La Friction du temps
3. Tentatrice et Jonathan Morgan
J’ai déjeuné avec Tentatrice (Features). J’ai déjeuné avec Chloe (Gonzo).
Et le lendemain, je suis allé voir Chloe sur le plateau de Welcum in
Chloeville (« Bonfoutre de Chloeville »).
Mon déjeuner avec Tentatrice fut relativement calme. D’abord, la scène
me rappela la fois où j’avais interviewé Penny Baker, qui avait été élue
Playmate Playboy de l’année : au bout de soixante secondes, j’étais à court
de questions. À l’instar de Penny, Tentatrice semblait être sur ses gardes à
cause de la présence d’un cadre de sa boîte – en cette occasion Steve
Orenstein de Wicked Pictures, pour qui elle joue sous contrat. Mais
Tentatrice a fini par se détendre.
« Dites-moi, Tentatrice, demandai-je (après m’être excusé du côté
primaire et gênant de ma question), qu’est-ce que vous refusez de faire ?
— Je ne fais pas l’anal. Ils veulent me forcer. Vous savez… juste un doigt
ou la langue. Ou un enfoncement mini : juste le gland. Mais je refuse.
Avant, je ne faisais pas les faciaux. Maintenant, je les fais. »
Faciaux : il ne s’agit pas de traitements esthétiques ou de massages des
pommettes et des tempes. Mais de ce qu’on appelle indifféremment le pop
shot (le coup de fusil) ou le money shot (la grande scène du deux) :
l’éjaculation du mâle.
« Et qu’est-ce qui se passe quand un partenaire n’arrive pas à bander ? »
Jadis, le fiasco sexuel était la Némésis du porno. Une contre-performance
pénienne traçait la ligne de démarcation entre perte et profit. Mais la
situation a changé, m’indique-t-on, grâce au Viagra. Grâce auquel l’acteur
se produit quarante-cinq minutes plus tard, cramoisi et avec un mal de tête
carabiné. « On perd aussi une certaine dimension, explique John Stagliano.
Le gars baise sans être excité ! » C’est juste « pour la galerie » – et bientôt
on en revient à : les foufounes, c’est des conneries.
Autre problème avec le Viagra : le type peut avoir un problème au
moment du pop shot, et ainsi compromettre le facial.
« Que faites-vous alors, Tentatrice ?
— On te donne une gorgée de piña colada. Tu la gardes dans la bouche
puis tu la laisses… genre… couler tout autour de l’engin qui se trouve être
dans ta bouche à ce moment-là. »
Physiquement, Tentatrice me rappelait les filles de mes amis. Pas la
moindre timidité verbale mais, au niveau du look, si. Longs cheveux raides
régulièrement ramenés derrière l’épaule d’un mouvement lent des mains,
aucun vernissage du visage, yeux gentiment plissés, il émanait d’elle ce que
le poète Philip Larkin (1922-1985) appelait la « force et l’épreuve / d’être
jeune ». Je l’ai interrogée sur son parcours et elle m’en a raconté un bout. Et
oui, il y avait là de la force et de la douleur (et de la jeunesse, à n’en pas
douter : Tentatrice a vingt et un ans).
« Mais je ne veux pas que vous écriviez là-dessus. Et vous pourrez ne pas
citer mon vrai nom… ? Je n’ai plus de relations amoureuses. Elles sont trop
déstabilisantes. Je ne fais l’amour qu’à l’écran. »
Tentatrice est l’une des heureuses élues. C’est une star. Après le déjeuner,
je me suis rendu à Wicked Pictures discuter avec Jonathan Morgan (acteur
devenu réalisateur) dans une salle de montage informatisée où il montait
son dernier Feature, une comédie incroyablement pas drôle, Inside Porn
(« Au fond du porno »).
« Ah ! s’exclame-t-il. Voilà un double anal. »
Un double anal : à ne pas confondre avec une DP (double pénétration :
anale et vaginale simultanées grâce à la présence de deux hommes). Un
double anal est un double anal. Il existe aussi des triples anaux.
« Les filles sont cataloguées A, B et C, explique Jonathan. Le nom des
filles A figure sur le boîtier. C’est elles qui ont le pouvoir. Alors elles
arrivent en retard ou pas du tout. 99,9 % font ça. » Avec un geste en
direction de l’écran : « Ça, c’est une borderline A/B qui fait un double anal.
Les réalisateurs s’en souviendront. Elle va recevoir des coups de fil. Pour
un double anal, généralement, c’est une B ou une C. Elles doivent accepter
de faire les trucs cochons, sinon, elles n’auront pas de coup de fil. Elle a un
gamin, elle a des vergetures… alors, elle se retrouve là à faire un double
anal.
« Il y a des filles qui sont usées au bout de… neuf mois, un an. Une fille
de dix-huit ans, mignonne… elle signe avec une agence, elle tourne cinq
films dans sa première semaine. Cinq réalisateurs, cinq acteurs, cinq fois
cinq : elle reçoit des coups de fil. Cent films en quatre mois. Très vite, c’est
plus une nouvelle. Son tarif baisse, elle ne reçoit plus de coups de fil.
Après, c’est : “Bon, tu acceptes de faire de l’anal ? Et les tournantes ?” Après ça, elle est usée. Plus un seul coup de fil. Les forces du marché, dans