La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 34 sur 64

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La Friction du temps

2. Ma Pub

c’est un boulot d’homme ? Ou d’ado ?

Nous voulons que nos champions bouillonnent de vie. Mais qu’en est-il

de Pete Sampras, alors – à qui l’on reproche si souvent de manquer de

« personnalité » ? À en croire l’ordinateur, Sampras est presque deux fois

meilleur que toutes les autres grandes figures du tennis. Quelle forme sa

« personnalité » prendrait-elle ? Plastronnerait-il, les poings fermés,

remuant les reins ? Tous les grands bouillonnent de vie, si le grand tennis

est ce qui vous intéresse (plutôt que quelque chose de plus sordidement

généralisé). Medvedev au regard effrayé, Courier à l’œil de serpent, le drôle

et fougueux Ivanisevic, l’innocent Bruguera, le wagnérien (et

machiavellien) Becker, le fanatique Michael Chang. Tous ces joueurs

montrent qu’il est parfaitement possible d’avoir, ou de contenir, une

personnalité – sans être un trou-du-cul.

 

The New Yorker, 1994

 

2 . Ma pub

 

Tous les deux ans, j’améliore et mets à jour le Monstrueux Tennisman.

Le Monstrueux Tennisman est le joueur parfait que le baron Frankenstein

pourrait assembler s’il travaillait en étroite collaboration avec un gourou

floridien comme Nick Bollettieri. En voici une description :

Tête : Muster. Jambes : Chang. (C’est un bon début.) Mains : Stitch.

Aisselles : Courier (à jamais le transpirant numero uno). Torse : Becker.

Pour brancher les coups eux-mêmes, on cannibaliserait tout simplement les

deux meilleurs Américains. Premier service, second service, smash :

Sampras. Coup droit, revers, relance : Agassi. Et, enfin, Edberg pour les

volées.

À Wimbledon, cette année, je me suis d’abord dit que le baron Bollettieri

avait passé des nuits blanches dans son labo et concocté la surpuissance de

Mark Philippoussis. On voyait quasiment les verrous sortir de sa nuque.

Puis le baron s’est calmé et nous a donné Richard Krajicek. Voilà ce qui

explique la mystérieuse absence, dans les derniers stades, de toutes les grandes stars : elles étaient en pièces détachées sur la table d’opération du

baron.

Krajicek, toutefois, n’est pas le Monstrueux Tennisman. Non, Richard

Krajicek n’est pas ce joueur-là. Martin Amis est ce joueur-là ; je suis ce

joueur-là. Krajicek est fort, mais je suis plus fort – dans au moins deux

domaines. Primo, ma confiance en moi (tellement importante en sport) est

d’un tout autre ordre. Krajicek a été étonné de gagner à Wimbledon ! Quand

mon tour viendra, j’accepterai mon triomphe dans la foulée et sans la

moindre trace d’humour. Secundo, Krajicek n’arrête pas de se blesser. Moi

pas.

Certes, le mal de dos quasi paralysant dont je suis atteint vient sans doute

d’avoir trop joué au tennis. Quelque forme de tennis que ce soit. Je souffre

des genoux en permanence. Mais je ne me blesse jamais. Bien sûr, j’entends

déjà les saint Thomas de ce monde me dire que j’ai trop attendu pour

espérer prétendre à la première place au niveau mondial. Il est parfaitement

possible, prétendent-ils, que je ne puisse même pas atteindre les quarts de

finale, voire figurer parmi les dix premiers. Je n’ai aucune réponse à leur

opposer. Je préfère laisser parler ma raquette.

Pour me préparer, je fais l’effort de compléter mon entrée dans le

classement ATP de tennis. Voici ce que ça donne :

Date de naissance : 25 août 49. Taille : 1,67 m. Poids : 68 kg. Joue :

droitier. Prix remportés : une croisière autour des îles Britanniques. Pertes :

dans les 200 livres (un pari sur Martin Amis).

Sommet de ma carrière : 1989 – lors d’une partie au Maroc, ai remporté

un jeu contre le pro de l’hôtel, Kabir, qui avait fait un jour un échauffement

avec Yannick Noah. 1991 – grâce à une victoire contre un sexagénaire, ai

réalisé le meilleur second tour de ma carrière au Trophée du Paddington

Sports Club pour les plus de trente-cinq ans. 1993 – ai battu Zach, David et

Andy deux dimanches consécutifs au PSC. 1995 – en double avec Peter

Fleming, ai donné la crampe de l’éditeur à un vénérable éditeur à la balle de

match, remportant le premier tournoi pros/amateurs (et la croisière autour

des îles Britanniques, à laquelle j’ai finalement renoncé). 1996 – ai

remporté un set face à Chris, encore au PSC ; Chris, de rage, en a cassé

deux autres raquettes. Ai battu Ray, toujours au PSC.

Le lecteur remarquera l’étonnant point d’interrogation, qui dit tout bas :

« Amis à l’US Open – en 96 ? » Il faut expliquer que j’ai décidé de ne pas

participer aux jeux Olympiques, et je viens de me retirer de l’Open. Ma

tactique, c’est de me préserver pour Wimbledon 97. J’ai encore un point

faible, que j’ai bien l’intention d’éliminer.

Franchement, c’est ma relance, qui n’est pas aussi bonne que celle

d’Agassi. Il m’arrive de penser que, dans ce domaine, je ne vaux guère

mieux que Jimmy Connors. Par définition, un service est une balle courte,

mais ma réaction a tout de même tendance à être précipitée. Je le remarque

notamment quand je suis face à des joueurs plus grands que moi (ou

insuffisamment ratatinés par l’âge). La plupart du temps, je me contente

d’une sorte de revers chopé.

Il reste tout de même un serveur qui m’inquiète vraiment. Pas Sampras.

Sampras ne mesure que 1,86 m. Je sais qu’il saute plus haut qu’Air Jordan

et n’a pas manqué un seul smash en dix ans. Mais je ferai un lob, ou

amortirai mes balles pour qu’elles retombent à ses pieds, ce qui fera

vraiment sortir Pete de ses gonds. Courier peut s’attendre au même

traitement de ma part.

À Wimbledon, je ne serai sans doute pas classé et devrai donc sans doute

affronter des joueurs tout à fait raisonnables dans les premières poules.

J’imagine la scène : vers la tombée de la nuit le premier jour, sur le court

13, la lumière est mauvaise… Nous avons atteint l’inévitable jeu décisif du

premier set. Regard porté au-delà du filet, je fais la mise au point. Mon

adversaire est meilleur sur l’herbe et il donne tout. Goran Ivanisevic se

prépare à servir avec de nouvelles balles…

Ou bien Goran craquera-t-il, comme toujours. Ma confiance en moi

reprendra alors du poil de la bête. Je ne prévois pas de problème avant la

poule 16, et il est possible qu’avec des joueurs comme Stitch ou

Kafelnikov, je ne gagne pas avant le quatrième set. Ensuite, Edberg en quart de finale ; puis Pete ou Andre – peu importe – aux demi-finales. Le baron