La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 38 sur 64

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La Friction du temps

Tennis, mon beau revers

 

J’ai commencé le tennis, de zéro, adolescent, avec une série de leçons.

D’abord en salle, avec Harry, le genre d’épave sur le retour qui sifflait une

bouteille de porto au petit déjeuner ; et ensuite avec le vieux Syd, un

professeur freelance qui enseignait sur un court dans un parc public : il avait

des jambes étonnamment arquées, dont les genoux refusaient de se plier.

Harry et Syd étaient, vu leur âge, de déplorables spécimens physiques, mais

ils avaient en commun la qualité qui distingue les bons joueurs : ils savaient

précisément où irait la balle de l’adversaire, et s’y rendaient à l’économie,

paisiblement. Au filet, tous deux avaient les « mains fluides » – tavelées et

tachetées dans le cas de Harry, noueuses et crochues dans celui de Syd,

mais indéniablement fluides, réactives au caractère et à la vitesse de la

balle. Ils contraient avec la tête de leur raquette votre coup droit le plus vif,

presque en silence, et votre balle retombait et roulait lentement pour aller

mourir à mi-distance de la ligne de service.

Harry, du moins, me donna quelques conseils plutôt judicieux. « Quand

tu sers, imagine que tu lances toute ta raquette de l’autre côté du filet vers la

cible ; pour une balle au rebond, exécute un tour circulaire complet au

moment où elle entame sa trajectoire vers toi. » Les enseignements de Syd,

je le sais aujourd’hui, étaient effroyablement désuets. « Au filet, tiens-toi

bien droit. Même si la balle est très basse, contemple-la d’en haut. » (En

fait, la tête doit être à la hauteur du point d’impact.) Il était traditionaliste

sur d’autres plans aussi. « Allons, dit-il un jour en grognant dans sa barbe,

tandis qu’il m’observait en mauvaise posture contre Linda, une ex à moi

bien entraînée. Elles ne veulent pas gagner. Et tu ne devrais pas les laisser

gagner. » Plus tard, je me rappellerai ses paroles quand je serai massacré

régulièrement et tambour battant par mon amie Kate.

À trente ans, j’ai arrêté de louer les services de professeurs et les ai

remplacés par des « frappeurs » (qui reviennent bien moins cher et

n’ouvrent quasiment jamais la bouche). De cette façon, en une heure, on fait

dans les 600 coups. Mais je m’aperçus peu à peu que frapper avait un défaut

fondamental. Rangées dans une sorte de chariot, les balles qui vous sont

lancées varient en qualité : certaines sont quasiment neuves, d’autres

râpées, sinon flasques et spongieuses (comme si on les avait arrachées à la gueule d’un chien six mois avant). Elles rebondissent toutes à des hauteurs

différentes ; ainsi, le but supposé, se faire la main, acquérir la « mémoire

des muscles », est complètement illusoire. J’ai arrêté d’apprendre, j’ai arrêté

de frapper, me contentant de continuer de jouer, parfois jusqu’à six fois par

semaine.

Mon premier service était forcément plat (je mesure 1,68 m), mon second

un kick faible mais fiable. Mes volées étaient toujours tendues alors que, la

plupart du temps, mon smash fonctionnait. Mon coup droit lifté était « bien

chargé », comme on dit ; mon revers était coupé avec une grande précision

et, avec le temps, j’ai fini par maîtriser la boucle (uniquement déployée

contre un adversaire qui joue long au milieu du court). De loin mon arme la

plus efficace, mon lob défensif se développa semblablement. Une fois, j’ai

fait un lob lifté face à un très bon, très sportif et très grand adversaire sur la

ligne de service. Il n’a pas sauté, il ne s’est même pas tourné ; il a

simplement tapé sa raquette du plat de la main. En fin de compte, c’est à ça

que la carrière de l’amateur se résume : chérir dans son souvenir…

combien… ? Une dizaine de coups. La fameuse reprise en demi-volée

croisée, le fameux topspin de revers près du filet, le fameux coup droit à

contre-pied qui a rétamé l’adversaire…

J’ai atteint mon zénith à quarante ans. Pendant un été légendaire, je me

suis comporté sur le court tel un poète guerrier, ichor fusant dans mes

veines, éclat visionnaire dans mon regard concentré : j’ai trimballé ma

Wilson cinq mois consécutifs sans perdre un set. À la fin de cette année-là,

j’ai remporté ce qui fut sans doute ma plus belle victoire, contre Chris, l’un

des gars les plus baraqués et les plus spirituels de la première équipe du

Club sportif de Paddington. Un seul set et j’avais mon plan : je l’accablerais

de balles parachutes sous le regard de ses pairs qui se fendaient la poire.

Chris resta là, tête baissée, mains sur les hanches, à attendre (et il jurait,

aussi), pendant que ma balle prenait son temps pour redescendre de la

troposphère. Quand nous nous sommes serré la main au filet (7-5), Chris a

dit : « Bien joué, Mart. Tu es nul et si je te bats pas six-love, six-love la

prochaine fois, j’abandonne le tennis. » La fois suivante, il l’emporta par 6-

0, 6-1. Chris n’a pas abandonné le tennis.

Moi oui – progressivement. Vers quarante-cinq ans, j’ai remarqué que je

commençais à perdre contre mes égaux de la veille ; puis je me suis mis à

perdre contre des gens qui ne m’avaient jamais battu avant ; puis je me suis

mis à perdre tous mes matchs. Chaque match devint une bataille rageuse de plus en plus laborieuse contre le vieillissement. On ralentit, bien sûr, et on

devient de plus en plus maladroit, la ceinture pelvienne fait très mal, tout le

temps, et on n’a plus envie d’un second set, et encore moins d’un troisième.

Mais le symptôme le plus effroyable, c’est la lenteur des réflexes. La balle

passe par-dessus le filet par surprise : on reste planté là à regarder jusqu’à

ce que, avec un spasme sénescent, on s’active pour aller à sa rencontre.

Cette tendance se manifestait ailleurs aussi. Un après-midi, je regardais un

match de foot tendu avec mes fils ; à la moitié de la seconde mi-temps, mon

aîné s’exclama : « À la soixante-troisième minute, Paul Scholes a marqué

pour l’Angleterre. Et à la soixante-cinquième, papa a fait un bond sur le

canapé. »

Il y a environ un an, j’en suis venu à la conclusion que le jour n’était pas

assez long (et la vie non plus) pour que je continue le tennis : se changer,

prendre la voiture, se garer, faire ses étirements, jouer, perdre, faire ses

étirements, reprendre le volant, puis une douche et se rechanger – sans

parler des heures passées aux mains de physiothérapeutes sadiques. Peut-

être, un jour, je retournerai clopin-clopant entre les lignes des courts de

tennis. Mais pour l’instant, je me contente de faire l’impasse. Le tennis : la

plus parfaite combinaison d’athlétisme, de beauté du geste, de puissance, de

style et d’esprit. Un beau sport, mais implacablement transformé en

simulacre par le passage du temps.

 

The Guardian, 2009

 

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