La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 13 sur 64

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La Friction du temps

Bellow, pas James

 

Alors que la poésie anglaise « ne redoute personne », comme l’écrivait

E.M. Forster en 1927, le roman anglais « est moins triomphaliste » : restait

donc la menue question des Russes et des Français. Forster publia son

dernier roman, Route des Indes, en 1924, mais vécut jusqu’en 1970 – assez

longtemps pour assister à un profond remaniement dans l’équilibre des

pouvoirs. Le roman russe, plus robuste et fou que jamais dans les premières

années du siècle (Ivan Bounine, Andreï Biely, Mikhaïl Boulgakov, Ievgueni

Zamyatin), avait été éradiqué de la surface de la terre ; le roman français

paraissait s’être fourvoyé dans des périphéries philosophiques plus adaptées

à l’essai ; quant au roman anglais (qui attendait encore la somptueuse

imprégnation des ex-colonisés), il paraissait… eh bien… désespérément

anglais – lamentablement inerte et consanguin. Pendant ce temps, et comme

pour refléter la réalité politique, le roman américain assumait son évidente

destinée.

Devenu dominant, il était lui-même dominé par le roman juif-américain,

et chacun sait qui dominait celui-ci : Saul Bellow. Moins que sur les ventes,

les titres universitaires, les rosettes et les écharpes, son hégémonie reposait

et repose encore sur une inconstestable légitimité. Prétendre le contraire

serait gaspiller sa salive. Bellow voit plus que nous voyons – voit, entend,

sent, goûte, touche… Comparé à lui, le reste d’entre nous n’est conscient

que par intermittence ; intellectuellement aussi, ses phrases pèsent

davantage que celles de tous les autres. John Updike et Philip Roth, les

deux écrivains sans doute les plus à même de rivaliser avec Bellow, ou de

lui succéder, ont tous deux reconnu que sa supériorité ne se comptait pas

seulement en années. L’égomanie est l’une des composantes du talent

littéraire, et pas des moins encombrantes : la rêverie égomaniaque n’est pas,

comme on le suppose souvent, une stupeur d’autosatisfaction ; ce serait

plutôt comme un état permanent d’alerte rouge. Or les écrivains américains,

notamment, sont étonnamment sensibles à la hiérarchie.

Avec quelque impertinence, on pourrait résumer d’un seul mot les

préoccupations majeures du roman juif-américain : les shiksas

(littéralement : les « choses détestées »). Il s’avéra qu’il y avait quelque

chose de captivant dans le conflit entre la sensibilité juive et les tentations – les incontournabilités – de l’Amérique matérialiste. Ainsi qu’un narrateur

de Bellow le formule : « À la maison, une loi archaïque ; dehors, les choses

de la vie. » La loi archaïque est sombre, liée au sang, percluse de

culpabilité, acquise au renoncement et transcendantale ; les choses de la vie

sont atomisées, irréfléchies et impures. Bien sûr, le roman juif-américain

subsume l’expérience de l’immigrant de la première génération, tout juste

séparé du « vieux pays » ; l’accent est mis sur l’angoisse de l’« avoir droit »

(également marquée chez Roth et chez Malamud). Ce n’est pas l’angoisse

de ne pas réussir, d’échouer : on tourne autour du droit de statuer, de juger,

bref, le droit d’écrire. La conséquence semble en être que ces romanciers

ont apporté une nouvelle intensité à l’engagement de l’auteur, qui offre son

être tout entier, sans la moindre retenue. Malgré le côté comique et

déflationniste, centré sur ce que Herzog appelait les « erreurs nobles », dans

le roman juif-américain se cache quelque chose d’historiquement lugubre :

un aboutissement de la cruauté humaine. On avait du mal à mesurer

l’ampleur de cette cruauté en 1944, l’année qui vit le début de l’épopée-

feuilleton de Bellow. Par la suite, l’Amérique serait perçue comme le « pays

du redressement historique », un endroit où (ainsi qu’il l’a écrit avec une

froide sobriété) « l’on ne pouvait pas mettre à mort les Juifs ».

Universalisant, le roman juif-américain pose la question corps/esprit –

puis va de l’avant et y répond aussitôt. « Quand une nouvelle pensée lui

saisissait le cœur, il allait à la cuisine, son Q.G., pour la coucher noir sur

blanc », écrit Bellow dans la première page de Herzog (1964). Quand une

nouvelle pensée lui saisissait le cœur : la voix n’est pas dissociée, elle réagit

au monde avec une sensualité passionnée, sur un ton célébratoire pas moins

prodigieux et infatigable. Bellow a présidé à une efflorescence qui, de toute

évidence, doit beaucoup au contexte historique ; or nous devons conclure,

sur un mode élégiaque, que cette phase est en train de se conclure. On ne

voit rien la remplacer. L’« assimilation » est-elle responsable de cela, ou le

processus fut-il plus mou, plus diffus ? « Votre histoire, aussi, est devenue

l’une de vos options », note sèchement le narrateur de La Bellarosa

Connection (1989). « Avoir ou ne pas avoir une histoire était une

“considération” qui dépendait entièrement de chacun. » Songeant au célèbre

essai de Philip Rahv, datant de 1939, nous pouvons affirmer que les visages

pâles avaient vaincu les Peaux-Rouges. Roth maintiendra la tradition, un

certain temps. Mais il est Uncas : le dernier des Mohicans.

Éloge et dénigrement jouent leur rôle dans le contrôle de la qualité du

journalisme littéraire mais, quand le jugement de valeur s’applique au

passé, son irrationalité fondamentale apparaît au grand jour. La pratique qui

consiste à réarranger le canon pour des motifs esthétiques ou moraux

(aujourd’hui, ces motifs seraient politiques – à savoir, égalitaristes) fut

imparablement ridiculisée par Northrop Frye dans son Anatomie de la

critique (1957). Imaginer une Bourse littéraire dans laquelle les réputations

« montent puis s’effondrent », arguait-il, c’est réduire la critique littéraire à

la sphère des « ragots des classes oisives ». On pourra y consacrer tout le

temps qu’on voudra, on pourra se tuer à la tâche, on n’arrivera jamais à

démontrer que Milton est meilleur poète que Macaulay ou, d’ailleurs, que

William McGonagall (qui jouit de la réputation de pire poète de l’histoire

britannique). C’est évident, c’est clair comme de l’eau de roche, mais il est

impossible de le prouver.

Je me propose néanmoins de faire une prédiction étayée sur les avenirs

littéraires : je clame que Bellow émergera comme le plus grand romancier

américain. Le génie narratif, autour de nous, abonde et, tel Bellow, tend

vers le visionnaire – une qualité nécessaire si l’on veut interpréter le

Nouveau Monde. Mais quand nous examinons la surface verbale,

l’instrument, la prose, Bellow est sui generis. Qu’aurait-il à craindre ? Les

formulaires mélodramatiques de Hawthorne ? Les innombrables facéties de

Melville ? La menace obscurément itérative de Faulkner ? Non. Le seul

Américain qui pourrait vraiment menacer Saul Bellow est Henry James.

 

Tout écrivain noue un lien matrimonial platonique avec son lectorat. De

ce point de vue, les romans de James suivent un arc particulier : séduction,

lune de miel, cohabitation vigoureuse, suivies de détachement, éloignement,

lits séparés et, finalement, chambre à part. Comme dans tout mariage, la

relation se mesure à la qualité des échanges quotidiens, à la qualité de leur

langage. Même à son summum d’équité et de séduction (la délicatesse

androgyne, le regard délicieusement autre), la prose de James souffre d’un

grave défaut comportemental.

Les spécialistes de l’usage de la langue l’ont baptisé : « Variation

élégante ». L’expression est sciemment ironique, car l’élégance recherchée

est en réalité une pseudo-élégance, une anti-élégance. Ainsi : « Obliquant à

gauche, vers le Ponte Vecchio, elle s’arrêta devant l’un des hôtels qui donnent sur ce charmant édifice. » Pourquoi pas une autre variation sur ledit

pont, tout simplement un vulgaire petit « celui-ci » ? Un peu plus loin, le

petit déjeuner devient « cette collation », la théière « ce réceptacle », Lord

Warburton est « ce noble personnage » (ou « le maître de Lockleigh ») et

les lettres deviennent des « missives », les bras, « ces membres » ; et ainsi

de suite.

Hormis qu’elles poussent le lecteur à gémir trois fois dans une même

phrase, les variations jamesiennes pointent des défauts plus profonds :

affectation, méticulosité, manque de chaleur, de franchise et d’engagement.

Tous les exemples cités sont extraits de Portrait de femme (1881), du début

de la généreuse et hospitalière période médiane. Quand nous entamons le

labyrinthe arctique du « James tardif », le repoussement du lecteur et le

choix de l’introversion sont à la hauteur de ceux de Joyce, mais prolongés

bien plus diaboliquement.

Le mariage fantôme avec le lectorat soutient l’équilibre créatif du

romancier. La relation doit être inconsciente, muette, tacite et, cela va de

soi, imprégnée d’amour. L’amour de Bellow pour ses lecteurs a toujours été

à la fois sagement subliminal et aussi ardent qu’exaltant. Il est combiné à

une autre forme d’amour pour produire ce qu’on pourrait appeler l’essence

bellowienne. En relisant la nouvelle de la dernière période intitulée Au bord

du Saint-Laurent, j’ai découvert que j’avais souligné un passage et écrit

dans la marge : « C’est donc ça ? » Voici le passage en question :

 

Ce n’était pas une femme qu’on pouvait aimer mais le garçon l’aimait et elle en était consciente. Il les aimait tous. Il aimait même Albert. En visite à Lachine, il dormait avec lui et, le matin, il lui arrivait de lui caresser le crâne et, même quand Albert rejetait rudement ce contact, il continuait de l’aimer. Ses cheveux poussaient en rangs resserrés, une enfilade infinie de rangs.

 

Ces observations, Rexler l’apprendrait plus tard, étaient toute sa vie – tout son être – et l’amour était la source d’où elles jaillissaient. À chaque trait physique correspondait un sentiment. Par deux, paire après paire, ils faisaient la navette entre son âme et l’extérieur.

 

Et c’est en effet exactement cela, je crois. L’amour a toujours été célébré,

entre autres, pour sa faculté à transformer ; c’est grâce à lui et à son besoin

entêtant de commémorer et de préserver (« Je suis la Némésis des apprentis

oubliés »), que Bellow métamorphose le monde :

 

Napoleon Street – tel un jouet –, corrompue, démente, crasseuse, grouillante, battue par les intempéries, les bootleggers récitant d’antiques prières : Moses y était profondément attaché. Il y avait là un éventail de sentiments plus large qu’il n’avait jamais connu. Les enfants de la race, par un miracle infaillible, ouvraient les yeux sur une succession de mondes nouveaux, époque

après époque, et récitaient la même prière, aimant ardemment ce qu’ils découvraient. Herzog se demanda ce qu’on pouvait trouver à redire à Napoleon Street. Tout ce qu’il désirait s’y trouvait.

 

« Je suis américain, de Chicago », déclare Augie March, d’emblée. Il

aurait pu dire : « Je suis russe, de Québec – j’ai emménagé à Chicago à neuf

ans. » Bellow est russe : un vrai Tolstoï, dans sa limpidité et son amplitude.

Ce qui nous amène à un autre fantôme de Saint-Pétersbourg : Vladimir

Nabokov. Sincère admirateur de Pnine (1957) et de Lolita (1955), Bellow a

toujours pensé que, sur le plan artistique, leur auteur était affaibli par ses

privilèges (le défaut jamesien) ; et il est certain que c’est la réalité sociale

qui isole Ada (1969), roman dans lequel le lien avec le lecteur est purement

et simplement sectionné. Nabokov n’était pas un immigré (« Ne te

comporte pas comme un foutu immigré », dit un frère aîné de Herzog quand

celui-ci pleure à l’enterrement de leur père) : Nabokov est toujours resté un

émigré. Il était incapable de devenir américain ; en Amérique, il a toujours

eu l’impression de vivre dans les bas-fonds – confort ou pas. Bellow, lui, a

passé son enfance dans les taudis, et son art en a bénéficié : non seulement

ils offraient l’éventail le plus vaste de sentiments humains mais ils

dirigeaient aussi le regard vers le haut, vers le transcendant.

Il y a quelques années, j’ai eu une curieuse conversation avec un

romancier notoirement prolifique qui venait tout juste de finir de relire Les

Aventures d’Augie March (1953). Nous en avons parlé ; puis il crut changer

de sujet en disant : « Je me suis installé dans mon bureau aujourd’hui… et

rien. Pas une phrase, pas un mot. Je me suis dit : “Ça est y est, cette fois,

c’est foutu.” » J’ai répondu : « Ne vous inquiétez pas, vous n’étiez pas en

cause. C’est la faute d’Augie March. » Car il m’était arrivé la même chose.

C’est l’effet que Bellow produit, avec sa prose incandescente, ruisselante :

il peut vous donner l’impression que toutes les phrases, tous les mots, lui

appartiennent, à lui et à personne d’autre. En même temps, nous partageons

l’euphorie utopique d’Augie lorsque, quasiment réduit à l’inexistence au

Mexique (v. 1940), il entraperçoit nul autre que Léon Trotski :

 

Je crois que ce qui me stimulait en lui, c’était l’impression qu’il donnait d’emblée – et peu importait le tas de ferraille qu’il conduisait ou l’étrangeté de son entourage – de naviguer en se repérant aux étoiles, de ne s’attacher qu’aux considérations les plus hautes, d’être digne de prononcer les mots les plus importants du monde, d’employer les termes les plus universels. Quand on en est réduit à un genre de navigation très peu stellaire, comme je l’étais alors, godillant dans une baie peu profonde, rampant d’un râteau à coques au prochain, il est stimulant d’entrapercevoir la grandeur des eaux profondes. Et plus qu’une grandeur établie, une grandeur d’exil, car l’exil était pour moi un signe de la persistance des choses les plus élevées.

The Atlantic Monthly, 2003

 

Post-scriptum. Si la définition que donne Herman Melville de la prose,

une « multiple facétie », n’est peut-être pas gravement trompeuse, elle n’en

est pas moins gravement inadéquate. Après un intervalle de près d’un demi-

siècle, je suis retourné à Moby Dick, j’ai passé tout un mois, l’été dernier, à

dodeliner de la tête, entre gratitude et admiration. Techniquement, c’est une

réalisation unique : pour les quatre cinquièmes, c’est du pur remplissage

(pire encore que Don Quichotte). Sauf que, chez Melville, le remplissage

est un ballast nécessaire. Moby Dick serait un candidat sérieux au titre de

plus Grand Roman Américain – si ce n’est que l’« Amérique » figure peu

au fil de ses pages, et qu’il n’y a pas de femmes (même les baleines sont,

sans exception, des mâles) : or qui pourrait nous fournir un panorama

national sans Amérique et sans femmes ? En même temps, de manière

presque déconcertante, c’est un roman gorgé d’amour. Si Augie March

saisit l’âme américaine, Moby Dick saisit le cœur américain. La chaleur de

la générosité de Melville se déverse dans l’âme du lecteur, et ce dernier

réagit et le lui rend bien. Ce qui nous fait d’autant plus regretter le sort du

roman. Melville, né en 1819, est mort en 1891. Moby Dick parut, et sombra,

en 1851. À quarante ans, son auteur, qui n’était quasiment plus lu, fut réduit

à travailler à la douane de New York. Par la suite, comme Thomas Hardy, il

se réfugia dans la poésie ; la renaissance de Melville débuta exactement un

siècle après sa mort… Au fait, le « romancier notoirement prolifique »

qu’Augie March avait laissé pantois était Salman Rushdie. Qui s’en est vite

remis.

 

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