La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 61 sur 64

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La Friction du temps

Note et remerciements de l’auteur - Le péché naturel de la langue

Note et remerciements de l’auteur

 

Le péché naturel de la langue

 

Au fil de sa composition, un poème lyrique, comme une très brève

nouvelle, peut atteindre une limite après laquelle il n’est plus susceptible

d’être amélioré. Tout ce qui dépasse deux pages, comme nous le rappellera

plus tard John Updike, citant T.S. Eliot, succombe bientôt au « péché

naturel de la langue » et exige un travail d’une grande concentration. Par

péché naturel de la langue, j’imagine qu’Eliot fait référence à : a)

l’indocilité de la langue (sa façon de résister constamment et avec force

gigotements aux mains les plus expérimentées) ; et b) sa promiscuité : dans

la quasi-totalité de ses interactions, elle manque autant de discernement que

la menue monnaie et, comme elle, accumule sueur et poussière.

Les poètes connaissent bien ce sentiment soudain : mieux vaut en finir, et

vite, avec les corrections, car ces supposées améliorations causent de vrais

dégâts. Les romanciers partagent cette crainte : ils jouent nerveusement

avec une inspiration qui leur file entre les doigts. Northrop Frye,

philosophe-roi littéraire à qui je dois allégeance, disait que le géniteur d’un

poème ou d’un roman était plus sage-femme que mère : le but étant

d’amener l’enfant à la vie avec le moins de dégâts possibles. Si la créature

est bien vivante, elle réclamera à cor et à cri d’être libérée des « cordons

ombilicaux et sondes de l’ego ».

De son côté, la prose discursive (essais et reportages du type présenté

dans ces pages) ne peut s’affranchir de l’ego et est en tout cas toujours

perfectible. Pour ce recueil, j’ai pratiqué des coupes dans les articles

d’origine, fait des ajouts (notes de bas de page et post-scriptum), développé,

peaufiné… Souvent, j’ai simplement tenté de clarifier mon propos, de le

préciser, d’éliminer toute ambiguïté – sans pour autant le rendre plus visionnaire (je n’ai pas maquillé mes prophéties politiques, qui ont souvent,