La Friction du temps
Finale de la Ligue des champions 1999
bayern munich 1 – 2 manchester united
Basler (6) Sheringham (90+1)
Solskjaer (90+3)
Camp Nou, Barcelone Public : 92 000
Nous sommes tous conscients de la férocité de la populace réunie à
l’occasion des matches de football, et l’on a beaucoup écrit sur ses causes.
Qu’est-ce qui pousse la multitude avec ses écharpes et ses bonnets à
pompon à foncer en écumant, écrasant tout sur son passage : l’aliénation, le
tribalisme et (au Royaume-Uni) la perte de l’empire colonial ? J’ai une
explication plus simple. Les racines du hooliganisme résident dans les
matches de football eux-mêmes, dans la réalité de cette expérience
particulière.
Oui, j’y étais – le soir de gloire, le soir féerique, sur le terrain magique
des rêves impossibles. À l’exception de quelques molles échauffourées
occasionnées par le trafic de faux billets d’entrée, ce fut un événement
explosif, exempt de violence (parce qu’on a gagné), et les tabloïds purent
prendre tranquillement leurs photos de rosbifs à sombreros s’ébattant sur
Las Ramblas. Pour moi, la soirée a consisté en quatre-vingt-dix secondes
d’euphorie incrédule, prise en sandwich entre trente heures de tourments.
Encore quelques expériences de ce type et moi aussi je prendrai d’assaut les
commerces de la grand-rue, ferai chauffer les vitrines, jetterai des briques
sur les supporteurs ennemis, attaquerai mes compatriotes à peau brune et
surferai sur Internet (la nouvelle salle de jeu de la horde) pour en apprendre
davantage sur le National Front et Combat 18.
Permettez-moi une petite feinte : la raison pour laquelle les gens qui
détestent Manchester United détestent Manchester United est que
Manchester United représente l’avenir du foot, et cela depuis un bon bout
de temps. Avant, on disait que ses joueurs n’étaient qu’une troupe de
mercenaires itinérants, qui ignoraient tout de l’identité et des traditions
locales (pas assez prompts à acquérir la bonne dose de mépris pour
Manchester City et la bonne dose de haine à l’endroit de Liverpool).
Les Reds inventent toujours de nouveaux moyens d’être à la pointe. Ils
sont devenus une marque – informatisée, digitalisée, corporatisée. Ils
peuvent s’offrir les grandes stars (Cantona, Ince, Mark Hughes), mais leur
aisance financière leur permet plus, ils peuvent désormais boucler la
boucle : ils produisent leurs propres joueurs, avec leur machine efficace et
tenace de formation des jeunes (Ryan Giggs, Gary Neville, Paul Scholes,
David Beckham). Le parking du camp d’entraînement est déjà infesté de
Ferrari, mais les zonards footballeux de douze ans auront bientôt leurs
penthouses, leurs chevaux de course et sortiront avec des mannequins.
Voilà pour l’équipe. Mais qu’en est-il des fans ? Eux-mêmes grands
voyageurs et cosmopolites (originaires d’Afrique du Sud, du Japon, de
l’Équateur), ont-ils suivi la même évolution ? En me rendant à l’aéroport
mercredi matin, je m’attendais, plus ou moins, à frayer avec une nouvelle
élite, une fraternité ambulante de connaisseurs qui auraient depuis
longtemps transcendé les pressions prolétariennes de la horde.
Le match Manchester United/Bayern Munich était, en outre, Angleterre
contre Allemagne. Il y avait des blessures à panser et des comptes à régler
(l’Euro 96, l’Italia 90, les deux Guerres mondiales…). Mais il représentait
aussi une chance d’assister à une démonstration de technique fignolée et de
goûter à la sobre délectation du beau jeu.
Alors que les léopards des neiges et les lions des montagnes de l’équipe
d’United avaient pris le Concorde à Heathrow, cap vers le sud, un réveil à
l’aurore me vit rejoindre dans le hall des départs de l’aéroport de Stansted
les autres passagers du charter affrété par le Sports Mondial à destination de
la Catalogne. J’ai bien noté la présence de un ou deux fans qui auraient pu
passer inaperçus au xxie siècle : la trentaine bronzée, index sur le portable
collé à l’oreille, adeptes des salles de gym, tenue impeccable, veste de
survet en Nylon satiné, pantalon de jogging blanc scintillant, avec, à la
taille, l’une de ces ceintures-portefeuilles qui ressemblent à une bedaine de
buveur de bière détachable. Mais pas plus d’une poignée. Tout le reste
semblait être soit a) d’un âge mûr pépère et mal sapé, soit b) revêtu de pied
en cap, tel un clone, de produits après-vente du club. Sur beaucoup de polos
rouges figurait, entre les omoplates, le nom d’un joueur fétiche : au bar (à
10 heures du matin), un sheringham était avachi pensivement devant une pinte de bière ; au McDonald’s un keanes se repaissait d’une succession de big
macs.
Au début, l’atmosphère pré-embarquement était celle de n’importe quel
départ de groupe de touristes à destination de la Costa Brava : anticipation
et excitation légèrement tapageuses. Puis s’enchaîna une série de retards –
ce dont le Sports Mondial s’excusa – qui mystérieusement s’allongea en
une attente de six heures. La brochure précisait (à tort) que l’alcool était
interdit pendant le vol, mais à chaque instant un individu ou un autre sifflait
le dernier pour la route par le biais duquel le parfait Britannique s’arme de
courage pour affronter un déplacement à l’étranger. Plusieurs impatients
trouvèrent qu’on dépassait les bornes quand le steel band des Caraïbes (et
qu’est-ce qu’ils fichaient là, ceux-là ?) entonna Viva Espana. « C’est du
foutage de gueule ou quoi, merde ? » s’enquit le pire spécimen de notre
groupe auprès de son bro ou de son cuzz, qui cuvait dans son sillage.
« Z’ont de l’chans qu’y a pas une p’tain d’f’nêtre pas cassée dans c’p’tain
d’trou. Viva Espana. Va pas chier ! » Le pire spécimen et son dauphin
constituaient un terreau d’étude fascinant : des skinheads vieillissant mal,
rondouillards mais musclés, bandés d’une énergie incontenable.
À 14 h 30, les bus bas sur roues nous emmenaient aux avions. Alors que,
dans la salle d’attente, les fans avaient été dispersés, ils se compactèrent
soudain en meute. « Ryan Giggs, Ryan Giggs, coming down the wing »
(craint par les Bleus, adoré par les Rouges – le tout entonné sur l’air de
Robin des Bois). « On nous, on nous bougera pas d’un pouce… On va
gagner c’te p’tain de coupe. » Ou, selon, « c’te merd’ d’gros lot ».
Manchester United était en passe de remporter un triplé unique dans les
annales (l’équipe avait déjà remporté la FA Cup et la Ligue des champions).
« On bougera pas ! Re-Darmy, Re-Darmy, Re-Darmy… [comprendre :
Red Army] » Chanter, psalmodier ou brailler est censé être l’un des charmes
folkloriques du foot ; mais une haine immodérée de la musicalité, de la
tonalité et du rythme semble aussi faire partie de la fibre des gradins. Quand
nous fûmes coincés sur la piste, s’éleva une minable tentative
d’applaudissements lents, qui retomba comme une pauvre vaguelette sans
tonus.
Inutile de préciser qu’une fois dans les airs, l’esprit de meute redoubla –
que dis-je, quadrupla. Les répliques beuglées se succédèrent (la plupart du
temps tout droit sorties de la télé mais assorties d’un bon gros fucking pour
la bonne mesure). La robuste clameur s’intensifia lorsqu’on annonça que, pour compenser le temps perdu, nous atterririons non pas à Gérone, comme
il avait été annoncé, mais à Barcelone même ; les autocars censés nous
attendre fusaient au moment même vers l’aéroport ; nos billets étaient à
bord. C’est alors que des rumeurs avinées se mirent à tanguer dans la
carlingue. On atteignit le nadir lorsque fut entonné un chœur (« Les billets à
Stansted ») sur l’air de Manchester United (ou était-ce, alors,
Guantanamera… mais moins reconnaissable… ?). À l’arrivée, on nous
annonça que nos autocars étaient en retard, ou perdus : une trentaine de
taxis nous emmenèrent au rendez-vous près du centre-ville.
Devant l’hôtel Juan Carlos éclata une altercation entre un représentant
assiégé de Sports Mondial et le dauphin du pire d’entre nous. Celui-ci
donnait sempiternellement l’impression d’être sur le point d’ôter sa
chemise ; eh bien, là, il l’ôta. (À quoi tient cette orgie de torses nus aux
matches de foot ? Plus de moi ? Plus de sport ?) « Je sais, entonna le
représentant, que vous êtes tous nazes mais… – Comme tu dis, merde, t’as
raison, on est nazes ! Parce que tout est naze… Où qu’ils sont, ces putains
de billets ? Ces nazes de billets. Qu’on nous les donne, merde. Les putains
de billets, merde. »
Il restait une heure avant le coup d’envoi. La bousculade sur le parvis
avait vite justifié une présence policière, et la police espagnole se mit à
nous bousculer à son tour. J’allai m’asseoir sur l’herbe ; la police espagnole
m’ordonna de ne pas m’asseoir sur l’herbe ; puis la police espagnole
demanda à tout le monde de s’asseoir sur l’herbe ; puis la police espagnole
demanda à tout le monde de ne pas s’asseoir sur l’herbe… Enfin, les billets
arrivèrent et il fut décidé de les distribuer par ordre alphabétique. « Amis ! »
Éprouvant de la pitié pour les fans, s’il y en avait, qui s’appelaient
Zygmunt, je me précipitai vers le stade, où j’arrivai en nage, à temps pour
assister à dix minutes de pom-pom girls remueuses de poussière, d’une diva
sur une voiturette de golf et de Freddie Mercury sur les écrans doubles, tel
un fantôme de l’opéra, lointain chantonnement au milieu des braillements
enroués de 92 000 âmes.
Chaque fois, ça me frappe, avec toute la fraîcheur d’une révélation :
assister à un match de foot dans un stade est la pire façon imaginable de
voir un match de foot. Même sans compter le voyage jusqu’au terrain (aller
et retour), les quarante-huit heures perdues et hors de prix, le fait d’être écrasé et parqué avec toute la civilité qu’on accorde généralement à un
agrégat rebelle de voyous et de sociopathes, quand on trouve enfin un siège
tout là-haut au sommet de la falaise de gradins, tout en soignant son
saignement de nez et son hypothermie, on plonge le regard sur un cirque de
puces dans un abîme embrumé ; et quand il se passe quelque chose, tout le
monde se lève, si bien qu’on est forcé de se tordre le cou à travers un
collage mouvant de frisottis et de boucles d’oreilles. Oui, la télé, sans
compter qu’elle est à portée de télécommande et gratuite, c’est bien mieux –
sous tous les rapports, sauf un. La foule.
La foule est le moteur de cette expérience particulière. Elle est
exigeante : on doit lui abandonner son identité. Et il serait vain d’essayer de
s’y opposer. C’est un mille-pattes qui vous enrobe de pied en cap,
électrisant et combustible. Soulagé, humilié, terrorisé, on se perd dans la
chaleur corporelle d’innombrables aisselles enflammées, dans les
rugissements stridents et les sifflements endiablés : cris d’un milliard de
bébés fondus en un seul hurlement désespéré. Ce jour-là, tout ce qui nous
manquait, c’était la perspective de la victoire. Et le sable du temps
s’écoulait irrémédiablement.
À la quatre-vingt-cinquième minute, une chemise rouge bedonnante
passa devant nous en se dandinant, en faisant le geste du branleur et, au cas
où ledit geste n’aurait pas été suffisamment clair, en hurlant : « Putains de
branleurs ! » Personne ne le suivit. Et puis survint l’inoubliable, dans les
derniers instants. Être pris dans la fabuleuse embardée d’émotion, lorsque la
haine et le désespoir deviennent leur opposé. Lorsqu’un inconnu se tourne
vers un inconnu avec amour et d’un air triomphal. Tous étaient englobés
dans le vaste océan rouge de Manchester United.
Avant de pénétrer dans le Camp Nou, j’avais demandé à un représentant
du Sports Mondial où se trouverait notre autocar à la fin du match. Il
m’avait assuré qu’il attendrait « à l’extérieur » du stade. (Imaginez qu’après
le carnaval de Notting Hill, on vous dise : l’autocar « attendra à
l’extérieur » de Notting Hill !) Après le match, après une longue et vaine
marche, je reconnus deux compères passagers, un père en chemise rouge et
son fils en chemise rouge. « Allons voir par là-bas », dit gaiement le père en
chemise rouge. Ainsi débuta une randonnée de plus d’une heure dans les
émanations des pots d’échappement du parking d’autocars. Trois heures plus tard arriva le représentant du Sports Mondial lessivé et, hébétés nous-
mêmes, nous montions à bord.
Sports Mondial nous soumit alors à deux caprices relativement
insignifiants : un tour, à faible allure, de Barcelone avant que le chauffeur
ne tombe par hasard sur la route de Gérone ; et un arrêt-pipi polémique sur
l’autoroute afin de soulager les vessies en ébullition d’un yorke et d’un stam.
Enfin, l’autocar nous livra à la catastrophe globale, mélange de cynisme, de
dédain et de paranoïa ibérique, qu’est l’aéroport de Gérone. Environ deux
mille fans furent contraints de passer plusieurs heures sur le parking, où ils
dormirent les uns sur les autres. Un vieillard, voyant un enfant frissonner,
n’arrêtait pas de psalmodier, avec grand sérieux et en toute justice :
« Putain, y nous trait’… com’ d’la purée de merd’! » Il avait raison.
Troupeau de charter par troupeau de charter, on nous enjoignit enfin de
fendre le cordon de police – pour aller dormir, encore en tas, dans le hall
des départs (un homme dormit tête en bas sur le toboggan miniature de la
salle de jeux des gamins). Enfin retentit l’annonce : « RN240.
Destinationuh Esstanstsqseduh. » Notre avion atterrit à Stansted avec six
heures de retard.
Quand on parle à un membre d’une foule, il devient instantanément un
individu. Mais pas dans le cas du pire spécimen et de son dauphin, qui
refusèrent de se dévoiler d’un iota, ne desserrèrent pas les dents et ne se
départirent pas de leur regard noir ; c’étaient des irrécupérables, membres
de l’« infime minorité » qui fait la une des journaux ; il y aurait eu du
grabuge si Manchester United n’avait pas gagné. Tout le monde autour de
moi se soumit au sort du troupeau avec résignation et un humour renfrogné.
« Et si nous avions perdu ? » avais-je demandé à un fan, tandis que nous
contemplions la désolation du parking. « Vaut mieux pas y penser, avait-il
répondu. Pas vrai ? »
Tout le monde reconnut gaiement que le match avait été « pourri »,
hormis la prolongation et son immortel coup de théâtre. « Match merdique.
Résultat fantastique. » Comme prévu, Manchester United avait souffert de
l’absence de sa chaîne d’airain en milieu de terrain, Keane et Scholes ; la
possession du ballon avait été intermittente, et l’entre-jeu n’avait jamais été
fluide. Mais l’équipe croyait dur comme fer qu’elle pouvait tout faire. Et la
foule le croyait aussi ; le Bayern (après la substitution de Matthaus) avait
senti cette concentration d’unanimité fondre sur lui, et avait été perturbé.
Les supporteurs ne peuvent guère prêter main-forte à l’équipe sur le plan
physique (dextérité ou athlétisme), mais ils peuvent joindre leur volonté à la
sienne. J’ai éprouvé les envies ataviques du fan de foot, les passions
exacerbées de la religion et de la guerre. Le nationalisme ne suffit pas à les
expliquer, même si j’ai pris un méchant plaisir à voir les Allemands nez
dans la boue (après le deuxième but, l’arbitre dut en aider plusieurs à se
relever ; ils étaient foutus, morts). En donnant son identité au Saturne de la
foule, le quidam sans pouvoir a participé au massacre. Bientôt, il devra
réintégrer les confins de son individualité. Mais, pendant quatre-vingt-dix
minutes – quatre-vingt-dix secondes –, il a fait l’expérience de la toute-
puissance.
Observer Magazine, 1999
Post-scriptum. Le « je » de cet article devrait être un « nous » : je suis
allé à Barcelone avec mes deux fils, quand ils avaient quatorze et douze ans
(je ne l’avais pas crié sur les toits car ils avaient tous deux manqué l’école).
Leur loyauté tribale, comme la mienne, se trouvait ailleurs – du côté de
Newcastle, Liverpool et Tottenham Hotspur – mais j’admirais le style et le
personnel de Manchester United (Yorke, Sheringham, Scholes,
Schmeichel), et je voulais que l’équipe gagne. Cette préférence plutôt
abstraite devint terriblement urgente au fil du match. À la fin du temps de
jeu officiel, j’étais hormonalement prêt à un grand déferlement tentaculaire
de violence injurieuse – avec mes fils, là, au milieu ! Nous le savons
aujourd’hui, la soirée se déroula sans l’élément-clé du chambard : la
défaite… Notre avion, qui, étant parti six heures en retard, maintenant la
symétrie, revint six heures en retard, et me laissa de ce fait moins de vingt-
quatre heures pour écrire un article de 2 000 mots. Mes fils cataloguèrent
l’arrêt-retour à Barcelone comme un calvaire fascinant par intermittence. Je
dois reconnaître que, de mon côté, je ressentis une exaltation qui,
bizarrement, se prolongea. George Best, célébrité de Manchester United
tellement totémique qu’on a donné son nom à l’aéroport de Belfast, quitta le
terrain cinq minutes avant la fin et, à son grand (et durable) désespoir,
manqua la remontée in extremis tout à fait implausible. Le fan voyageur
endurci est adepte de l’autosacrifice ; qui reste jusqu’à la fin remporte la
fierté du martyr (c’est-à-dire du témoin) et l’honneur tenace d’une indéfectible persévérance : il a été là, de bout en bout, au cœur de la foule
déchaînée.
OceanofPDF.com