La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 27 sur 64

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La Friction du temps

8. Fille Gonzo – Gars – Fille

queue. »

Aucun doute là-dessus : Apprenties cracras, Novices polissonnes, Les

Dégueubutantes. Des actrices décrites comme « tout juste majeures » ont en

effet tout juste dix-huit ans.

L’une des actrices contaminées par Marc Wallice (aujourd’hui, il est dans

un état tel que personne ne songe à lui faire un procès) est Mme John

Stagliano. Son mari, le pionnier du Gonzo, est séropositif (il a attrapé le

virus pendant son temps libre, dans un bordel de Rio). Stagliano a amassé

une fortune moyenne, dans un business où, contrairement à la croyance

populaire, pas grand monde ne fait fortune. Mais je pense souvent aux

Stagliano, au bord de leur piscine, regardant un océan auquel ils n’ont pas

accès.

 

8 . Fille Gonzo – Gars – Fille

 

Chloe tourne dans une location de Dolorosa Drive : Pain Street (rue de la

Douleur).

La maison porno, les poissons pornos dans l’aquarium porno (ils ont des

couleurs pornos : jaune, mauve, sanguine), le poste de télé porno (gros

comme un double réfrigérateur), la terrasse porno, la piscine porno, avec un

canard en plastique qui y flotte. De l’autre côté de la barrière, la maison du

voisin ardemment détesté qui monte régulièrement sur le toit, rempli de

rage, histoire d’être assez choqué pour appeler la police.

Fille – gars – fille : les filles sont Chloe et Lola (une beauté genre

amérindienne fort sympathique) ; le gars, c’est Artie (l’amant de Chloe en

ville : tatoué, musclé, un début de calvitie). Ça paraît être un bon gars, sauf

qu’il tient à parler avec un faux accent français. Les acteurs de porno

adorent les voix décalées, les expressions amusantes. Scientifiques

allemands, espions russes, experts français ; dans les Features, ils gardent

leur accent pendant tout le film.

Il y a une équipe : le DP (pour l’instant, ça signifie Directeur de la

photographie) et son ingénieur du son – on dirait de vieux bricoleurs ; un

ado grassouillet qui semble être venu faire un stage d’intérêt général ; et la

sœur de Chloe, Shannon, cantinière et préposée aux serviettes. Chloe criera bientôt à Shannon, « Utilise pas le phone ! » Shannon : « C’est le tél de la

maison ! Il y en a genre neuf ! »

Artie nous abreuve de son faux accent français, puis encore un peu plus,

alors que Chloe et Lola se déshabillent en vue des photos « affriolantes »

qui serviront pour le boîtier. Chloe, avec qui j’ai passé cinq heures la veille,

se déplace à côté de moi. Dévêtue. Cela ne la gêne pas, d’être nue. Elle ne

sait pas qu’elle est nue.

Photos pornos près de la piscine porno. « Tu vois du rose ? Tu veux

beaucoup de rose ? » « Bon, on veut de la fesse. » « Ouvertes ? La totale ? »

Il est à peine 10 heures du matin et je suis en proie, je m’en aperçois

alors, au genre d’angoisse qui d’ordinaire précède une épreuve de catégorie

moyenne. On va franchir certaines limites. Je ne devrais pas me trouver ici.

Aucun d’entre nous ne devrait se trouver ici. Mais nous avons tous à y faire

un boulot.

 

Au bout d’un quart d’heure, parlant de la récente prouesse de Lola, Chloe

lança à mon intention une main en l’air, criant gaiement, d’un air triomphal

(rappelez-vous que Chloe était la réalisatrice, et elle était ravie d’avoir ce

genre de chose dans la boîte) : « Ça, c’est le genre de pompier dont je vous

parlais hier ! »

Je titubai jusqu’au jardin avec mon carnet, riant et hochant la tête. Sur un

plateau de films pornos, les gens se font des blagues, les facéties abondent

et en gros on rit à gorge déployée. Mais seule une Chloe, qui est une

exception, est vraiment capable d’y injecter de l’humour. On aurait dit Mel

Brooks dans les Producteurs, quand il dit : « On le tient, notre Hitler ! »

Le genre de pompier dont Chloe me parlait hier était ce genre de

pompier. On dirait que la fille souhaite passionnément – désespérément –

aller chercher puis consommer à pleines dents les viscères du gars. Mais

elle rencontre un obstacle. Elle ne peut le contourner. Elle doit le dévorer.

« Voilà, dit Chloe, admirative, il y a des filles qui vont jusqu’au bout. Elles

bavent, elles salivent, de la salive partout, elles étouffent, elles ont des haut-

le-cœur. Moi, j’ai toujours fait de mon mieux, mais je n’y arrive pas, point

final. »

Une pause, un bref répit, puis le triolisme va pouvoir commencer.

Inquiet, et c’est compréhensible, Artie demande à Lola si ça la gênerait de

« recharger » son érection (en y « mettant de la tête »), et Lola, avec un

tendre grognement de bonne volonté collégiale, s’exécute presto. Tous trois

se lancent dans la danse – avec toutes les apparences d’une passion

primitive et allant crescendo.

« Étouffe-la ! » « Crache en moi ! » « Casse-moi ! Tu peux pas me

casser ? Essaie ! »

« … Je jouis !!! »

Chloe poussa cette dernière exclamation comme une mère répond au cri

éperdu de son enfant à l’autre extrémité de la maison. Puis, à Lola :

« Étouffe-moi ! » Sur quoi, la peau de Chloe, au-dessus de la taille, se mit à

rosir, et Chloe parut se pâmer…

Une autre pérambulation du jardin, une autre cigarette. « Je veux dire…

le plaisir et la douleur, suggéra d’emblée John Staglione, c’est la même

chose, pas vrai ? » Et j’ai pensé : Non. La distinction entre les deux a

toujours été parfaitement claire, quoi que le « marché » puisse choisir de

prétendre. Pour moi, le porno, d’essence et d’origine chauviniste, est

désormais si effroyablement misogyne que le seul désir qu’il suscite en moi

est celui d’être ailleurs. Où je serai d’ailleurs bientôt ; mais pas encore tout

à fait.

 

De retour dans la chambre, la pause postcoïtale touche à sa fin. « Je veux

pisser », annonce Artie.

Un instant, le DP écarquille les yeux, affolé. Il avait cru, à tort, qu’Artie

voulait pisser en pleine scène sur Lola, sur Chloe. Artie disparaît. « Pisser,

c’est aussi dur que jouir, reconnut le DP d’un air las. Ils sont censés pisser

et ça ne vient pas. Ils vont à la douche, et puis ils reviennent en disant qu’ils

peuvent. Mais non. C’est aussi dur que jouir. »

Artie revint des toilettes en traînant des pieds. « Merde, je suis vieux »,

marmonna-t-il en reprenant sa place sur son lieu de travail.

Eh bien, moi aussi, je suis vieux, alors j’ai envoyé un baiser à Chloe et

tiré ma révérence – avant la scène anale et la grande scène du II. Shannon

m’a gentiment ramené à l’hôtel. Pauvre Shannon : c’était un mauvais jour pour elle. D’abord, en faisant ses courses dans un magasin bio, elle s’était