La Friction du temps
8. Fille Gonzo – Gars – Fille
queue. »
Aucun doute là-dessus : Apprenties cracras, Novices polissonnes, Les
Dégueubutantes. Des actrices décrites comme « tout juste majeures » ont en
effet tout juste dix-huit ans.
L’une des actrices contaminées par Marc Wallice (aujourd’hui, il est dans
un état tel que personne ne songe à lui faire un procès) est Mme John
Stagliano. Son mari, le pionnier du Gonzo, est séropositif (il a attrapé le
virus pendant son temps libre, dans un bordel de Rio). Stagliano a amassé
une fortune moyenne, dans un business où, contrairement à la croyance
populaire, pas grand monde ne fait fortune. Mais je pense souvent aux
Stagliano, au bord de leur piscine, regardant un océan auquel ils n’ont pas
accès.
8 . Fille Gonzo – Gars – Fille
Chloe tourne dans une location de Dolorosa Drive : Pain Street (rue de la
Douleur).
La maison porno, les poissons pornos dans l’aquarium porno (ils ont des
couleurs pornos : jaune, mauve, sanguine), le poste de télé porno (gros
comme un double réfrigérateur), la terrasse porno, la piscine porno, avec un
canard en plastique qui y flotte. De l’autre côté de la barrière, la maison du
voisin ardemment détesté qui monte régulièrement sur le toit, rempli de
rage, histoire d’être assez choqué pour appeler la police.
Fille – gars – fille : les filles sont Chloe et Lola (une beauté genre
amérindienne fort sympathique) ; le gars, c’est Artie (l’amant de Chloe en
ville : tatoué, musclé, un début de calvitie). Ça paraît être un bon gars, sauf
qu’il tient à parler avec un faux accent français. Les acteurs de porno
adorent les voix décalées, les expressions amusantes. Scientifiques
allemands, espions russes, experts français ; dans les Features, ils gardent
leur accent pendant tout le film.
Il y a une équipe : le DP (pour l’instant, ça signifie Directeur de la
photographie) et son ingénieur du son – on dirait de vieux bricoleurs ; un
ado grassouillet qui semble être venu faire un stage d’intérêt général ; et la
sœur de Chloe, Shannon, cantinière et préposée aux serviettes. Chloe criera bientôt à Shannon, « Utilise pas le phone ! » Shannon : « C’est le tél de la
maison ! Il y en a genre neuf ! »
Artie nous abreuve de son faux accent français, puis encore un peu plus,
alors que Chloe et Lola se déshabillent en vue des photos « affriolantes »
qui serviront pour le boîtier. Chloe, avec qui j’ai passé cinq heures la veille,
se déplace à côté de moi. Dévêtue. Cela ne la gêne pas, d’être nue. Elle ne
sait pas qu’elle est nue.
Photos pornos près de la piscine porno. « Tu vois du rose ? Tu veux
beaucoup de rose ? » « Bon, on veut de la fesse. » « Ouvertes ? La totale ? »
Il est à peine 10 heures du matin et je suis en proie, je m’en aperçois
alors, au genre d’angoisse qui d’ordinaire précède une épreuve de catégorie
moyenne. On va franchir certaines limites. Je ne devrais pas me trouver ici.
Aucun d’entre nous ne devrait se trouver ici. Mais nous avons tous à y faire
un boulot.
Au bout d’un quart d’heure, parlant de la récente prouesse de Lola, Chloe
lança à mon intention une main en l’air, criant gaiement, d’un air triomphal
(rappelez-vous que Chloe était la réalisatrice, et elle était ravie d’avoir ce
genre de chose dans la boîte) : « Ça, c’est le genre de pompier dont je vous
parlais hier ! »
Je titubai jusqu’au jardin avec mon carnet, riant et hochant la tête. Sur un
plateau de films pornos, les gens se font des blagues, les facéties abondent
et en gros on rit à gorge déployée. Mais seule une Chloe, qui est une
exception, est vraiment capable d’y injecter de l’humour. On aurait dit Mel
Brooks dans les Producteurs, quand il dit : « On le tient, notre Hitler ! »
Le genre de pompier dont Chloe me parlait hier était ce genre de
pompier. On dirait que la fille souhaite passionnément – désespérément –
aller chercher puis consommer à pleines dents les viscères du gars. Mais
elle rencontre un obstacle. Elle ne peut le contourner. Elle doit le dévorer.
« Voilà, dit Chloe, admirative, il y a des filles qui vont jusqu’au bout. Elles
bavent, elles salivent, de la salive partout, elles étouffent, elles ont des haut-
le-cœur. Moi, j’ai toujours fait de mon mieux, mais je n’y arrive pas, point
final. »
Une pause, un bref répit, puis le triolisme va pouvoir commencer.
Inquiet, et c’est compréhensible, Artie demande à Lola si ça la gênerait de
« recharger » son érection (en y « mettant de la tête »), et Lola, avec un
tendre grognement de bonne volonté collégiale, s’exécute presto. Tous trois
se lancent dans la danse – avec toutes les apparences d’une passion
primitive et allant crescendo.
« Étouffe-la ! » « Crache en moi ! » « Casse-moi ! Tu peux pas me
casser ? Essaie ! »
« … Je jouis !!! »
Chloe poussa cette dernière exclamation comme une mère répond au cri
éperdu de son enfant à l’autre extrémité de la maison. Puis, à Lola :
« Étouffe-moi ! » Sur quoi, la peau de Chloe, au-dessus de la taille, se mit à
rosir, et Chloe parut se pâmer…
Une autre pérambulation du jardin, une autre cigarette. « Je veux dire…
le plaisir et la douleur, suggéra d’emblée John Staglione, c’est la même
chose, pas vrai ? » Et j’ai pensé : Non. La distinction entre les deux a
toujours été parfaitement claire, quoi que le « marché » puisse choisir de
prétendre. Pour moi, le porno, d’essence et d’origine chauviniste, est
désormais si effroyablement misogyne que le seul désir qu’il suscite en moi
est celui d’être ailleurs. Où je serai d’ailleurs bientôt ; mais pas encore tout
à fait.
De retour dans la chambre, la pause postcoïtale touche à sa fin. « Je veux
pisser », annonce Artie.
Un instant, le DP écarquille les yeux, affolé. Il avait cru, à tort, qu’Artie
voulait pisser en pleine scène sur Lola, sur Chloe. Artie disparaît. « Pisser,
c’est aussi dur que jouir, reconnut le DP d’un air las. Ils sont censés pisser
et ça ne vient pas. Ils vont à la douche, et puis ils reviennent en disant qu’ils
peuvent. Mais non. C’est aussi dur que jouir. »
Artie revint des toilettes en traînant des pieds. « Merde, je suis vieux »,
marmonna-t-il en reprenant sa place sur son lieu de travail.
Eh bien, moi aussi, je suis vieux, alors j’ai envoyé un baiser à Chloe et
tiré ma révérence – avant la scène anale et la grande scène du II. Shannon
m’a gentiment ramené à l’hôtel. Pauvre Shannon : c’était un mauvais jour pour elle. D’abord, en faisant ses courses dans un magasin bio, elle s’était