La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 8 sur 64

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La Friction du temps

Le parti républicain en 2012 : Tampa, Floride

 

« Combien pèse l’Union soviétique ? » demanda un jour Staline. Il

espérait instiller à ses conseillers terrifiés une idée de la place qui revenait

de droit à leur pays dans le monde : numéro 1. Pour ceux qui viennent vivre

aux États-Unis, et pas seulement en visite (comme moi, par exemple), c’est

la première chose qui frappe : la masse astronomique de l’Amérique. On se

demande : combien pèse l’Amérique ? Et bientôt on se pose la question de

sa place dans le monde (numéro 1), et de la durabilité de sa domination.

Et quel est le tonnage de sa machinerie politique ? En arrivant à Tampa,

en se dirigeant vers le haut lieu du Comité national des Républicains, on est

tout d’abord confronté à l’imposant labyrinthe totalement dénué d’humour

de la « sécurité » à l’américaine. Les rues bloquées, les inquiétants

hélicoptères géostationnaires, les (fausses) rumeurs de drones dans la

stratosphère, les gardes nationaux, les trois mille flics accourus de toute la

Floride, les hommes au gilet pare-balles estampillé shérif ou services

secrets, et les agents encore plus secrets : ils arborent a) un petit tube

plastique entortillé autour de l’oreille, et b) un air renfrogné. Ils sont comme

ça, 99,9 % du temps, les gars de la sécurité : des renfrognés professionnels.

Et bientôt, les rayons X et les fouilles au corps, des files d’attente qui vous

feraient hurler à LAX ou à JFK.

En premier lieu, le colossal édifice du Convention Center. Dans la

Google Media Lounge, j’ai été fasciné par un vaillant être multitâches sur

un tapis de course qui, en même temps, semblait-il, filmait avec son

ordinateur portable. Dans l’atrium béant, tous ceux qui ne hurlaient pas des

salutations étaient recroquevillés en communion tendue avec leur

BlackBerry ou leur iPad. Dans l’espèce de hangar du deuxième étage, les

chaînes de télévision divisaient l’espace en recoins intimes. L’échelle était

gargantuesque : vision opiacée et quinceyenne de l’infini.

Puis navette jusqu’au Tampa Bay Times Forum, l’amphithéâtre grand

comme un stade qui allait bientôt être honoré par la présence des stars du

Grand Old Party, leurs innombrables délégués et quinze mille représentants

des médias. Sur la scène, des quinquagénaires chevelus nasillaient le genre

de musique folk patriote qu’on pourrait appeler jingobilly. Emplissant les

écrans géants, ô combien symboliquement : des clips de soldats avançant dans un ralenti héroïque sur des terrains d’aviation, comme dans un

cauchemar sisyphéen. Les estrades étaient encombrées par le matériel des

équipes de télévision, lampes à arc, portiques, malles en métal et, plus loin,

enfoncées jusqu’aux chevilles dans des câbles enroulés comme des boas,

des silhouettes vaguement familières, sourires légèrement maladifs : des

têtes qu’on voyait à la télé, sous une mince couche de fond de teint.

Les présentateurs ressemblent beaucoup aux hommes politiques : le teint

pas humain, la mise en pli, le maquillage, comme disent les marxistes, ce

n’est pas un hasard. Ils sont avant tout des communicants. Et qu’est-ce qui,

exactement, était communiqué, là-bas dans le golfe du Mexique, au milieu

de mégatonnes de palans et de matos, des chapeaux en carton, de la

débauche de fric (favorisée par le Comité d’action politique « Plus-de-

temps-d’antenne-à-acheter »), des journalistes transpirant, éternuant

(successivement trempés par les averses, cuits à la vapeur par l’humidité

ambiante, glacés par la clim arctique) et de la succession sur le podium de

démagos et de lecteurs de cartes antisèche ? Quelles idées énonçait-on,

quelle politique pressentait-on, quelles philosophies explorait-on ?

On peut résumer la dialectique républicaine de 2012 comme suit :

qu’Obama ait ou pas hérité d’une situation difficile (les Démocrates, du

moins, se rappelleront l’avertissement historique de George W. Bush en

2008 : « Ce gogo pourrait plonger »), il n’a rien résolu, alors essayons

Romney, qui est homme d’affaires, pas socialiste. Ce concept, et ce fut le

seul et unique, fut martelé à coups de répétitions, de tautologies, de

platitudes, de redondances et de re-répétitions.

Matrones en ensemble rouge vif, flatteurs en costume cravate

d’ambassadeur sous leur tronche de cake, mauvaises rimes, calembours,

jeux de mots bricolés, allitérations, réitérations (ma maman m’a dit…

fonder une petite entreprise… Dieu Tout-Puissant est la seule Vérité…

hériter nos espoirs et nos rêves… mon papa m’a dit… fonder une petite

entreprise) – le tout relayé par les tweets débiles d’accros de la télé, qui

défilaient autour de la salle sur des bandeaux lumineux : « Je suis vraiment

trop fier d’être républicain », « La famille Bush est tellement formidable »,

« Regardez tous ces Olympiens sur la scène avec Romney. Trop trop cool ! »

Le Parti faisait la fête, sautillant, glapissant, tapant dans ses mains. Le

lendemain, j’étais aussi aigri que Bill Murray, à me mêler pour la millième

fois aux fêtards (« Choisissez votre partenaire et venez sur la piste ») sur

Gobbler’s Knob.

En moyenne une fois par soirée, la morne torpeur se levait brièvement.

Ann Romney est une femme qui met l’accent sur l’humain. Elle s’était

soumise, sans aucun doute avec quelques scrupules, à l’inévitable fausseté

du show politique ; et on se réchauffait à sa chaleur, même si on devinait

qu’une grande partie de son discours, l’accent mis sur les « mères qui

travaillent », le « couple qui souhaite avoir un deuxième enfant » mais ne

peut pas se le permettre, et ainsi de suite, n’était pas sincère. Les gens à la

peine qu’elle prétendait défendre (tout n’avait pas été rose pour les Romney

dans leur sous-sol, à l’époque…) sont ceux-là mêmes pour lesquels son

mari, s’il est élu, ne fera absolument rien. On voyait bien aussi qu’Ann ne

ferait en rien avancer la diversité appelée de ses vœux par le Grand Old

Party : on aurait dit la digne lauréate du concours Miss Bidon de lait 1970.

« Ce soir, je veux vous parler d’amour », avait-elle annoncé. Puis le

gouverneur Christie arriva en se dandinant. Or Chris voulait parler de Chris,

même s’il faisait ce qu’il pouvait pour la cause : sa maman lui avait dit,

apparemment, que l’amour, c’était de la crotte… et que ce qu’il nous fallait,

c’était du respect.

Ça, c’était mardi. Mercredi, nous fûmes réunis pour boire comme du

petit-lait, justement, les paroles du choix de Romney comme vice-

président : Paul Ron. Je sais que ça devrait être Paul Ryan, mais c’est facile

de le confondre avec Ron Paul : tous deux libertariens anti-avortement, ils

ont réussi à distiller quelques slogans carnassiers du roman illisible d’Ayn

Rand, La Grève (si le jeune Paul a le bonheur d’avoir une autre fille, il la

baptisera sans doute Ayn Ryan – pour faire la paire avec le Rand Paul de

Ron). Nous étions nombreux à penser que Romney aurait voulu quelqu’un

de plus tape-à-l’œil et populiste comme second, Christine O’Donnell, par

exemple, ou Joe le Plombier. Mais il a choisi à la place un mordu de

politique dur à cuire qui « représente quelque chose ».

Bizarrement, une partie de ce que Ryan représente mènera à la défaite

électorale en Floride. La seule raison pour laquelle on a organisé le congrès

à Tampa, c’était pour se rallier le Hillsborough County, un district jugé vital

si l’on voulait emporter le Sunshine State. Mais c’est aussi l’État des

Seniors. Or nous savons combien les personnes âgées aiment le défi de la

nouveauté, surtout quand il concerne leur survie physique. Ils sauteront sur

la possibilité de recevoir les fameux « coupons » avec tel ou tel consortium

santé et fric – une strate professionnelle désormais si franchement gangsterisée qu’elle déguise les agents de recouvrement en médecins et les

envoie aux urgences.

Nous reviendrons à Ryan. Mais, d’abord, terminons-en avec Romney. Ce

qu’il y eut de bien avec la première partie de Clint Eastwood, c’est que,

ignorant la lumière rouge, il dépassa de sept minutes son temps imparti de

marmonnements, suscitant la panique à la tour de contrôle, qu’il soumit

ainsi au supplice. Tout ce qui nous manquait, c’était un direct de Romney –

le sourire douloureux de Romney (le sourire d’un homme qui, après s’être

démis l’épaule, vient juste d’enfiler un smoking trop juste). Cela explique

peut-être en partie pourquoi le candidat fut si opaque et apparemment mal à

l’aise. Il ne répondit jamais, de loin ou de près, à la question que tous les

Américains doivent se poser : Mitt est-il le genre de gars avec qui on

aimerait partager un verre d’eau ? Arrivé à ce point, il est temps de se

rappeler un fait capital. Il n’y a qu’un principe sur lequel Romney n’a

jamais tergiversé : sa religion.

C’est un croyant cristallisé, pas accidentel. Ça se voit au lissé de son

visage. La conscience de la mortalité est en soi un facteur de vieillissement

– elle creuse les orbites, tourmente le front ; Romney a l’air de croire

vraiment qu’il est éternel (bizarrement, il a aussi l’air d’une star du porno

qui aurait dépassé la date de péremption). Mitt est mormon – même s’il

préfère ne rien en dire. Il est vrai que, si j’étais mormon, je préférerais aussi

éviter le sujet. Quelle que soit notre opinion de leur doctrine, les grands

monothéismes sont sanctionnés par leur durée : l’islam a quinze siècles à

son compteur, la chrétienté vingt, le judaïsme au moins quarante. L’une des

dizaines d’impostures nées dans le sillage du Grand Réveil au milieu du

xviiie siècle, le mormonisme, fut fondé le 6 avril 1830. La vulgarité et la

corruption – le goudron et les plumes – de ses origines sont typiques de

l’époque. Mais certains aspects de son histoire peuvent nous inciter à la

réflexion.

Le premier prophète du mormonisme, Joseph Smith, avait quarante-sept

épouses, dont la plus jeune était âgée de quatorze ans. Brigham Young, le

deuxième, en avait soixante-dix ; il a aussi initié une série d’assassinats

(pour mettre un terme à des rivalités intestines). Les mormons furent

victimes de persécutions, et ils ripostèrent ; par exemple, en 1857, ils

tuèrent cent vingt hommes, femmes et enfants à Mountain Meadows. Au

cours de la Guerre civile, les mormons étaient partisans du Sud,

inévitablement, d’ailleurs, puisque eux aussi faisaient commerce de chair humaine. Comme l’historien Hugh Brogan l’a dit : « Lincoln aurait tout

aussi bien pu dire de la polygamie ce qu’il a dit de l’esclavage, à savoir que,

si ce n’était pas une mauvaise chose, alors rien ne l’était. » Il fallut attendre

1890 pour que l’Église mormone renonce à cette pratique (mais elle perdura

longtemps dans le xxe siècle) ; et 1978 pour qu’une nouvelle « révélation »

dévoile que les Noirs étaient les égaux des Blancs : Mitt Romney avait

trente et un ans.

Il est possible que l’article le plus lourd dans le bagage mormon ne soit

pas autant ses ténèbres morales ou même sa nullité intellectuelle que son

affligeant esprit de clocher. À Tampa, ils appelaient Romney l’« homme au

grand cœur venu d’une petite ville ». Nous ne remettons pas en cause le

grand cœur, mais doutons terriblement du grand esprit. La vérité est que

Romney, qui aspire à diriger le monde libre, paraît ridicule ailleurs qu’en

Amérique. Comment pourrait-il chevaucher les océans – le saint des

Derniers Jours au visage épargné par les ravages du temps, qui croit que le

jardin d’Éden se trouve dans le Missouri ?

Au congrès, c’est l’art oratoire de Ryan, pas celui de Romney, qui inspira

le vent de triomphalisme le plus exalté. Et ce ravissement, nous dit-on,

demeurerait intact quand, le lendemain matin, on découvrirait que ce

discours était en grande partie un tissu de mensonges. D’après les

responsables de campagne, la tromperie en politique, de nos jours, n’est

plus sanctionnée. Lors de la préparation de cette campagne, les

Républicains ont d’abord envisagé une stratégie classique « en tenailles » :

ils achèteraient l’élection avec les millions du Comité d’action politique et

la voleraient en redécoupant certaines circonscriptions et en favorisant

l’abstention (le sort de cette manœuvre semble piétiner dans les tribunaux).

Pas de sanctions ? Détrompez-vous. Qui acceptera en souriant qu’on lui

mente perpétuellement ? Les effets de la malhonnêteté sont cumulatifs.

Indétectables par les groupes de discussion ou les appels automatisés, ils

agissent sur l’inconscient, créant le genre de malaise qui permettra

d’influencer les indécis en novembre.

En même temps, il faut admettre que l’Oncle Sam est plutôt

exceptionnel, voire exotique, dans son respect superstitieux de l’argent.

Dans tous les autres pays, la seule idée promue jusqu’à présent par les

Républicains au cours de ce siècle ne serait jamais abordée, et encore moins

débattue, votée, puis gratifiée d’un second mandat. Des

réductions d’impôt… pour les riches ? Cette politique clairement indécente est déjà un échec reconnu. D’après le Pew Research Center, seuls 8 % des

Américains ordinaires, et uniquement 10 % des classes aisées, pensent que

les riches sont trop imposés. En outre, le Grand Old Party est condamné par

la démographie. Il est tout simplement à court de ces Blancs qui forment sa

base électorale ; comme l’a admis un stratège de Romney : « Ce sera la

dernière fois que quelqu’un s’y essaiera. » Il est de notoriété publique que

les Républicains refusent de faire des compromis avec les Démocrates.

Combien de temps encore pourront-ils refuser de faire des compromis avec

la réalité ?

Comparons Tampa aux paroles et mentalités nettement plus séduisantes

venues de Charlotte, N.C. Il n’a guère été ragoûtant, ces derniers temps,

d’être témoins de la désacralisation, de la pénitence et d’aucuns pourraient

dire du durcissement d’usure du jeune président. Le peuple n’a pas non plus

apprécié d’assister à ce spectacle : l’indice de satisfaction du Congrès est de

9 % (alors que la Première dame atteint les 66 %, comme Colin Powell en

son temps). La violence de la répudiation d’Obama par les Républicains

avait des relents d’idéologie de la suprématie raciale, tout comme l’amour

inspiré par le couple Obama avait, de son côté, un fond abolitionniste : les

passions qui donnèrent lieu à 650 000 fratricides ont du mal à s’estomper.

Et cela semblait être confirmé par le public de Tampa qui avait quasiment

un air d’avant-guerre, alors que celui de Charlotte avait le visage de

l’avenir.

Henry James a dit que l’Amérique était moins un pays qu’un univers.

Depuis soixante-dix ans, le monde, le globe est modelé par l’exemple et la

force de gravitation de l’idéal américain. C’est une responsabilité épique.

La vertu d’Obama la moins soulignée est son étonnante assurance face au

poste le plus élevé de la planète. Pensez à ces primaires au cours desquelles,

à plusieurs reprises, Mitt Romney réussit à être mené par des gens comme

Michele Bachmann, Newt Gingrich, Rick Perry, Rick Santorum et Herman

Cain. Dès qu’il ne remportait pas une victoire, Romney me rappelait Dan

Quayle, qui, en 1988, brigua la vice-présidence à la Nouvelle-Orléans :

pour reprendre les termes de Stuart Stevens (aujourd’hui chef stratège de

Romney), « on aurait dit qu’il venait de prendre un gramme de coke ».

Comme George W. Bush, Romney montrait peu de résistance à ce que

Gorki (un temps ami de Lénine) appelait le « sale venin du pouvoir ».

Pensez à Obama à Chicago en novembre 2008 : l’homme le plus calme

d’Amérique. Peut-être du monde.

Newsweek, 2012

 

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