La Friction du temps
Le parti républicain en 2012 : Tampa, Floride
« Combien pèse l’Union soviétique ? » demanda un jour Staline. Il
espérait instiller à ses conseillers terrifiés une idée de la place qui revenait
de droit à leur pays dans le monde : numéro 1. Pour ceux qui viennent vivre
aux États-Unis, et pas seulement en visite (comme moi, par exemple), c’est
la première chose qui frappe : la masse astronomique de l’Amérique. On se
demande : combien pèse l’Amérique ? Et bientôt on se pose la question de
sa place dans le monde (numéro 1), et de la durabilité de sa domination.
Et quel est le tonnage de sa machinerie politique ? En arrivant à Tampa,
en se dirigeant vers le haut lieu du Comité national des Républicains, on est
tout d’abord confronté à l’imposant labyrinthe totalement dénué d’humour
de la « sécurité » à l’américaine. Les rues bloquées, les inquiétants
hélicoptères géostationnaires, les (fausses) rumeurs de drones dans la
stratosphère, les gardes nationaux, les trois mille flics accourus de toute la
Floride, les hommes au gilet pare-balles estampillé shérif ou services
secrets, et les agents encore plus secrets : ils arborent a) un petit tube
plastique entortillé autour de l’oreille, et b) un air renfrogné. Ils sont comme
ça, 99,9 % du temps, les gars de la sécurité : des renfrognés professionnels.
Et bientôt, les rayons X et les fouilles au corps, des files d’attente qui vous
feraient hurler à LAX ou à JFK.
En premier lieu, le colossal édifice du Convention Center. Dans la
Google Media Lounge, j’ai été fasciné par un vaillant être multitâches sur
un tapis de course qui, en même temps, semblait-il, filmait avec son
ordinateur portable. Dans l’atrium béant, tous ceux qui ne hurlaient pas des
salutations étaient recroquevillés en communion tendue avec leur
BlackBerry ou leur iPad. Dans l’espèce de hangar du deuxième étage, les
chaînes de télévision divisaient l’espace en recoins intimes. L’échelle était
gargantuesque : vision opiacée et quinceyenne de l’infini.
Puis navette jusqu’au Tampa Bay Times Forum, l’amphithéâtre grand
comme un stade qui allait bientôt être honoré par la présence des stars du
Grand Old Party, leurs innombrables délégués et quinze mille représentants
des médias. Sur la scène, des quinquagénaires chevelus nasillaient le genre
de musique folk patriote qu’on pourrait appeler jingobilly. Emplissant les
écrans géants, ô combien symboliquement : des clips de soldats avançant dans un ralenti héroïque sur des terrains d’aviation, comme dans un
cauchemar sisyphéen. Les estrades étaient encombrées par le matériel des
équipes de télévision, lampes à arc, portiques, malles en métal et, plus loin,
enfoncées jusqu’aux chevilles dans des câbles enroulés comme des boas,
des silhouettes vaguement familières, sourires légèrement maladifs : des
têtes qu’on voyait à la télé, sous une mince couche de fond de teint.
Les présentateurs ressemblent beaucoup aux hommes politiques : le teint
pas humain, la mise en pli, le maquillage, comme disent les marxistes, ce
n’est pas un hasard. Ils sont avant tout des communicants. Et qu’est-ce qui,
exactement, était communiqué, là-bas dans le golfe du Mexique, au milieu
de mégatonnes de palans et de matos, des chapeaux en carton, de la
débauche de fric (favorisée par le Comité d’action politique « Plus-de-
temps-d’antenne-à-acheter »), des journalistes transpirant, éternuant
(successivement trempés par les averses, cuits à la vapeur par l’humidité
ambiante, glacés par la clim arctique) et de la succession sur le podium de
démagos et de lecteurs de cartes antisèche ? Quelles idées énonçait-on,
quelle politique pressentait-on, quelles philosophies explorait-on ?
On peut résumer la dialectique républicaine de 2012 comme suit :
qu’Obama ait ou pas hérité d’une situation difficile (les Démocrates, du
moins, se rappelleront l’avertissement historique de George W. Bush en
2008 : « Ce gogo pourrait plonger »), il n’a rien résolu, alors essayons
Romney, qui est homme d’affaires, pas socialiste. Ce concept, et ce fut le
seul et unique, fut martelé à coups de répétitions, de tautologies, de
platitudes, de redondances et de re-répétitions.
Matrones en ensemble rouge vif, flatteurs en costume cravate
d’ambassadeur sous leur tronche de cake, mauvaises rimes, calembours,
jeux de mots bricolés, allitérations, réitérations (ma maman m’a dit…
fonder une petite entreprise… Dieu Tout-Puissant est la seule Vérité…
hériter nos espoirs et nos rêves… mon papa m’a dit… fonder une petite
entreprise) – le tout relayé par les tweets débiles d’accros de la télé, qui
défilaient autour de la salle sur des bandeaux lumineux : « Je suis vraiment
trop fier d’être républicain », « La famille Bush est tellement formidable »,
« Regardez tous ces Olympiens sur la scène avec Romney. Trop trop cool ! »
Le Parti faisait la fête, sautillant, glapissant, tapant dans ses mains. Le
lendemain, j’étais aussi aigri que Bill Murray, à me mêler pour la millième
fois aux fêtards (« Choisissez votre partenaire et venez sur la piste ») sur
Gobbler’s Knob.
En moyenne une fois par soirée, la morne torpeur se levait brièvement.
Ann Romney est une femme qui met l’accent sur l’humain. Elle s’était
soumise, sans aucun doute avec quelques scrupules, à l’inévitable fausseté
du show politique ; et on se réchauffait à sa chaleur, même si on devinait
qu’une grande partie de son discours, l’accent mis sur les « mères qui
travaillent », le « couple qui souhaite avoir un deuxième enfant » mais ne
peut pas se le permettre, et ainsi de suite, n’était pas sincère. Les gens à la
peine qu’elle prétendait défendre (tout n’avait pas été rose pour les Romney
dans leur sous-sol, à l’époque…) sont ceux-là mêmes pour lesquels son
mari, s’il est élu, ne fera absolument rien. On voyait bien aussi qu’Ann ne
ferait en rien avancer la diversité appelée de ses vœux par le Grand Old
Party : on aurait dit la digne lauréate du concours Miss Bidon de lait 1970.
« Ce soir, je veux vous parler d’amour », avait-elle annoncé. Puis le
gouverneur Christie arriva en se dandinant. Or Chris voulait parler de Chris,
même s’il faisait ce qu’il pouvait pour la cause : sa maman lui avait dit,
apparemment, que l’amour, c’était de la crotte… et que ce qu’il nous fallait,
c’était du respect.
Ça, c’était mardi. Mercredi, nous fûmes réunis pour boire comme du
petit-lait, justement, les paroles du choix de Romney comme vice-
président : Paul Ron. Je sais que ça devrait être Paul Ryan, mais c’est facile
de le confondre avec Ron Paul : tous deux libertariens anti-avortement, ils
ont réussi à distiller quelques slogans carnassiers du roman illisible d’Ayn
Rand, La Grève (si le jeune Paul a le bonheur d’avoir une autre fille, il la
baptisera sans doute Ayn Ryan – pour faire la paire avec le Rand Paul de
Ron). Nous étions nombreux à penser que Romney aurait voulu quelqu’un
de plus tape-à-l’œil et populiste comme second, Christine O’Donnell, par
exemple, ou Joe le Plombier. Mais il a choisi à la place un mordu de
politique dur à cuire qui « représente quelque chose ».
Bizarrement, une partie de ce que Ryan représente mènera à la défaite
électorale en Floride. La seule raison pour laquelle on a organisé le congrès
à Tampa, c’était pour se rallier le Hillsborough County, un district jugé vital
si l’on voulait emporter le Sunshine State. Mais c’est aussi l’État des
Seniors. Or nous savons combien les personnes âgées aiment le défi de la
nouveauté, surtout quand il concerne leur survie physique. Ils sauteront sur
la possibilité de recevoir les fameux « coupons » avec tel ou tel consortium
santé et fric – une strate professionnelle désormais si franchement gangsterisée qu’elle déguise les agents de recouvrement en médecins et les
envoie aux urgences.
Nous reviendrons à Ryan. Mais, d’abord, terminons-en avec Romney. Ce
qu’il y eut de bien avec la première partie de Clint Eastwood, c’est que,
ignorant la lumière rouge, il dépassa de sept minutes son temps imparti de
marmonnements, suscitant la panique à la tour de contrôle, qu’il soumit
ainsi au supplice. Tout ce qui nous manquait, c’était un direct de Romney –
le sourire douloureux de Romney (le sourire d’un homme qui, après s’être
démis l’épaule, vient juste d’enfiler un smoking trop juste). Cela explique
peut-être en partie pourquoi le candidat fut si opaque et apparemment mal à
l’aise. Il ne répondit jamais, de loin ou de près, à la question que tous les
Américains doivent se poser : Mitt est-il le genre de gars avec qui on
aimerait partager un verre d’eau ? Arrivé à ce point, il est temps de se
rappeler un fait capital. Il n’y a qu’un principe sur lequel Romney n’a
jamais tergiversé : sa religion.
C’est un croyant cristallisé, pas accidentel. Ça se voit au lissé de son
visage. La conscience de la mortalité est en soi un facteur de vieillissement
– elle creuse les orbites, tourmente le front ; Romney a l’air de croire
vraiment qu’il est éternel (bizarrement, il a aussi l’air d’une star du porno
qui aurait dépassé la date de péremption). Mitt est mormon – même s’il
préfère ne rien en dire. Il est vrai que, si j’étais mormon, je préférerais aussi
éviter le sujet. Quelle que soit notre opinion de leur doctrine, les grands
monothéismes sont sanctionnés par leur durée : l’islam a quinze siècles à
son compteur, la chrétienté vingt, le judaïsme au moins quarante. L’une des
dizaines d’impostures nées dans le sillage du Grand Réveil au milieu du
xviiie siècle, le mormonisme, fut fondé le 6 avril 1830. La vulgarité et la
corruption – le goudron et les plumes – de ses origines sont typiques de
l’époque. Mais certains aspects de son histoire peuvent nous inciter à la
réflexion.
Le premier prophète du mormonisme, Joseph Smith, avait quarante-sept
épouses, dont la plus jeune était âgée de quatorze ans. Brigham Young, le
deuxième, en avait soixante-dix ; il a aussi initié une série d’assassinats
(pour mettre un terme à des rivalités intestines). Les mormons furent
victimes de persécutions, et ils ripostèrent ; par exemple, en 1857, ils
tuèrent cent vingt hommes, femmes et enfants à Mountain Meadows. Au
cours de la Guerre civile, les mormons étaient partisans du Sud,
inévitablement, d’ailleurs, puisque eux aussi faisaient commerce de chair humaine. Comme l’historien Hugh Brogan l’a dit : « Lincoln aurait tout
aussi bien pu dire de la polygamie ce qu’il a dit de l’esclavage, à savoir que,
si ce n’était pas une mauvaise chose, alors rien ne l’était. » Il fallut attendre
1890 pour que l’Église mormone renonce à cette pratique (mais elle perdura
longtemps dans le xxe siècle) ; et 1978 pour qu’une nouvelle « révélation »
dévoile que les Noirs étaient les égaux des Blancs : Mitt Romney avait
trente et un ans.
Il est possible que l’article le plus lourd dans le bagage mormon ne soit
pas autant ses ténèbres morales ou même sa nullité intellectuelle que son
affligeant esprit de clocher. À Tampa, ils appelaient Romney l’« homme au
grand cœur venu d’une petite ville ». Nous ne remettons pas en cause le
grand cœur, mais doutons terriblement du grand esprit. La vérité est que
Romney, qui aspire à diriger le monde libre, paraît ridicule ailleurs qu’en
Amérique. Comment pourrait-il chevaucher les océans – le saint des
Derniers Jours au visage épargné par les ravages du temps, qui croit que le
jardin d’Éden se trouve dans le Missouri ?
Au congrès, c’est l’art oratoire de Ryan, pas celui de Romney, qui inspira
le vent de triomphalisme le plus exalté. Et ce ravissement, nous dit-on,
demeurerait intact quand, le lendemain matin, on découvrirait que ce
discours était en grande partie un tissu de mensonges. D’après les
responsables de campagne, la tromperie en politique, de nos jours, n’est
plus sanctionnée. Lors de la préparation de cette campagne, les
Républicains ont d’abord envisagé une stratégie classique « en tenailles » :
ils achèteraient l’élection avec les millions du Comité d’action politique et
la voleraient en redécoupant certaines circonscriptions et en favorisant
l’abstention (le sort de cette manœuvre semble piétiner dans les tribunaux).
Pas de sanctions ? Détrompez-vous. Qui acceptera en souriant qu’on lui
mente perpétuellement ? Les effets de la malhonnêteté sont cumulatifs.
Indétectables par les groupes de discussion ou les appels automatisés, ils
agissent sur l’inconscient, créant le genre de malaise qui permettra
d’influencer les indécis en novembre.
En même temps, il faut admettre que l’Oncle Sam est plutôt
exceptionnel, voire exotique, dans son respect superstitieux de l’argent.
Dans tous les autres pays, la seule idée promue jusqu’à présent par les
Républicains au cours de ce siècle ne serait jamais abordée, et encore moins
débattue, votée, puis gratifiée d’un second mandat. Des
réductions d’impôt… pour les riches ? Cette politique clairement indécente est déjà un échec reconnu. D’après le Pew Research Center, seuls 8 % des
Américains ordinaires, et uniquement 10 % des classes aisées, pensent que
les riches sont trop imposés. En outre, le Grand Old Party est condamné par
la démographie. Il est tout simplement à court de ces Blancs qui forment sa
base électorale ; comme l’a admis un stratège de Romney : « Ce sera la
dernière fois que quelqu’un s’y essaiera. » Il est de notoriété publique que
les Républicains refusent de faire des compromis avec les Démocrates.
Combien de temps encore pourront-ils refuser de faire des compromis avec
la réalité ?
Comparons Tampa aux paroles et mentalités nettement plus séduisantes
venues de Charlotte, N.C. Il n’a guère été ragoûtant, ces derniers temps,
d’être témoins de la désacralisation, de la pénitence et d’aucuns pourraient
dire du durcissement d’usure du jeune président. Le peuple n’a pas non plus
apprécié d’assister à ce spectacle : l’indice de satisfaction du Congrès est de
9 % (alors que la Première dame atteint les 66 %, comme Colin Powell en
son temps). La violence de la répudiation d’Obama par les Républicains
avait des relents d’idéologie de la suprématie raciale, tout comme l’amour
inspiré par le couple Obama avait, de son côté, un fond abolitionniste : les
passions qui donnèrent lieu à 650 000 fratricides ont du mal à s’estomper.
Et cela semblait être confirmé par le public de Tampa qui avait quasiment
un air d’avant-guerre, alors que celui de Charlotte avait le visage de
l’avenir.
Henry James a dit que l’Amérique était moins un pays qu’un univers.
Depuis soixante-dix ans, le monde, le globe est modelé par l’exemple et la
force de gravitation de l’idéal américain. C’est une responsabilité épique.
La vertu d’Obama la moins soulignée est son étonnante assurance face au
poste le plus élevé de la planète. Pensez à ces primaires au cours desquelles,
à plusieurs reprises, Mitt Romney réussit à être mené par des gens comme
Michele Bachmann, Newt Gingrich, Rick Perry, Rick Santorum et Herman
Cain. Dès qu’il ne remportait pas une victoire, Romney me rappelait Dan
Quayle, qui, en 1988, brigua la vice-présidence à la Nouvelle-Orléans :
pour reprendre les termes de Stuart Stevens (aujourd’hui chef stratège de
Romney), « on aurait dit qu’il venait de prendre un gramme de coke ».
Comme George W. Bush, Romney montrait peu de résistance à ce que
Gorki (un temps ami de Lénine) appelait le « sale venin du pouvoir ».
Pensez à Obama à Chicago en novembre 2008 : l’homme le plus calme
d’Amérique. Peut-être du monde.
Newsweek, 2012
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