieux jeu) que tout le monde était plus décontracté – plus satisfait, plus

réconcilié – autrefois, quand les Tim savaient se tenir à leur place.

 

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