La Friction du temps
En guise d’introduction
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Il s’en va
Il était une fois un royaume du nom d’Angleterre dans lequel la
littérature était une activité obscure et irréprochable. Certes, elle était plus
respectable que l’angélologie, et plus estimée que l’étude de la moisissure
phosphorescente mais, indubitablement, c’était une sphère qui n’intéressait
qu’une minorité.
En 1972, j’ai soumis mon premier roman à un éditeur : je l’ai tapé sur
une Olivetti d’occasion et l’ai envoyé au service de rédaction que je
partageais avec d’autres du Times Literary Supplement. Le tirage fut de
1 000 exemplaires (et l’avance de 250 livres). Il fut publié, gratifié de
quelques articles et voilà. Pas de cocktail, pas de tournée promotionnelle ;
pas d’interviews, de portraits, de séances photo, de signatures, de lectures,
de panels, de conversations en public, de Woodstock littéraire à Hay-on-
Wye, Tolède, Mantoue, Parati, Cartagène, Jaipur ou Dubai ; pas de radios
ou de plateaux télé. Pour mon deuxième roman (1975) et mon troisième
(1978), ce fut la même chose. Mais quand je publiai mon quatrième (1981),
la quasi-totalité des activités collatérales avaient déjà été mises en place :
les écrivains étaient passés du compte d’auteur à compter aux yeux de
Vanity Fair.
Qu’était-il arrivé entre-temps ? Nous pouvons affirmer sans grand risque
d’erreur que le glissement de la décennie 1970 à la décennie 1980 ne nous
offrit pas à proprement parler le spectacle d’un élan spontané et
enthousiaste en faveur des nuances psychologiques, des images astucieuses
et des phrases contournées. Le phénomène, je le comprends aujourd’hui, fut
entièrement porté par les médias. Pour dire les choses crûment, les journaux
anglo-saxons n’avaient cessé d’épaissir (d’abord le dimanche, puis le
samedi, puis les jours ouvrables). Ces pages supplémentaires n’étaient pas
dévolues à l’actualité mais aux reportages. Or les reporters manquaient de
fretin (acteurs alcooliques, membres indignes de la famille royale, comiques
dépressifs, rock stars en tôle, danseurs transfuges, cinéastes reclus,
mannequins hystériques, marquises désargentées, golfeurs adultérins,
footballeurs coupables de violence conjugale et boxeurs violeurs). La zone
de drague continua de s’élargir et les journalistes, souvent pour leur plus grand et plus manifeste désarroi, durent se résoudre à écrire sur les
écrivains : des écrivains qui écrivaient de la littérature.
Ce changement de statut modeste et qui sait peut-être temporaire mérite
une analyse coûts/bénéfices. Tout conteur a besoin d’un public pour exister.
Les romanciers obtinrent à ce moment-là ce qu’ils convoitent avant tout :
pas forcément plus de ventes, mais plus de lecteurs. Il était gratifiant pour
eux de découvrir la fascination qu’exerçaient les arcanes de la création
littéraire : le moindre trou paumé sur cette planète accueille désormais un
tapageur festival littéraire. Fondé sur l’interaction du conscient et de
l’inconscient, le roman est le fruit d’un procédé que nul écrivain, nul
critique, ne maîtrise vraiment. Ils ne voient pas non plus pourquoi il suscite
une telle curiosité. (« Est-ce que vous écrivez à la main ? » « Appuyez-vous
fort sur le papier ? ») Il n’empêche, comme l’a dit un jour J.G. Ballard,
lecteurs et auditeurs « sont nos supporteurs… ils encouragent nos équipes
d’un seul homme ». Ils nous libèrent de notre solitude coutumière et nous
donnent du cœur à l’ouvrage. Voilà pour les bénéfices. Jusque-là, tout va
bien. Mais venons-en aux coûts, dont je suppose qu’ils sont surtout liés à
l’exposition médiatique.
Inutile de le préciser, l’amplification et l’enhardissement du secteur de la
communication de masse n’étaient pas limités au seul Royaume-Uni. La
« visibilité », comme les Américains ont appelé ça, fut octroyée aux
écrivains dans toutes les démocraties libérales, avec des variations dues aux
particularismes nationaux. Dans mon île natale, la situation est, comme
toujours, paradoxale. Malgré l’existence d’une tradition littéraire d’une
magnificence inégalée (présidée par la seule divinité littéraire incontestée
de la planète), on considère les écrivains avec un scepticisme calculé – on :
non pas le public mais les puissances commentatrices. Il nous semble
parfois être confrontés à une étonnante circularité. S’il est vrai que les
écrivains doivent leur influence aux médias, de leur côté les médias ont
promu ceux-là mêmes qui les irritent le plus : un ramassis d’égocentriques –
désormais plutôt prospères. Quand les écrivains se plaignent de cette
situation ou de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs, on leur reproche de
s’apitoyer sur leur sort (« les jérémiades des people »). Mais le principal
chef d’accusation, non formulé, n’est pas l’apitoiement sur soi : c’est
l’ingratitude.
Ne négligeons pas un trait qui unit la littérature romanesque et les
colonnes qui en traitent dans la presse : la consanguinité. Pour juger une exposition d’art on n’a pas besoin d’un chevalet et d’une palette ; pas plus
que pour juger un ballet on n’a besoin de chaussons et d’un tutu. Il en va de
même pour tout ce qui concerne l’écriture, à une exception près. On ne
critique pas la poésie en écrivant des vers (à moins d’être un crétin), et on
ne critique pas une pièce de théâtre en écrivant un dialogue (à moins d’être
un crétin) ; mais un roman, c’est de la prose narrative – comme le
journalisme.
Dans mon île natale, il est fortement conseillé aux personnes exposées de
mener une vie privée dénuée de toute couleur et complexité. Elles devraient
aussi, si elles sont prudentes, être le moins possible liées aux États-Unis –
considérés comme le quartier général mondial de l’arrogance et du tape-à-
l’œil. Quand, avec mon épouse, qui est new-yorkaise, nous nous sommes
lancés dans le projet épique de déménager de Camden Town, Londres, à
Cobble Hill, Brooklyn, j’ai saisi toutes les occasions publiques imaginables
pour expliquer que nos raisons pour ce faire étaient exclusivement
personnelles et familiales : cela n’avait rien à voir avec ma supposée
frustration face à l’Angleterre et aux Britanniques (dont, comme je l’ai
exprimé très sincèrement, j’ai toujours admiré la tolérance, la générosité, et
l’esprit). Suite à d’extravagantes déformations de mes propos, d’imitations
et de fausses interviews satiriques, la presse a donné l’impression que je
m’en allais poussé par une haine féroce du Royaume-Uni et parce que je ne
pouvais plus supporter les piques bien senties des journalistes patriotes.
« Je préférerais ne pas être anglais » : de toutes les fausses sorties
apposées à mon nom, c’est celle qui me consterne le plus. J’ose prétendre
que cet énoncé – et son équivalent dans n’importe quelle langue ou
graphie – est imprononçable par quiconque doté d’un QI d’au moins deux
chiffres. Peut-être « Je préférerais ne pas être nord-coréen » pourrait-il avoir
un sens, à supposer l’existence d’un Nord-Coréen suffisamment bien
informé et intrépide pour l’exprimer. Sinon, et partout ailleurs, ce sentiment
est d’une inconcevable nullité. Pour un écrivain, s’exprimer ainsi au sujet
de l’Angleterre – nation de Dickens, de George Eliot, de Blake, de Milton
et, oui, de William Shakespeare – n’est même pas pervers, c’est loufoque.
L’expression « exception américaine » fut inventée en 1929 par nul autre
que Staline, qui y voyait une hérésie (il voulait dire que l’Amérique, comme
tous les autres pays, était sujette à l’inoxydable loi du marxisme). Si cette
idée fort décriée a encore un sens, nous devrions l’appliquer à l’attitude
exceptionnellement hospitalière de l’Amérique face aux étrangers (ma famille et moi, en tout cas). Tous les amis de la bannière étoilée sont peinés
de voir que cette unique et noble tradition est désormais menacée, de tous
bords ; mais l’Amérique n’en demeure pas moins, et c’est même un de ses
traits déterminants, une société de l’immigration, vaste et informe ; la
position des écrivains n’y a jamais suscité le moindre ressentiment, car
chacun a compris de façon subliminale qu’ils étaient amenés à jouer un rôle
important dans l’interprétation de son immensité protéenne. Chose
étonnante, le « siècle américain » (pour utiliser une autre expression pas
loin d’être moralisatrice), aura duré exactement cela, cent ans, et pas plus
longtemps, la Chine étant vouée à lui ravir la première place vers 2045.
Pour l’heure, le rôle des écrivains est, du moins, suffisamment limpide. Ils
prendront la température de l’Amérique et, tendrement, son pouls, tandis
que le Nouveau Monde suivra le Vieux sur la pente du déclin.
The New Republic, 2012
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