La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 6 sur 64

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La Friction du temps

En guise d’introduction

 

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Il s’en va

 

Il était une fois un royaume du nom d’Angleterre dans lequel la

littérature était une activité obscure et irréprochable. Certes, elle était plus

respectable que l’angélologie, et plus estimée que l’étude de la moisissure

phosphorescente mais, indubitablement, c’était une sphère qui n’intéressait

qu’une minorité.

En 1972, j’ai soumis mon premier roman à un éditeur : je l’ai tapé sur

une Olivetti d’occasion et l’ai envoyé au service de rédaction que je

partageais avec d’autres du Times Literary Supplement. Le tirage fut de

1 000 exemplaires (et l’avance de 250 livres). Il fut publié, gratifié de

quelques articles et voilà. Pas de cocktail, pas de tournée promotionnelle ;

pas d’interviews, de portraits, de séances photo, de signatures, de lectures,

de panels, de conversations en public, de Woodstock littéraire à Hay-on-

Wye, Tolède, Mantoue, Parati, Cartagène, Jaipur ou Dubai ; pas de radios

ou de plateaux télé. Pour mon deuxième roman (1975) et mon troisième

(1978), ce fut la même chose. Mais quand je publiai mon quatrième (1981),

la quasi-totalité des activités collatérales avaient déjà été mises en place :

les écrivains étaient passés du compte d’auteur à compter aux yeux de

Vanity Fair.

Qu’était-il arrivé entre-temps ? Nous pouvons affirmer sans grand risque

d’erreur que le glissement de la décennie 1970 à la décennie 1980 ne nous

offrit pas à proprement parler le spectacle d’un élan spontané et

enthousiaste en faveur des nuances psychologiques, des images astucieuses

et des phrases contournées. Le phénomène, je le comprends aujourd’hui, fut

entièrement porté par les médias. Pour dire les choses crûment, les journaux

anglo-saxons n’avaient cessé d’épaissir (d’abord le dimanche, puis le

samedi, puis les jours ouvrables). Ces pages supplémentaires n’étaient pas

dévolues à l’actualité mais aux reportages. Or les reporters manquaient de

fretin (acteurs alcooliques, membres indignes de la famille royale, comiques

dépressifs, rock stars en tôle, danseurs transfuges, cinéastes reclus,

mannequins hystériques, marquises désargentées, golfeurs adultérins,

footballeurs coupables de violence conjugale et boxeurs violeurs). La zone

de drague continua de s’élargir et les journalistes, souvent pour leur plus grand et plus manifeste désarroi, durent se résoudre à écrire sur les

écrivains : des écrivains qui écrivaient de la littérature.

Ce changement de statut modeste et qui sait peut-être temporaire mérite

une analyse coûts/bénéfices. Tout conteur a besoin d’un public pour exister.

Les romanciers obtinrent à ce moment-là ce qu’ils convoitent avant tout :

pas forcément plus de ventes, mais plus de lecteurs. Il était gratifiant pour

eux de découvrir la fascination qu’exerçaient les arcanes de la création

littéraire : le moindre trou paumé sur cette planète accueille désormais un

tapageur festival littéraire. Fondé sur l’interaction du conscient et de

l’inconscient, le roman est le fruit d’un procédé que nul écrivain, nul

critique, ne maîtrise vraiment. Ils ne voient pas non plus pourquoi il suscite

une telle curiosité. (« Est-ce que vous écrivez à la main ? » « Appuyez-vous

fort sur le papier ? ») Il n’empêche, comme l’a dit un jour J.G. Ballard,

lecteurs et auditeurs « sont nos supporteurs… ils encouragent nos équipes

d’un seul homme ». Ils nous libèrent de notre solitude coutumière et nous

donnent du cœur à l’ouvrage. Voilà pour les bénéfices. Jusque-là, tout va

bien. Mais venons-en aux coûts, dont je suppose qu’ils sont surtout liés à

l’exposition médiatique.

Inutile de le préciser, l’amplification et l’enhardissement du secteur de la

communication de masse n’étaient pas limités au seul Royaume-Uni. La

« visibilité », comme les Américains ont appelé ça, fut octroyée aux

écrivains dans toutes les démocraties libérales, avec des variations dues aux

particularismes nationaux. Dans mon île natale, la situation est, comme

toujours, paradoxale. Malgré l’existence d’une tradition littéraire d’une

magnificence inégalée (présidée par la seule divinité littéraire incontestée

de la planète), on considère les écrivains avec un scepticisme calculé – on :

non pas le public mais les puissances commentatrices. Il nous semble

parfois être confrontés à une étonnante circularité. S’il est vrai que les

écrivains doivent leur influence aux médias, de leur côté les médias ont

promu ceux-là mêmes qui les irritent le plus : un ramassis d’égocentriques –

désormais plutôt prospères. Quand les écrivains se plaignent de cette

situation ou de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs, on leur reproche de

s’apitoyer sur leur sort (« les jérémiades des people »). Mais le principal

chef d’accusation, non formulé, n’est pas l’apitoiement sur soi : c’est

l’ingratitude.

Ne négligeons pas un trait qui unit la littérature romanesque et les

colonnes qui en traitent dans la presse : la consanguinité. Pour juger une exposition d’art on n’a pas besoin d’un chevalet et d’une palette ; pas plus

que pour juger un ballet on n’a besoin de chaussons et d’un tutu. Il en va de

même pour tout ce qui concerne l’écriture, à une exception près. On ne

critique pas la poésie en écrivant des vers (à moins d’être un crétin), et on

ne critique pas une pièce de théâtre en écrivant un dialogue (à moins d’être

un crétin) ; mais un roman, c’est de la prose narrative – comme le

journalisme.

Dans mon île natale, il est fortement conseillé aux personnes exposées de

mener une vie privée dénuée de toute couleur et complexité. Elles devraient

aussi, si elles sont prudentes, être le moins possible liées aux États-Unis –

considérés comme le quartier général mondial de l’arrogance et du tape-à-

l’œil. Quand, avec mon épouse, qui est new-yorkaise, nous nous sommes

lancés dans le projet épique de déménager de Camden Town, Londres, à

Cobble Hill, Brooklyn, j’ai saisi toutes les occasions publiques imaginables

pour expliquer que nos raisons pour ce faire étaient exclusivement

personnelles et familiales : cela n’avait rien à voir avec ma supposée

frustration face à l’Angleterre et aux Britanniques (dont, comme je l’ai

exprimé très sincèrement, j’ai toujours admiré la tolérance, la générosité, et

l’esprit). Suite à d’extravagantes déformations de mes propos, d’imitations

et de fausses interviews satiriques, la presse a donné l’impression que je

m’en allais poussé par une haine féroce du Royaume-Uni et parce que je ne

pouvais plus supporter les piques bien senties des journalistes patriotes.

« Je préférerais ne pas être anglais » : de toutes les fausses sorties

apposées à mon nom, c’est celle qui me consterne le plus. J’ose prétendre

que cet énoncé – et son équivalent dans n’importe quelle langue ou

graphie – est imprononçable par quiconque doté d’un QI d’au moins deux

chiffres. Peut-être « Je préférerais ne pas être nord-coréen » pourrait-il avoir

un sens, à supposer l’existence d’un Nord-Coréen suffisamment bien

informé et intrépide pour l’exprimer. Sinon, et partout ailleurs, ce sentiment

est d’une inconcevable nullité. Pour un écrivain, s’exprimer ainsi au sujet

de l’Angleterre – nation de Dickens, de George Eliot, de Blake, de Milton

et, oui, de William Shakespeare – n’est même pas pervers, c’est loufoque.

L’expression « exception américaine » fut inventée en 1929 par nul autre

que Staline, qui y voyait une hérésie (il voulait dire que l’Amérique, comme

tous les autres pays, était sujette à l’inoxydable loi du marxisme). Si cette

idée fort décriée a encore un sens, nous devrions l’appliquer à l’attitude

exceptionnellement hospitalière de l’Amérique face aux étrangers (ma famille et moi, en tout cas). Tous les amis de la bannière étoilée sont peinés

de voir que cette unique et noble tradition est désormais menacée, de tous

bords ; mais l’Amérique n’en demeure pas moins, et c’est même un de ses

traits déterminants, une société de l’immigration, vaste et informe ; la

position des écrivains n’y a jamais suscité le moindre ressentiment, car

chacun a compris de façon subliminale qu’ils étaient amenés à jouer un rôle

important dans l’interprétation de son immensité protéenne. Chose

étonnante, le « siècle américain » (pour utiliser une autre expression pas

loin d’être moralisatrice), aura duré exactement cela, cent ans, et pas plus

longtemps, la Chine étant vouée à lui ravir la première place vers 2045.

Pour l’heure, le rôle des écrivains est, du moins, suffisamment limpide. Ils

prendront la température de l’Amérique et, tendrement, son pouls, tandis

que le Nouveau Monde suivra le Vieux sur la pente du déclin.

 

The New Republic, 2012

 

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