La Friction du temps
5. Chloe
« J’ai de l’herpès, déclare Chloe en me conduisant dans un bar fumeurs.
Quand on a été dans le circuit pendant un certain temps, c’est forcé d’avoir
de l’herpès. Tout le monde a de l’herpès. Sur le plateau, quelquefois on
demande à un type : “Qu’est-ce que c’est, ça ?” Et il répond : “Qu’est-ce
que c’est ça, quoi ? Cette marque ? C’est parce que je baise trop.” Et c’est
possible, avec tous ces va-et-vient… Mais, plus probablement, c’est de
l’herpès, et ce type devrait pas travailler. Mes films sont tout-capote, mais
les capotes vous protègent pas de l’herpès. Elles ne couvrent pas la base.
Parfois, quand on fait un truc fille-fille, on dit : “Chérie, je crois que tu
devrais aller consulter.” Ça peut vraiment schlinguer en bas là-dedans. Je
l’envoie chez un docteur porno-friendly (les autres vous traitent comme de
la merde) et elle en sort avec une ordonnance de Flagyl. Renouvelable ad
vitam aeternam. »
Chloe a vingt-six ans. Enfant et adolescente, elle a fait de la danse
classique, pendant dix ans ; à dix-sept ans, elle a commencé à se droguer,
elle prenait surtout du speed (« Je baisais pendant genre soixante-douze
heures ») ; à vingt ans, elle est passée à l’héroïne et travaillait déjà dans la
branche, puis elle a arrêté, il y a plus de deux ans. Chloe a de jolis cheveux
roux clair et un air chaleureux, intelligent. Elle a un physique de ballerine :
de bonnes jambes, un dos musclé et…
« Et pas de poitrine. C’est vrai qu’il y a des boîtes de Features qui
poussent les filles à se faire faire des implants et proposent de les leur payer.
Dans le circuit [dans les boîtes de strip-tease], les filles se vantaient du
cubage de leurs faux seins. “Moi je fais du 840S.” “Moi du 1220S.” Un
jour, l’une d’elles m’a dit : “Fais-toi faire des seins ou tu feras que sucer.”
Je préfère sucer. Vraiment. »
Si l’on veut être une star du porno, de quoi a-t-on besoin ? Ça me semble
très clair, maintenant. Il faut être exhibitionniste. Il faut avoir une libido
exceptionnelle. Il faut avoir la nostalgie de la boue* (un goût infantile – et
même carrément de nourrisson – pour les fonctions corporelles et les
excréments). Sans doute faut-il avoir été cabossé par la vie. Et manquer
d’humour. Chloe ne manque pas d’humour. Quand elle me parlait, elle était comme quelqu’un qui aurait regardé par-dessus la barrière marquant la
démarcation entre deux mondes, et m’aurait raconté des histoires sur l’autre
côté.
« J’aime qu’on me pisse dessus. J’aime qu’on me crache dessus : on
dirait du sperme sur ma poitrine. J’aime étouffer. J’aime le fist-fucking.
Mais ici, la règle, c’est “sans le pouce”. On peut avoir trente-six doigts dans
le c… Mais pas le pouce. » Elle rit, avant de reprendre : « Pour le vaginal,
j’aime bien les queues épaisses. Et il y a des gars qui… (Chloe saisit
l’épaisse base d’un verre à eau sur la table)… qui en ont des comme ça.
Pour l’anal, je les préfère longues et fines.
— Donc, quand vous faites une DP, vous en prenez une épaisse et une
fine…
— Ouais… ou plutôt non. Quand j’y réfléchis, dit-elle gaiement, j’en
prends deux épaisses. J’aime me sentir pleine. Vous savez… j’ai fait mon
premier anal pour 200 dollars… Pas croyable.
— Et, aujourd’hui, quels sont vos tarifs, Chloe ?
— Dans le Gonzo, on n’est pas payée au film, mais à la scène. Donc,
fille-fille : 700, plus 100 par jouet anal. Gars-fille : 900. Anal : 1 100. Solo
[rare] : 500. DP : 1 500. Je ne fais pas le fist-fucking anal ou le double anal.
Les gens s’étonnent que je puisse garder mon titre de Reine de l’Anal de
L.A. sans faire de double anal. Mais, pour de vrai, je n’ai jamais cédé. »
Comme environ 10 % (son estimation) des porno girls, Chloe a
l’approbation de ses parents (tout comme Tentatrice). En fait, les tuteurs de
Chloe sont gonzo. Récemment, elle a tourné un film près de chez eux et son
beau-père (qui s’est néanmoins absenté pendant le tournage des scènes de
sa belle-fille) « était genre… préposé aux serviettes ». Et, deux fois en deux
ans, la mère de Chloe est sortie de la cérémonie des AVN Awards en
brandissant le trophée Meilleure Anale de sa fille au-dessus des têtes du
public.
Après le déjeuner, nous nous sommes rendus chez Chloe : grilles à
l’entrée, une atmosphère motel de deux étages, un appartement modeste,
confortable, bien rangé, avec une jolie chatte noire qui répond au nom
porno de Sirène. Chloe pense que certaines porno girls choisissent leur nom de scène en regardant les panneaux par la fenêtre de leur voiture : Laurel