La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 22 sur 64

Pages du PDF

La Friction du temps

3. Tentatrice et Jonathan Morgan

 

J’ai déjeuné avec Tentatrice (Features). J’ai déjeuné avec Chloe (Gonzo).

Et le lendemain, je suis allé voir Chloe sur le plateau de Welcum in

Chloeville (« Bonfoutre de Chloeville »).

Mon déjeuner avec Tentatrice fut relativement calme. D’abord, la scène

me rappela la fois où j’avais interviewé Penny Baker, qui avait été élue

Playmate Playboy de l’année : au bout de soixante secondes, j’étais à court

de questions. À l’instar de Penny, Tentatrice semblait être sur ses gardes à

cause de la présence d’un cadre de sa boîte – en cette occasion Steve

Orenstein de Wicked Pictures, pour qui elle joue sous contrat. Mais

Tentatrice a fini par se détendre.

« Dites-moi, Tentatrice, demandai-je (après m’être excusé du côté

primaire et gênant de ma question), qu’est-ce que vous refusez de faire ?

— Je ne fais pas l’anal. Ils veulent me forcer. Vous savez… juste un doigt

ou la langue. Ou un enfoncement mini : juste le gland. Mais je refuse.

Avant, je ne faisais pas les faciaux. Maintenant, je les fais. »

Faciaux : il ne s’agit pas de traitements esthétiques ou de massages des

pommettes et des tempes. Mais de ce qu’on appelle indifféremment le pop

shot (le coup de fusil) ou le money shot (la grande scène du deux) :

l’éjaculation du mâle.

« Et qu’est-ce qui se passe quand un partenaire n’arrive pas à bander ? »

Jadis, le fiasco sexuel était la Némésis du porno. Une contre-performance

pénienne traçait la ligne de démarcation entre perte et profit. Mais la

situation a changé, m’indique-t-on, grâce au Viagra. Grâce auquel l’acteur

se produit quarante-cinq minutes plus tard, cramoisi et avec un mal de tête

carabiné. « On perd aussi une certaine dimension, explique John Stagliano.

Le gars baise sans être excité ! » C’est juste « pour la galerie » – et bientôt

on en revient à : les foufounes, c’est des conneries.

Autre problème avec le Viagra : le type peut avoir un problème au

moment du pop shot, et ainsi compromettre le facial.

« Que faites-vous alors, Tentatrice ?

— On te donne une gorgée de piña colada. Tu la gardes dans la bouche

puis tu la laisses… genre… couler tout autour de l’engin qui se trouve être

dans ta bouche à ce moment-là. »

Physiquement, Tentatrice me rappelait les filles de mes amis. Pas la

moindre timidité verbale mais, au niveau du look, si. Longs cheveux raides

régulièrement ramenés derrière l’épaule d’un mouvement lent des mains,

aucun vernissage du visage, yeux gentiment plissés, il émanait d’elle ce que

le poète Philip Larkin (1922-1985) appelait la « force et l’épreuve / d’être

jeune ». Je l’ai interrogée sur son parcours et elle m’en a raconté un bout. Et

oui, il y avait là de la force et de la douleur (et de la jeunesse, à n’en pas

douter : Tentatrice a vingt et un ans).

« Mais je ne veux pas que vous écriviez là-dessus. Et vous pourrez ne pas

citer mon vrai nom… ? Je n’ai plus de relations amoureuses. Elles sont trop

déstabilisantes. Je ne fais l’amour qu’à l’écran. »

Tentatrice est l’une des heureuses élues. C’est une star. Après le déjeuner,

je me suis rendu à Wicked Pictures discuter avec Jonathan Morgan (acteur

devenu réalisateur) dans une salle de montage informatisée où il montait

son dernier Feature, une comédie incroyablement pas drôle, Inside Porn

(« Au fond du porno »).

« Ah ! s’exclame-t-il. Voilà un double anal. »

Un double anal : à ne pas confondre avec une DP (double pénétration :

anale et vaginale simultanées grâce à la présence de deux hommes). Un

double anal est un double anal. Il existe aussi des triples anaux.

« Les filles sont cataloguées A, B et C, explique Jonathan. Le nom des

filles A figure sur le boîtier. C’est elles qui ont le pouvoir. Alors elles

arrivent en retard ou pas du tout. 99,9 % font ça. » Avec un geste en

direction de l’écran : « Ça, c’est une borderline A/B qui fait un double anal.

Les réalisateurs s’en souviendront. Elle va recevoir des coups de fil. Pour

un double anal, généralement, c’est une B ou une C. Elles doivent accepter

de faire les trucs cochons, sinon, elles n’auront pas de coup de fil. Elle a un

gamin, elle a des vergetures… alors, elle se retrouve là à faire un double

anal.

« Il y a des filles qui sont usées au bout de… neuf mois, un an. Une fille

de dix-huit ans, mignonne… elle signe avec une agence, elle tourne cinq

films dans sa première semaine. Cinq réalisateurs, cinq acteurs, cinq fois

cinq : elle reçoit des coups de fil. Cent films en quatre mois. Très vite, c’est

plus une nouvelle. Son tarif baisse, elle ne reçoit plus de coups de fil.

Après, c’est : “Bon, tu acceptes de faire de l’anal ? Et les tournantes ?” Après ça, elle est usée. Plus un seul coup de fil. Les forces du marché, dans