La Friction du temps
Jane Austen prend d’assaut l’usine à rêves
Soudain, Jane Austen est devenue plus bankable, comme on dit à
Los Angeles, que Quentin Tarantino. Mais avant de tenter d’établir ce
qu’est le phénomène Jane Austen, établissons d’abord ce qu’il n’est pas.
Il y a plus d’un an (à l’été 1996), je suis allé voir Quatre Mariages et un
enterrement dans un multiplexe du nord de Londres. Très vite, j’ai eu envie
d’être ailleurs (par exemple : à un arrêt de bus, à attendre sous la pluie) ;
dans des circonstances normales, je serais sorti au bout de dix ou quinze
minutes. Mais les circonstances n’étaient pas normales. J’étais en
compagnie de Salman Rushdie. Pour plusieurs raisons – toutes ayant trait à
la sécurité –, nous dûmes prendre notre mal en patience. L’ayatollah
Khomeini m’avait condamné à assister à la projection de Quatre Mariages
et un enterrement, du début à la fin ; un bourreau iranien n’aurait su
invoquer un échantillonnage plus varié de bronchements, de grimacements,
de pleurnichements et de supplications. Auxquels je dus me soumettre – et
absorber quelques leçons d’ordre social.
C’était comme l’inverse du fameux dessin animé de Charles Addams : je
fus atterré, alors que tout le monde autour de moi (sauf l’auteur des Versets
sataniques) pouffait, gargouillait, se papouillait de plaisir. Le seul bon
moment fut quand j’ai compris que l’enterrement du titre serait celui de
Simon Callow. Serrant le poing, je me suis dit : Ouais ! Je n’ai rien de
particulier contre l’acteur lui-même – mais au moins l’un d’entre eux allait
mourir.
« Hum, lâchai-je lorsque, enfin, se déroula le générique. Voilà qui
atteignait des profondeurs insoupçonnées d’inanité. Pourquoi un tel
succès ?
— Parce que, répondit Salman, le monde a mauvais goût. Tu ne le savais
pas ? »
N’empêche, le « mauvais goût », à soi seul, n’explique pas grand-chose.
Je comprends pourquoi les classes supérieures peuvent apprécier de se voir
décrites avec une affection aussi enjouée. Mais pourquoi est-ce que ça
devrait plaire à quatre cents crétins de la banlieue nord-ouest du Grand
Londres ? Toute autre décennie de l’après-guerre hormis celle-ci aurait
accueilli Quatre Mariages avec un dégoût teinté d’incrédulité. Le public des années 60 aurait cassé les fauteuils. Mais il semble que les vieilles
rancœurs se soient évaporées et que « le million », comme l’appelle
Hamlet, se sente libre de soutenir les millionnaires (congénitaux). La plèbe
peut tomber dans une flagornerie amnésique et se prosterner devant ses
oppresseurs historiques.
Les classes sont inoffensives, les classes sont gentiment cool ; les classes
ont même un je-ne-sais-quoi de… classieux. Quatre Mariages, bien sûr, est
très « sentimental » au sens commun du terme : le film est empreint d’une
indigne tendresse en toc. Mais sentimental aussi au sens littéraire : il remet
spécieusement au goût du jour une forme ancienne. Demeures, soirées,
parties de campagne, vicissitudes amoureuses dans des salons opulents et
des jardins paysagers, savoir-vivre, convenances, vieilles familles et loisirs
illimités. Dans un certain sens, c’est l’univers de Jane Austen, mais dont
l’intelligence vivifiante aurait disparu, supplantée par les afféteries, les
roucoulades. Maintenant, le gratin se la joue inoffensif. Dilemmes et
imbroglios sont proscrits de Quatre Mariages. Tout n’est que légèreté.
On vient de tourner Persuasion, Raison et Sentiments, et trois versions
d’Emma sont en préparation (sans parler du teen-movie Clueless [Emma à
Beverly Hills]) ; nul doute que quelqu’un va bientôt massacrer la parodie
acerbe du roman gothique Northanger Abbey, et que quelqu’un d’autre
osera braver les problématiques austérités de Mansfield Park – et c’en sera
fini (à l’exception du fragment peu connu Lady Susan). Orgueil et Préjugés
a été pris en charge de bout en bout par une série de la BBC en six parties,
au coût de neuf millions et demi de dollars, qui a vidé les rues anglaises
tous les dimanches soir (sur les écrans américains en janvier 1998).
La fièvre Jane Austen ou, plus particulièrement, la Darcymania, nous est
tombée dessus. Les rédactions ont été réduites à commander des interviews
de camionneurs et techniciens installateurs d’isolation des combles qui se
trouvaient s’appeler Darcy. Les pèlerinages touristiques à la demeure de
Jane Austen (Chawton, Hampshire) ont augmenté de 250 % en octobre, et
les ventes de fourre-tout Jane Austen, de porcelaine Jane Austen, de sweat-
shirts Jane Austen, de torchons de cuisine Jane Austen et de blouses et
tabliers Jane Austen caracolaient aussi dans les gondoles ; tout en écoutant
The Jane Austen Music Compact Disc (de la musique que l’« auteure »
aurait pu entendre ou jouer), on peut exécuter en deux coups de cuiller à pot une recette du Jane Austen Cookbook (tous les ingrédients ont été
modernisés) ; et ainsi de suite.
Une grande partie de cet enthousiasme est, cela va de soi, collatérale ou
historique : un mélange de snobisme désincarné et d’une vague mélancolie
postimpériale. Nul doute, non plus, que nombre des dix millions de
spectateurs de la série la regardèrent dans le même esprit qu’ils avaient vu
Quatre Mariages… – benoîtement stupéfiés par le déferlement de luxe et
d’excentricité. Mais ce genre de gaspillage est inévitable, et même
approprié. Raison et Sentiments et Persuasion sont projetés dans les
cinémas d’art et d’essai. Orgueil et Préjugés dans votre salon ; et – cela
colle avec le livre – ses accolades accolent large.
Certains sont peut-être plus amusants que d’autres mais tous les romans
de Jane Austen sont des comédies classiques : de jeunes couples cheminent
vers une conclusion festive, à savoir : leurs noces. De plus, toutes les
comédies de Jane Austen sont structurellement la même comédie. Une
héroïne, un héros, un obstacle. L’obstacle est toujours l’argent (bien plus
que la classe sociale – Mrs Bennet est issue d’une famille de négociants,
mais Mr Bingley aussi). À l’exception d’Emma Woodhouse, toutes les
héroïnes sont désargentées et n’ont d’autre véritable perspective qu’un
célibat étriqué.
Quand le héros fait une irruption haletante, il paraît charrier l’ombre
d’une rivale – intrigante, héritière ou vamp. De son côté, l’héroïne est
distraite, tentée ou simplement importunée par un double factice du héros,
un faire-valoir – séducteur, opportuniste ou gommeux. Le double est parfois
plus riche que le héros (Persuasion, Mansfield Park) et, à vrai dire, bien
plus amusant (Mansfield Park). Le héros peut aussi ne pas être aussi
séduisant que son double. Dans son adaptation de Raison et Sentiments
(avec sa double héroïne), Emma Thompson fait de son mieux pour donner
un coup de jeune au colonel Brandon – Alan Rickman – mais, dans le
roman, il est clair qu’à trente-cinq ans, c’est une épave. Brandon est le
châtiment que l’auteure réserve à la folle passion de Marianne pour son
double, John Willoughby (interprété dans le film par Greg Wise, séduisant
mais dénué de charme). Les défauts du double soulignent les mérites bien
plus substantiels du héros. Les héroïnes ont leurs faiblesses mais, de leur côté, les héros sont quasiment des modèles du genre. Deux d’entre eux,
Henry Tilney et Edmund Bertram, cadets de bonne famille – sont pasteurs.
Dans Orgueil et Préjugés, Jane Austen augmenta la température de la
comédie, lui conférant un peu de cette fièvre de ce qu’on pourrait appeler
une romance. Rivale et double sont des figures presque
mélodramatiquement criardes : la féline et autodestructrice Caroline
Bingley, le débauché George Wickham, prompt à s’apitoyer sur son sort. Si
chacun crée, certes, des difficultés logistiques, ni l’un ni l’autre n’est
capable de représenter une menace sérieuse pour le couple central. Car
Elizabeth Bennet est l’héroïne la plus manifestement adorable de tout le
corpus austenien, et de loin. Quant au héros, eh bien, Miss Austen, pour une
fois dans sa brève existence, ne se retient pas : il est élancé, brun, séduisant,
troublant, intelligent, noble et immensément riche. Il est à la tête d’une
vaste propriété, d’un hôtel particulier à Londres, de 10 000 livres net par an.
Sa sœur Georgiana est à la tête de 30 000 livres (comme Emma) – alors que
la dot d’Elizabeth se monte à environ 1 livre par semaine. Aucun lecteur ne
résiste à l’expectance éhontée d’Orgueil et Préjugés, mais il est manifeste,
d’après certaines preuves internes, que Jane Austen ne se le pardonna
jamais vraiment. Mansfield Park fut son – et notre – pénitence. Tandis que
ses propres perspectives se réduisaient, les rêves de romance s’affadissaient
en un modeste espoir de respectabilité (ou de « compétence » financière).
Persuasion fut son poème de la deuxième chance. Puis vint la mort.
Cet automne, alors que la nouvelle série trouvait son rythme, des
téléspectateurs bouleversés appelaient la BBC, en larmes, réclamant d’être
rassurés quant au sort du couple maudit : tout irait-il vraiment pour le
mieux ? Je ne faisais pas partie du nombre mais ils ont toute ma sympathie.
Et je compris parfaitement pourquoi les stocks de cassettes vidéo d’Orgueil
et Préjugés, sortie alors qu’on n’avait encore vu que la moitié de la série à
la télévision, se vendirent en deux heures. Lorsqu’on m’avait fait découvrir
le roman, à quinze ans, après avoir lu vingt pages, j’avais pris d’assaut le
bureau de ma belle-mère jusqu’à ce qu’elle me dise ce que j’avais besoin de
savoir. J’avais besoin de savoir si Darcy épouserait Elizabeth. (J’avais
besoin de savoir que Bingley épouserait Jane.) J’avais besoin de cette
information-là plus que tout ce dont j’avais jamais eu besoin.
Orgueil et Préjugés vous aspire. Curieusement – et je pense que c’est un
phénomène unique –, il continue de vous aspirer. Aujourd’hui, quand
j’ouvre le livre, et le relis pour la cinquième ou la sixième fois, je ressens la
même expectative inassouvie. Comment est-ce possible, alors que le genre
en soi garantit la consommation ? La réponse, simple, est que ces amants
sont vraiment « faits l’un pour l’autre » – par leur créatrice. Ils sont
fabriqués l’un pour l’autre : imbriqués pour l’hymen. Ils ne peuvent que se
marier.
Andrew Davies, qui a adapté le roman pour la télévision, a eu
l’intelligence de considérer sa fonction comme essentiellement obstétrique :
il devait porter l’histoire de la page écrite à l’écran aussi intacte que
possible. Après tout, il avait l’exemple de la version Olivier-Garson (1940,
sur un scénario d’Aldous Huxley, entre autres) : preuve patente que toute
ingérence réduira l’original à un vague onguent anodin. La lecture d’Huxley
est mortellement charmante ; même Lady Catherine de Bourgh est une
bonne pâte. N’empêche, l’adaptateur doit faire son boulot. Le pieux et
regardant fan d’Austen a l’œil, et il est toujours prompt à être scandalisé par
le moindre manquement à l’étiquette.
Très tôt dans la série, nous entendons Elizabeth déclarer, dans la chambre
à coucher qu’elle partage avec Jane : « Si je pouvais aimer un homme qui
pourrait m’aimer assez pour me prendre avec mes seulement 50 livres par
an, je serais fort satisfaite. » Voilà qui nous installe d’emblée dans le
contexte financier (nous verrons d’ailleurs bientôt Mr Bennet s’escrimer sur
son livre de comptes) ; mais cela prédispose Elizabeth à une approche
chimérique, contraire à sa fière indépendance. Plus tard, quand éclate le
scandale de la fugue de Lydia et que Darcy prend congé d’Elizabeth,
tristement, à l’auberge près de Pemberley, Jane Austen écrit ceci :
« Elizabeth comprit combien il était improbable qu’ils se revoient jamais
selon les mêmes termes de cordialité qui avaient marqué leurs rencontres
dans le Derbyshire. » Ce qui est traduit dans le film par un bref aparté : « Je
ne le reverrai jamais ! » La prose de Jane Austen témoigne du courage de la
jeune femme face à l’adversité sociale, celle de Davies semble témoigner
d’un amour qu’Elizabeth n’éprouve pas encore. Bougez une seule brique et
tout l’édifice branle.
La télé, c’est la télé, et la télé exige des équivalents visuels pour le
moindre pronom, pour le moindre adjectif démonstratif. Le visuel est
toujours littéral, bizarrement. Tout passage prolongé d’explication du contexte se voit doté d’un somptueux collage. La lettre de Darcy à
Elizabeth, avec ses révélations sur le caractère de Wickham, inspire une
scène à Cambridge : Darcy en toge et toque, filant sous une colonnade,
grimpant un escalier – et surprenant Wickham, une fille de cuisine à demi
dévêtue sur ses genoux. Nous voyons Lydia et Wickham papillonnant à
minuit (comme ils se bécotent dans la voiture !), nous voyons Darcy
arpentant les rues suppurantes de Londres à leur recherche, nous voyons les
fugueurs dans leur chambre à l’auberge ignoble. Dès le départ, Elizabeth et
Darcy ne pensent pas seulement l’un à l’autre, ils ont des hallucinations sur
l’autre : ils ne peuvent donc être que passionnément amoureux. Alors que,
dans le roman, Darcy ne s’éprend pas d’elle avant longtemps – mais avant
qu’elle ne s’éprenne de lui. Ces deux lentes maturations sont le cœur du
livre.
Les autres interpolations de Davies sont le plus souvent subtiles et, à
l’occasion, des plus heureuses ; il est l’expert qui a porté à l’écran une
grande partie du canon britannique. Mais tout fan de Jane Austen est
comme la princesse dérangée par le petit pois – nous sommes si tendres, si
délicats… Elizabeth ne dirait jamais (d’un air sceptique) « Étonnez-moi ! »
Libertine ou pas, Lydia ne répéterait pas avec appétence la formule (absente
de l’original) « Tout un camp de soldats… » Elle ne dit pas, dans le roman,
et n’aurait jamais dit : « Nous allons bien rigoler ! »
Je pourrais continuer ainsi longtemps – si je ne craignais d’abuser de la
patience du lecteur. Une immersion dans Miss Austen me transforme vite
en puriste façon Régence. Bientôt, sa cadence remplace la mienne ; les
échanges mondains se crispent et traînent. Si, par exemple, la rédactrice
appelait, espérant apprendre que cet article est presque terminé, j’aimerais
répondre : « Nay, madame, il me semble que je progresse fort mal. Il me
faut rester séquestré plus longtemps avec Miss Jane. Puis-je, de ce fait, vous
extorquer l’indulgence d’une nouvelle quinzaine ? » Ce qui ferait de moi un
anachroniste. Or Jane Austen n’est pas – et ne sera jamais – un
anachronisme.
Dans Changement de décor (1975), de David Lodge, un petit
universitaire de province part enseigner à Euphoric State University, en
Californie, tandis qu’un universitaire américain fanfaron et baraqué vient enseigner à Rummidge, trou perdu d’Angleterre, rouge brique et pluvieux.
L’Américain, Morris Zapp, commence ainsi nonchalamment son séminaire :
« Et de quoi meurs-tu d’envie de discuter ce matin ?
— De Jane Austen, marmonna le garçon au duvet clairsemé […]
— Ah ouais. C’était quoi, le sujet ?
— J’ai écrit sur la conscience morale de Jane Austen.
— Pas trop mon genre.
— Je n’ai pas compris votre intitulé, monsieur Zapp.
— “Éros et Agapé dans les romans de la dernière période”, non ? Où est le problème ? » L’étudiant baissa la tête.
Au premier degré, la plaisanterie tacle le contraste entre les situations
différentes de la critique littéraire de part et d’autre de l’Atlantique, les
Britanniques se débattant encore dans les champs de bataille où patrouille
F.R. Leavis, les Américains s’élançant dans les architectoniques du mythe
et de la structure. Mais, à un niveau plus profond, Lodge nous dit que Jane
Austen, étrangement, continue de mettre tout le monde d’accord en faisant
plancher les uns comme les autres de part et d’autre de l’Atlantique. Les
moralistes, le contingent Éros-et-Agapé, les marxistes, les freudiens, les
jungiens, les sémioticiens, les déconstructionnistes – tous se reconnaissent
dans les mêmes six romans décrivant la classe moyenne provinciale en
Angleterre au début du xixe siècle. Les critiques continuent de s’y atteler
parce que les lecteurs ne s’en lassent pas ; à chaque génération, les romans
de Jane Austen se renouvellent sans peine.
Chaque époque apporte son éclairage particulier : dans l’actuel
bouillonnement Austen, ce sont nos propres angoisses qui sont exposées au
grand jour. Collectivement, nous aimons nous repaître des accents et
accoutrements de l’univers de Jane ; mais pour le lecteur recroquevillé dans
son fauteuil, la réaction est sombre la plupart du temps. Avant tout, nous
remarquons à quel point le sort des femmes est étriqué : la brièveté de la
nubilité et, à la fois, la lenteur mortelle du temps qui s’écoule en son sein.
Nous voyons toute la douleur sociale que les puissants pouvaient infliger et
avec quelle perversion ils aimaient s’adonner à ce jeu. Nous voyons
combien les impuissants étaient démunis face à ceux qui étaient
susceptibles de les honnir. Et nous nous demandons : quel homme, grands dieux, épousera ces filles pauvres – ces pauvres filles ? Pas les hommes
sans moyens et pas les riches non plus (sauf dans les romans). Alors qui ?
Nous nous agitons, nous nous révoltons contre l’enfermement physique (on
comprend ô combien que ces réalisateurs veuillent à tout prix « aérer » leurs
acteurs). De toutes les vertus, Jane Austen prise par-dessus tout
l’« équité » ; mais celle-ci, telle que nous l’entendons de nos jours, ne
dispose d’aucun espace social où s’appliquer. Un échange honnête entre
Anne Elliot et Frederick Wentworth, et tout Persuasion disparaît. Nous
rêverions de conférer nos propres libertés aux personnages. Leurs
refoulements nous étonnent. Et nous sommes saisis par l’ennui ambiant.
La nouvelle série de la BBC a été vendue par la presse sur la foi d’une
sensualité latente dans l’univers de Jane Austen ; il est évident, pourtant,
qu’elle en révèle bien davantage sur la sensualité éhontée du nôtre. Après
tout, Jane Austen est un auteur notoirement cérébral, pingre absolu dans ses
descriptions de la nourriture, des vêtements, des animaux, des enfants, des
paysages et du temps. Les années 90 n’entendent pas les choses ainsi.
Quand ils apparaissent sur nos écrans de télévision, Darcy et Bingley
chevauchent vers Netherfield Park sur leurs étalons tout à leurs
ébrouements, tandis qu’Elizabeth se promène gaillardement sur une colline
voisine. Plus tard, sortant de son bain, Darcy regarde par la fenêtre et voit
Elizabeth gambadant avec un chien. Lydia est surprise à moitié nue par
Mr Collins – et, riant, ne cache point son décolleté. En proie à son
imprudente passion pour Elizabeth, Darcy se met à l’escrime. « Je viendrai
à bout de cela, marmonne-t-il. J’en viendrai à bout. » Retournant à
Pemberley, pas rasé, il saute du cheval tout chaud entre ses cuisses et se
jette impétueusement dans un étang. De toute évidence, nous nous
éloignons là de Jane Austen pour rejoindre D.H. Lawrence – et Ken
Russell. « Il y a beaucoup de sexualité rentrée chez Jane Austen, a-t-on pu
entendre Davies déclarer ; je n’ai fait que la libérer. » Mais pourquoi alors
s’arrêter en chemin ? Pourquoi ne pas lui prescrire une cure de vitamine C
et un massage du dos ? Les personnages de Jane Austen résistent aux bons
soins de l’ère de la thérapie, de l’ère de l’évacuation du stress. En bonnes
créations littéraires, ils prospèrent sur leurs inhibitions. C’est la source
même de leur énergie contrariée.
Pour ce qui est des performances des acteurs, elles témoignent de la
grande force, en profondeur, de la justesse et de la discrétion de la
réalisation de Simon Langton. Jennifer Ehle (on prononce « Ely ») n’est pas tout à fait la parfaite Elizabeth, puisqu’une telle créature ne saurait exister ;
Elizabeth, tout simplement, est Jane Austen avec la beauté en plus, or une
telle créature n’aurait pu créer Elizabeth. Ehle, comme Debra Winger, crève
l’écran. Elle a l’esprit, elle a la chaleur requis ; la douceur de son sourire est
quasi orgasmique ; elle réussit à avoir l’air à la fois voluptueuse et
vulnérable dans les costumes de maternité genre bonnet pour œuf auxquels
l’obligation d’« authenticité » l’a réduite ; et elle a les yeux ; mais elle ne
réussit pas tout à fait à incarner l’esprit Austen revu pour l’écran. Colin
Firth est un Darcy insidieusement convaincant, dans le parcours qui le mène
de la probité au sentiment démocratique de mise. Pour connaître son cœur,
tout ce dont Elizabeth a besoin, ce sont les faits sous ses yeux. Darcy doit
opérer en un rien de temps une évolution intime de deux siècles.
Les seconds rôles sont entraînés par Alison Steadman. Des pisse-froid
ont trouvé sa Mrs Bennet trop charnue, trop dickensienne, alors qu’en fait,
elle réussit un équilibre miraculeux entre amertume et vulgarité débordante
(équilibre encore stabilisé par des traces patentes de son allure antérieure).
Susannah Harker est une Jane indolente, confortablement pesante ; Julia
Sawalha nous offre les « esprits animaux supérieurs » de Lydia ; David
Bamber est un Mr Collins merveilleusement crispé et masochiste ; et Anna
Chancellor trouve un pathos inattendu sous les railleries expertes de
Caroline Bingley. Le seul gros échec est Mr Bennet. Le débit de Benjamin
Whitrow est réfléchi et confiant, mais il se réfugie trop vite dans l’ironie et
la pétulance. Personnage le plus désenchanté de tout le corpus de Jane
Austen, Mr Bennet est le fond noir du miroir éclatant. Lui aussi est très
proche de sa créatrice, qui craignait de déceler en elle-même la faiblesse de
son personnage. Mr Bennet voit le monde tel qu’il est, puis s’amuse de son
désespoir intime.
La sensualité importée par Davies et Langton est un gain indéniable :
toutes les scènes oniriques et duveteuses dans la chambre à coucher, avec
Elizabeth et Jane, chandelles allumées, cheveux défaits, nous font ressentir
la lourdeur cruciale de leur amour sororal. Elles nous rappellent que la
trame émotive du roman est intimement liée à cette relation ; et nous
ressentons son poids sans comprendre pourquoi elle pèse tant. Face à la
scène où Marianne échappe de justesse à la mort (mal d’amour, fièvre) dans
Raison et Sentiments, je me suis demandé pourquoi j’étais touché au vif, si chagrin d’entendre Elinor dire à sa sœur, tout simplement : « Ma très
chère. » Nous sommes émus car cette formule d’une grande douceur est
littéralement vraie – et le restera sans doute toute la vie . Nulle 1
reconfiguration n’attend le parcours amoureux des vieilles filles ; leurs plus
proches sont leurs plus chères, et voilà. Dans Persuasion, nous devinons la
privation plus grande encore d’Anne Elliot lorsqu’elle recherche la chaleur
de l’égoïsme dénué d’humour de sa sœur Mary. Nous nous consolons
naïvement en pensant que Jane Austen, quoi qu’il ait pu lui manquer par
ailleurs, avait, du moins, Cassandra.
Hormis l’enterrement opportun, Quatre Mariages et un enterrement eut
une autre qualité : en raison d’une scène particulièrement gênante, une
édition opportuniste de Dix Poèmes d’Auden atteignit les listes des
meilleures ventes. Ce recueil s’intitulait Dis-moi la vérité sur l’amour et
avait la photo de Hugh Grant en couverture (Hugh Grant, au fait, est un très
convaincant Edward Ferrars dans Raison et Sentiments). Sur Jane Austen,
Auden était formidable mais il avait tort :
On ne pourrait la scandaliser plus qu’elle ne me scandalise ;
À côté d’elle Joyce est aussi innocent que la coronille.
Je suis très gêné quand j’avise
Une petite-bourgeoise vieille fille
Décrivant les effets amoureux de l’argent,
Et révélant si franchement, si sobrement
De la société le fondement économique.
Nous, les gens des années 90, choquerions très certainement Jane Austen
avec notre vaste gamme de libertés débraillées et incontestées. Néanmoins,
l’hypocrisie n’est peut-être pas absente des vers d’Auden. L’argent – la
fortune, la sécurité – pousse Charlotte Lucas à accepter Mr Collins (se
« déshonorant » ainsi par un mariage de raison), mais il ne réussit pas à le
lui faire aimer. Elizabeth avait éconduit Mr Collins et, fort peu
courtoisement, Mr Darcy, avec ses 10 000 livres par an.
À propos de l’Élégie… de Thomas Gray, William Empson a écrit que le
poème décrit un pitoyable abandon provincial sans nous insuffler ce qu’il
faudrait pour nous inciter à vouloir le changer. Le changement est précisément l’objet de la satire. Laquelle est une ironie militante. L’ironie,
elle, accepte davantage la douleur. Elle ne nous incite pas à transformer la
société ; elle nous fortifie pour que nous puissions la tolérer. Jane Austen
était une vieille fille issue de la classe moyenne anglaise. Elle mourut dans
d’atroces souffrances à quarante et un ans (en prononçant les plus belles
« dernières paroles » de tous les temps : quand on lui demanda ce dont elle
avait besoin, elle répondit « Rien que la mort »). D’un autre côté, elle survit
depuis près de deux siècles. Ses amants sont platoniques mais pléthore.
The New Yorker, 1997
Notes
1. Cinq décennies plus tard, Anthony Trollope avait pleine latitude d’exprimer cela plus frontalement. Dans He Knew He Was
Right (1869), Jemima Stanbury, une vieille fille argentée mais désormais âgée, est troublée par la présence de Dorothy, sa nièce en mal d’amour (et désargentée), qui fait remonter ses propres regrets à la surface. Un soir, une bougie à la main, Jemima entre dans la chambre à coucher de Dorothy et la réveille, avec une promesse magnanime qui résoudra tout. « Qu’y a-t-il donc, ma tante ? » demande Dorothy. Jemima commence ainsi : « Embrasse-moi, ma très chère. »
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