La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 39 sur 64

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La Friction du temps

Plus personnel – 2

 

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En écrivant

La Flèche du temps

 

« Pourquoi avez-vous décidé d’écrire un roman sur l’Holocauste ? »

Quand on me met ainsi au défi, ce qui arrive encore parfois, je ne peux

répondre que de la façon suivante : « Mais… je n’ai jamais écrit de livre sur

l’Holocauste ! » Je n’ai d’ailleurs jamais décidé non plus d’écrire un roman

sur la sexualité adolescente, l’Angleterre de Thatcher, le Londres du

millénaire ou le goulag (que je n’ai pas moins terminé en 2006). Avec son

verbe totalement inapproprié et sa préposition présomptueuse, la question

révèle une grande quoique compréhensible naïveté concernant la façon dont

on fabrique les romans. Car le roman, dit Norman Mailer, est l’« art qui fait

peur ».

Décider d’écrire un roman sur un sujet particulier – par opposition à se

retrouver à écrire un roman sur un sujet particulier – me semble être une

bonne définition du syndrome de la page blanche. Quelle que soit sa

longueur (vignette, court roman ou épopée), une œuvre de fiction débute

avec une vague idée : une idée qui est aussi une sensation physique. Il est

difficile de dire mieux que Nabokov, qui a parlé de « frisson » et de

« pulsation ». Celle-ci peut avoir diverses origines : un article dans un

journal (c’est très commun), les bribes d’un rêve, une citation mi-oubliée.

La fermentation cruciale, l’élément déclencheur se trouvent dans ceci : le

frisson doit être lié à quelque chose qui est déjà présent dans le

subconscient.

La Flèche du temps dut tout à une coïncidence, ou plutôt une confluence.

Vers le milieu des années 80, j’ai commencé à passer les étés au cap Cod,

Massachusetts, où je me suis lié d’amitié avec le distingué psychohistorien

Robert Jay Lifton. Bob était et reste l’auteur d’une série de livres sur les

horreurs politiques du xxe siècle : la révolution culturelle en Chine,

Hiroshima, le Vietnam. En 1987, il m’a donné un exemplaire de son dernier

livre (sans doute le plus connu), Les Médecins nazis : le meurtre médical et

la psychologie du génocide.

La mission historiographique de Lifton consiste à définir le nazisme

comme une idéologie en premier lieu biomédicale. Cela se trouve dans

Mein Kampf : « Quiconque veut guérir cette époque, qui est malade et pourrie de l’intérieur, doit d’abord avoir le courage de clarifier les causes de

ce mal. » Le Juif était l’agent de « pollution » et de « tuberculose »

« raciales » : l’« éternelle sangsue », le « porteur de microbes », le « ver

dans le cadavre pourrissant ». En conséquence, le médecin devait devenir

un « soldat biologique » ; le guérisseur devait se faire tueur. Dans les

camps, tous les meurtres non arbitraires étaient supervisés par des médecins

(ainsi que dans les crématoriums). Comme l’a exprimé l’un d’eux, « par

respect pour la vie humaine, je retirais un appendice gangrené d’un corps

malade. Le Juif est l’appendice gangrené dans le corps de l’humanité ».

Cette année-là, j’avais déjà, parallèlement, l’envie de m’attaquer à une

nouvelle sur une vie vécue à rebours. Cette idée ténue me plaisait en tant

que possibilité poétique mais elle paraissait fatalement dénuée d’aspérités.

Je ne trouvais pas à l’appliquer à une vie vécue ainsi. Quelle vie ? Or, en

entamant la lecture des Médecins nazis, je me suis mis à penser, et c’était

déconcertant : cette vie-là. La vie d’un médecin nazi. « Né » vieillard en

Nouvelle-Angleterre ; « mort » bébé en Autriche, dans les années 20…

Après plus d’un an de lectures et de combats quotidiens avec

l’impression panique que je profanais quelque chose (quel droit avais-je de

m’attaquer à ce sujet sépulcral, qui plus est d’un point de vue apparemment

« ludique » ?), je me mis à écrire. Instantanément, je fis une découverte qui

m’enhardit : l’aiguille du temps se trouve être la flèche de la raison ou de la

logique, ce à quoi on pouvait s’attendre, mais c’est aussi la flèche de la

moralité. Passez le cinéma de la vie à l’envers et (par exemple) la ville

d’Hiroshima est bâtie en un instant ; la violence devient bénigne ; tuer

devient guérir, guérir tuer ; l’hôpital est une salle de torture, le camp de la

mort une fontaine de vie. Inversez la flèche du temps, et le projet nazi

devient ce que Hitler a dit qu’il était : le moyen de redonner son unité à

l’Allemagne – ce qui m’apparaît encore comme une jauge de cette atrocité

terminale et diamétralement opposée : elle exigeait de la flèche du temps

qu’elle pointe dans l’autre direction.

Nous nous posons souvent la question : qui était pire, la petite moustache

ou la grosse, Hitler ou Staline ? Quinze ans après, j’ai écrit un roman sur

l’holocauste russe (La Maison des rencontres) ; il fut, dois-je d’ailleurs

préciser, le plus difficile à écrire, parce qu’il se concentrait sur les victimes

et pas sur les bourreaux. Mais la question n’a guère lieu d’être. Dans notre

hiérarchie du mal, nous plaçons instinctivement Hitler en premier. Et nous

avons raison.

Le goulag – ce n’est pas assez reconnu – était avant tout un système

d’esclavage d’État. Le but, jamais atteint, était de faire de l’argent. C’est un

motif que nous pouvons comprendre. Le concept nazi, avec ses « rêves de

toute-puissance et de sadisme » (Lifton), était totalement inhumain, ou

« contre-humain », pour reprendre Primo Levi : tel un monde qui avancerait

à rebours. Les nazis avaient le niveau intellectuel des tabloïds de

supermarché. Nous ne serions pas surpris d’apprendre qu’avait été créé à

Berlin un bureau d’État destiné à prouver que les Aryens ne descendaient

pas des singes mais venaient du continent perdu de l’Atlantide, dans les

Cieux, où ils étaient préservés dans la glace depuis le début des temps.

 

The Guardian, 2010

 

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