La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 55 sur 64

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La Friction du temps

Jane Austen prend d’assaut l’usine à rêves

 

Soudain, Jane Austen est devenue plus bankable, comme on dit à

Los Angeles, que Quentin Tarantino. Mais avant de tenter d’établir ce

qu’est le phénomène Jane Austen, établissons d’abord ce qu’il n’est pas.

Il y a plus d’un an (à l’été 1996), je suis allé voir Quatre Mariages et un

enterrement dans un multiplexe du nord de Londres. Très vite, j’ai eu envie

d’être ailleurs (par exemple : à un arrêt de bus, à attendre sous la pluie) ;

dans des circonstances normales, je serais sorti au bout de dix ou quinze

minutes. Mais les circonstances n’étaient pas normales. J’étais en

compagnie de Salman Rushdie. Pour plusieurs raisons – toutes ayant trait à

la sécurité –, nous dûmes prendre notre mal en patience. L’ayatollah

Khomeini m’avait condamné à assister à la projection de Quatre Mariages

et un enterrement, du début à la fin ; un bourreau iranien n’aurait su

invoquer un échantillonnage plus varié de bronchements, de grimacements,

de pleurnichements et de supplications. Auxquels je dus me soumettre – et

absorber quelques leçons d’ordre social.

C’était comme l’inverse du fameux dessin animé de Charles Addams : je

fus atterré, alors que tout le monde autour de moi (sauf l’auteur des Versets

sataniques) pouffait, gargouillait, se papouillait de plaisir. Le seul bon

moment fut quand j’ai compris que l’enterrement du titre serait celui de

Simon Callow. Serrant le poing, je me suis dit : Ouais ! Je n’ai rien de

particulier contre l’acteur lui-même – mais au moins l’un d’entre eux allait

mourir.

« Hum, lâchai-je lorsque, enfin, se déroula le générique. Voilà qui

atteignait des profondeurs insoupçonnées d’inanité. Pourquoi un tel

succès ?

— Parce que, répondit Salman, le monde a mauvais goût. Tu ne le savais

pas ? »

N’empêche, le « mauvais goût », à soi seul, n’explique pas grand-chose.

Je comprends pourquoi les classes supérieures peuvent apprécier de se voir

décrites avec une affection aussi enjouée. Mais pourquoi est-ce que ça

devrait plaire à quatre cents crétins de la banlieue nord-ouest du Grand

Londres ? Toute autre décennie de l’après-guerre hormis celle-ci aurait

accueilli Quatre Mariages avec un dégoût teinté d’incrédulité. Le public des années 60 aurait cassé les fauteuils. Mais il semble que les vieilles

rancœurs se soient évaporées et que « le million », comme l’appelle

Hamlet, se sente libre de soutenir les millionnaires (congénitaux). La plèbe

peut tomber dans une flagornerie amnésique et se prosterner devant ses

oppresseurs historiques.

Les classes sont inoffensives, les classes sont gentiment cool ; les classes

ont même un je-ne-sais-quoi de… classieux. Quatre Mariages, bien sûr, est

très « sentimental » au sens commun du terme : le film est empreint d’une

indigne tendresse en toc. Mais sentimental aussi au sens littéraire : il remet

spécieusement au goût du jour une forme ancienne. Demeures, soirées,

parties de campagne, vicissitudes amoureuses dans des salons opulents et

des jardins paysagers, savoir-vivre, convenances, vieilles familles et loisirs

illimités. Dans un certain sens, c’est l’univers de Jane Austen, mais dont

l’intelligence vivifiante aurait disparu, supplantée par les afféteries, les

roucoulades. Maintenant, le gratin se la joue inoffensif. Dilemmes et

imbroglios sont proscrits de Quatre Mariages. Tout n’est que légèreté.

 

On vient de tourner Persuasion, Raison et Sentiments, et trois versions

d’Emma sont en préparation (sans parler du teen-movie Clueless [Emma à

Beverly Hills]) ; nul doute que quelqu’un va bientôt massacrer la parodie

acerbe du roman gothique Northanger Abbey, et que quelqu’un d’autre

osera braver les problématiques austérités de Mansfield Park – et c’en sera

fini (à l’exception du fragment peu connu Lady Susan). Orgueil et Préjugés

a été pris en charge de bout en bout par une série de la BBC en six parties,

au coût de neuf millions et demi de dollars, qui a vidé les rues anglaises

tous les dimanches soir (sur les écrans américains en janvier 1998).

La fièvre Jane Austen ou, plus particulièrement, la Darcymania, nous est

tombée dessus. Les rédactions ont été réduites à commander des interviews

de camionneurs et techniciens installateurs d’isolation des combles qui se

trouvaient s’appeler Darcy. Les pèlerinages touristiques à la demeure de

Jane Austen (Chawton, Hampshire) ont augmenté de 250 % en octobre, et

les ventes de fourre-tout Jane Austen, de porcelaine Jane Austen, de sweat-

shirts Jane Austen, de torchons de cuisine Jane Austen et de blouses et

tabliers Jane Austen caracolaient aussi dans les gondoles ; tout en écoutant

The Jane Austen Music Compact Disc (de la musique que l’« auteure »

aurait pu entendre ou jouer), on peut exécuter en deux coups de cuiller à pot une recette du Jane Austen Cookbook (tous les ingrédients ont été

modernisés) ; et ainsi de suite.

Une grande partie de cet enthousiasme est, cela va de soi, collatérale ou

historique : un mélange de snobisme désincarné et d’une vague mélancolie

postimpériale. Nul doute, non plus, que nombre des dix millions de

spectateurs de la série la regardèrent dans le même esprit qu’ils avaient vu

Quatre Mariages… – benoîtement stupéfiés par le déferlement de luxe et

d’excentricité. Mais ce genre de gaspillage est inévitable, et même

approprié. Raison et Sentiments et Persuasion sont projetés dans les

cinémas d’art et d’essai. Orgueil et Préjugés dans votre salon ; et – cela

colle avec le livre – ses accolades accolent large.

 

Certains sont peut-être plus amusants que d’autres mais tous les romans

de Jane Austen sont des comédies classiques : de jeunes couples cheminent

vers une conclusion festive, à savoir : leurs noces. De plus, toutes les

comédies de Jane Austen sont structurellement la même comédie. Une

héroïne, un héros, un obstacle. L’obstacle est toujours l’argent (bien plus

que la classe sociale – Mrs Bennet est issue d’une famille de négociants,

mais Mr Bingley aussi). À l’exception d’Emma Woodhouse, toutes les

héroïnes sont désargentées et n’ont d’autre véritable perspective qu’un

célibat étriqué.

Quand le héros fait une irruption haletante, il paraît charrier l’ombre

d’une rivale – intrigante, héritière ou vamp. De son côté, l’héroïne est

distraite, tentée ou simplement importunée par un double factice du héros,

un faire-valoir – séducteur, opportuniste ou gommeux. Le double est parfois

plus riche que le héros (Persuasion, Mansfield Park) et, à vrai dire, bien

plus amusant (Mansfield Park). Le héros peut aussi ne pas être aussi

séduisant que son double. Dans son adaptation de Raison et Sentiments

(avec sa double héroïne), Emma Thompson fait de son mieux pour donner

un coup de jeune au colonel Brandon – Alan Rickman – mais, dans le

roman, il est clair qu’à trente-cinq ans, c’est une épave. Brandon est le

châtiment que l’auteure réserve à la folle passion de Marianne pour son

double, John Willoughby (interprété dans le film par Greg Wise, séduisant

mais dénué de charme). Les défauts du double soulignent les mérites bien

plus substantiels du héros. Les héroïnes ont leurs faiblesses mais, de leur côté, les héros sont quasiment des modèles du genre. Deux d’entre eux,

Henry Tilney et Edmund Bertram, cadets de bonne famille – sont pasteurs.

Dans Orgueil et Préjugés, Jane Austen augmenta la température de la

comédie, lui conférant un peu de cette fièvre de ce qu’on pourrait appeler

une romance. Rivale et double sont des figures presque

mélodramatiquement criardes : la féline et autodestructrice Caroline

Bingley, le débauché George Wickham, prompt à s’apitoyer sur son sort. Si

chacun crée, certes, des difficultés logistiques, ni l’un ni l’autre n’est

capable de représenter une menace sérieuse pour le couple central. Car

Elizabeth Bennet est l’héroïne la plus manifestement adorable de tout le

corpus austenien, et de loin. Quant au héros, eh bien, Miss Austen, pour une

fois dans sa brève existence, ne se retient pas : il est élancé, brun, séduisant,

troublant, intelligent, noble et immensément riche. Il est à la tête d’une

vaste propriété, d’un hôtel particulier à Londres, de 10 000 livres net par an.

Sa sœur Georgiana est à la tête de 30 000 livres (comme Emma) – alors que

la dot d’Elizabeth se monte à environ 1 livre par semaine. Aucun lecteur ne

résiste à l’expectance éhontée d’Orgueil et Préjugés, mais il est manifeste,

d’après certaines preuves internes, que Jane Austen ne se le pardonna

jamais vraiment. Mansfield Park fut son – et notre – pénitence. Tandis que

ses propres perspectives se réduisaient, les rêves de romance s’affadissaient

en un modeste espoir de respectabilité (ou de « compétence » financière).

Persuasion fut son poème de la deuxième chance. Puis vint la mort.

 

Cet automne, alors que la nouvelle série trouvait son rythme, des

téléspectateurs bouleversés appelaient la BBC, en larmes, réclamant d’être

rassurés quant au sort du couple maudit : tout irait-il vraiment pour le

mieux ? Je ne faisais pas partie du nombre mais ils ont toute ma sympathie.

Et je compris parfaitement pourquoi les stocks de cassettes vidéo d’Orgueil

et Préjugés, sortie alors qu’on n’avait encore vu que la moitié de la série à

la télévision, se vendirent en deux heures. Lorsqu’on m’avait fait découvrir

le roman, à quinze ans, après avoir lu vingt pages, j’avais pris d’assaut le

bureau de ma belle-mère jusqu’à ce qu’elle me dise ce que j’avais besoin de

savoir. J’avais besoin de savoir si Darcy épouserait Elizabeth. (J’avais

besoin de savoir que Bingley épouserait Jane.) J’avais besoin de cette

information-là plus que tout ce dont j’avais jamais eu besoin.

Orgueil et Préjugés vous aspire. Curieusement – et je pense que c’est un

phénomène unique –, il continue de vous aspirer. Aujourd’hui, quand

j’ouvre le livre, et le relis pour la cinquième ou la sixième fois, je ressens la

même expectative inassouvie. Comment est-ce possible, alors que le genre

en soi garantit la consommation ? La réponse, simple, est que ces amants

sont vraiment « faits l’un pour l’autre » – par leur créatrice. Ils sont

fabriqués l’un pour l’autre : imbriqués pour l’hymen. Ils ne peuvent que se

marier.

Andrew Davies, qui a adapté le roman pour la télévision, a eu

l’intelligence de considérer sa fonction comme essentiellement obstétrique :

il devait porter l’histoire de la page écrite à l’écran aussi intacte que

possible. Après tout, il avait l’exemple de la version Olivier-Garson (1940,

sur un scénario d’Aldous Huxley, entre autres) : preuve patente que toute

ingérence réduira l’original à un vague onguent anodin. La lecture d’Huxley

est mortellement charmante ; même Lady Catherine de Bourgh est une

bonne pâte. N’empêche, l’adaptateur doit faire son boulot. Le pieux et

regardant fan d’Austen a l’œil, et il est toujours prompt à être scandalisé par

le moindre manquement à l’étiquette.

Très tôt dans la série, nous entendons Elizabeth déclarer, dans la chambre

à coucher qu’elle partage avec Jane : « Si je pouvais aimer un homme qui

pourrait m’aimer assez pour me prendre avec mes seulement 50 livres par

an, je serais fort satisfaite. » Voilà qui nous installe d’emblée dans le

contexte financier (nous verrons d’ailleurs bientôt Mr Bennet s’escrimer sur

son livre de comptes) ; mais cela prédispose Elizabeth à une approche

chimérique, contraire à sa fière indépendance. Plus tard, quand éclate le

scandale de la fugue de Lydia et que Darcy prend congé d’Elizabeth,

tristement, à l’auberge près de Pemberley, Jane Austen écrit ceci :

« Elizabeth comprit combien il était improbable qu’ils se revoient jamais

selon les mêmes termes de cordialité qui avaient marqué leurs rencontres

dans le Derbyshire. » Ce qui est traduit dans le film par un bref aparté : « Je

ne le reverrai jamais ! » La prose de Jane Austen témoigne du courage de la

jeune femme face à l’adversité sociale, celle de Davies semble témoigner

d’un amour qu’Elizabeth n’éprouve pas encore. Bougez une seule brique et

tout l’édifice branle.

La télé, c’est la télé, et la télé exige des équivalents visuels pour le

moindre pronom, pour le moindre adjectif démonstratif. Le visuel est

toujours littéral, bizarrement. Tout passage prolongé d’explication du contexte se voit doté d’un somptueux collage. La lettre de Darcy à

Elizabeth, avec ses révélations sur le caractère de Wickham, inspire une

scène à Cambridge : Darcy en toge et toque, filant sous une colonnade,

grimpant un escalier – et surprenant Wickham, une fille de cuisine à demi

dévêtue sur ses genoux. Nous voyons Lydia et Wickham papillonnant à

minuit (comme ils se bécotent dans la voiture !), nous voyons Darcy

arpentant les rues suppurantes de Londres à leur recherche, nous voyons les

fugueurs dans leur chambre à l’auberge ignoble. Dès le départ, Elizabeth et

Darcy ne pensent pas seulement l’un à l’autre, ils ont des hallucinations sur

l’autre : ils ne peuvent donc être que passionnément amoureux. Alors que,

dans le roman, Darcy ne s’éprend pas d’elle avant longtemps – mais avant

qu’elle ne s’éprenne de lui. Ces deux lentes maturations sont le cœur du

livre.

Les autres interpolations de Davies sont le plus souvent subtiles et, à

l’occasion, des plus heureuses ; il est l’expert qui a porté à l’écran une

grande partie du canon britannique. Mais tout fan de Jane Austen est

comme la princesse dérangée par le petit pois – nous sommes si tendres, si

délicats… Elizabeth ne dirait jamais (d’un air sceptique) « Étonnez-moi ! »

Libertine ou pas, Lydia ne répéterait pas avec appétence la formule (absente

de l’original) « Tout un camp de soldats… » Elle ne dit pas, dans le roman,

et n’aurait jamais dit : « Nous allons bien rigoler ! »

Je pourrais continuer ainsi longtemps – si je ne craignais d’abuser de la

patience du lecteur. Une immersion dans Miss Austen me transforme vite

en puriste façon Régence. Bientôt, sa cadence remplace la mienne ; les

échanges mondains se crispent et traînent. Si, par exemple, la rédactrice

appelait, espérant apprendre que cet article est presque terminé, j’aimerais

répondre : « Nay, madame, il me semble que je progresse fort mal. Il me

faut rester séquestré plus longtemps avec Miss Jane. Puis-je, de ce fait, vous

extorquer l’indulgence d’une nouvelle quinzaine ? » Ce qui ferait de moi un

anachroniste. Or Jane Austen n’est pas – et ne sera jamais – un

anachronisme.

 

Dans Changement de décor (1975), de David Lodge, un petit

universitaire de province part enseigner à Euphoric State University, en

Californie, tandis qu’un universitaire américain fanfaron et baraqué vient enseigner à Rummidge, trou perdu d’Angleterre, rouge brique et pluvieux.

L’Américain, Morris Zapp, commence ainsi nonchalamment son séminaire :

 

« Et de quoi meurs-tu d’envie de discuter ce matin ?

 

— De Jane Austen, marmonna le garçon au duvet clairsemé […]

 

— Ah ouais. C’était quoi, le sujet ?

 

— J’ai écrit sur la conscience morale de Jane Austen.

 

— Pas trop mon genre.

 

— Je n’ai pas compris votre intitulé, monsieur Zapp.

 

— “Éros et Agapé dans les romans de la dernière période”, non ? Où est le problème ? » L’étudiant baissa la tête.

 

Au premier degré, la plaisanterie tacle le contraste entre les situations

différentes de la critique littéraire de part et d’autre de l’Atlantique, les

Britanniques se débattant encore dans les champs de bataille où patrouille

F.R. Leavis, les Américains s’élançant dans les architectoniques du mythe

et de la structure. Mais, à un niveau plus profond, Lodge nous dit que Jane

Austen, étrangement, continue de mettre tout le monde d’accord en faisant

plancher les uns comme les autres de part et d’autre de l’Atlantique. Les

moralistes, le contingent Éros-et-Agapé, les marxistes, les freudiens, les

jungiens, les sémioticiens, les déconstructionnistes – tous se reconnaissent

dans les mêmes six romans décrivant la classe moyenne provinciale en

Angleterre au début du xixe siècle. Les critiques continuent de s’y atteler

parce que les lecteurs ne s’en lassent pas ; à chaque génération, les romans

de Jane Austen se renouvellent sans peine.

Chaque époque apporte son éclairage particulier : dans l’actuel

bouillonnement Austen, ce sont nos propres angoisses qui sont exposées au

grand jour. Collectivement, nous aimons nous repaître des accents et

accoutrements de l’univers de Jane ; mais pour le lecteur recroquevillé dans

son fauteuil, la réaction est sombre la plupart du temps. Avant tout, nous

remarquons à quel point le sort des femmes est étriqué : la brièveté de la

nubilité et, à la fois, la lenteur mortelle du temps qui s’écoule en son sein.

Nous voyons toute la douleur sociale que les puissants pouvaient infliger et

avec quelle perversion ils aimaient s’adonner à ce jeu. Nous voyons

combien les impuissants étaient démunis face à ceux qui étaient

susceptibles de les honnir. Et nous nous demandons : quel homme, grands dieux, épousera ces filles pauvres – ces pauvres filles ? Pas les hommes

sans moyens et pas les riches non plus (sauf dans les romans). Alors qui ?

Nous nous agitons, nous nous révoltons contre l’enfermement physique (on

comprend ô combien que ces réalisateurs veuillent à tout prix « aérer » leurs

acteurs). De toutes les vertus, Jane Austen prise par-dessus tout

l’« équité » ; mais celle-ci, telle que nous l’entendons de nos jours, ne

dispose d’aucun espace social où s’appliquer. Un échange honnête entre

Anne Elliot et Frederick Wentworth, et tout Persuasion disparaît. Nous

rêverions de conférer nos propres libertés aux personnages. Leurs

refoulements nous étonnent. Et nous sommes saisis par l’ennui ambiant.

La nouvelle série de la BBC a été vendue par la presse sur la foi d’une

sensualité latente dans l’univers de Jane Austen ; il est évident, pourtant,

qu’elle en révèle bien davantage sur la sensualité éhontée du nôtre. Après

tout, Jane Austen est un auteur notoirement cérébral, pingre absolu dans ses

descriptions de la nourriture, des vêtements, des animaux, des enfants, des

paysages et du temps. Les années 90 n’entendent pas les choses ainsi.

Quand ils apparaissent sur nos écrans de télévision, Darcy et Bingley

chevauchent vers Netherfield Park sur leurs étalons tout à leurs

ébrouements, tandis qu’Elizabeth se promène gaillardement sur une colline

voisine. Plus tard, sortant de son bain, Darcy regarde par la fenêtre et voit

Elizabeth gambadant avec un chien. Lydia est surprise à moitié nue par

Mr Collins – et, riant, ne cache point son décolleté. En proie à son

imprudente passion pour Elizabeth, Darcy se met à l’escrime. « Je viendrai

à bout de cela, marmonne-t-il. J’en viendrai à bout. » Retournant à

Pemberley, pas rasé, il saute du cheval tout chaud entre ses cuisses et se

jette impétueusement dans un étang. De toute évidence, nous nous

éloignons là de Jane Austen pour rejoindre D.H. Lawrence – et Ken

Russell. « Il y a beaucoup de sexualité rentrée chez Jane Austen, a-t-on pu

entendre Davies déclarer ; je n’ai fait que la libérer. » Mais pourquoi alors

s’arrêter en chemin ? Pourquoi ne pas lui prescrire une cure de vitamine C

et un massage du dos ? Les personnages de Jane Austen résistent aux bons

soins de l’ère de la thérapie, de l’ère de l’évacuation du stress. En bonnes

créations littéraires, ils prospèrent sur leurs inhibitions. C’est la source

même de leur énergie contrariée.

Pour ce qui est des performances des acteurs, elles témoignent de la

grande force, en profondeur, de la justesse et de la discrétion de la

réalisation de Simon Langton. Jennifer Ehle (on prononce « Ely ») n’est pas tout à fait la parfaite Elizabeth, puisqu’une telle créature ne saurait exister ;

Elizabeth, tout simplement, est Jane Austen avec la beauté en plus, or une

telle créature n’aurait pu créer Elizabeth. Ehle, comme Debra Winger, crève

l’écran. Elle a l’esprit, elle a la chaleur requis ; la douceur de son sourire est

quasi orgasmique ; elle réussit à avoir l’air à la fois voluptueuse et

vulnérable dans les costumes de maternité genre bonnet pour œuf auxquels

l’obligation d’« authenticité » l’a réduite ; et elle a les yeux ; mais elle ne

réussit pas tout à fait à incarner l’esprit Austen revu pour l’écran. Colin

Firth est un Darcy insidieusement convaincant, dans le parcours qui le mène

de la probité au sentiment démocratique de mise. Pour connaître son cœur,

tout ce dont Elizabeth a besoin, ce sont les faits sous ses yeux. Darcy doit

opérer en un rien de temps une évolution intime de deux siècles.

Les seconds rôles sont entraînés par Alison Steadman. Des pisse-froid

ont trouvé sa Mrs Bennet trop charnue, trop dickensienne, alors qu’en fait,

elle réussit un équilibre miraculeux entre amertume et vulgarité débordante

(équilibre encore stabilisé par des traces patentes de son allure antérieure).

Susannah Harker est une Jane indolente, confortablement pesante ; Julia

Sawalha nous offre les « esprits animaux supérieurs » de Lydia ; David

Bamber est un Mr Collins merveilleusement crispé et masochiste ; et Anna

Chancellor trouve un pathos inattendu sous les railleries expertes de

Caroline Bingley. Le seul gros échec est Mr Bennet. Le débit de Benjamin

Whitrow est réfléchi et confiant, mais il se réfugie trop vite dans l’ironie et

la pétulance. Personnage le plus désenchanté de tout le corpus de Jane

Austen, Mr Bennet est le fond noir du miroir éclatant. Lui aussi est très

proche de sa créatrice, qui craignait de déceler en elle-même la faiblesse de

son personnage. Mr Bennet voit le monde tel qu’il est, puis s’amuse de son

désespoir intime.

 

La sensualité importée par Davies et Langton est un gain indéniable :

toutes les scènes oniriques et duveteuses dans la chambre à coucher, avec

Elizabeth et Jane, chandelles allumées, cheveux défaits, nous font ressentir

la lourdeur cruciale de leur amour sororal. Elles nous rappellent que la

trame émotive du roman est intimement liée à cette relation ; et nous

ressentons son poids sans comprendre pourquoi elle pèse tant. Face à la

scène où Marianne échappe de justesse à la mort (mal d’amour, fièvre) dans

Raison et Sentiments, je me suis demandé pourquoi j’étais touché au vif, si chagrin d’entendre Elinor dire à sa sœur, tout simplement : « Ma très

chère. » Nous sommes émus car cette formule d’une grande douceur est

littéralement vraie – et le restera sans doute toute la vie . Nulle 1

reconfiguration n’attend le parcours amoureux des vieilles filles ; leurs plus

proches sont leurs plus chères, et voilà. Dans Persuasion, nous devinons la

privation plus grande encore d’Anne Elliot lorsqu’elle recherche la chaleur

de l’égoïsme dénué d’humour de sa sœur Mary. Nous nous consolons

naïvement en pensant que Jane Austen, quoi qu’il ait pu lui manquer par

ailleurs, avait, du moins, Cassandra.

Hormis l’enterrement opportun, Quatre Mariages et un enterrement eut

une autre qualité : en raison d’une scène particulièrement gênante, une

édition opportuniste de Dix Poèmes d’Auden atteignit les listes des

meilleures ventes. Ce recueil s’intitulait Dis-moi la vérité sur l’amour et

avait la photo de Hugh Grant en couverture (Hugh Grant, au fait, est un très

convaincant Edward Ferrars dans Raison et Sentiments). Sur Jane Austen,

Auden était formidable mais il avait tort :

 

On ne pourrait la scandaliser plus qu’elle ne me scandalise ;

 

À côté d’elle Joyce est aussi innocent que la coronille.

 

Je suis très gêné quand j’avise

 

Une petite-bourgeoise vieille fille

 

Décrivant les effets amoureux de l’argent,

 

Et révélant si franchement, si sobrement

 

De la société le fondement économique.

 

Nous, les gens des années 90, choquerions très certainement Jane Austen

avec notre vaste gamme de libertés débraillées et incontestées. Néanmoins,

l’hypocrisie n’est peut-être pas absente des vers d’Auden. L’argent – la

fortune, la sécurité – pousse Charlotte Lucas à accepter Mr Collins (se

« déshonorant » ainsi par un mariage de raison), mais il ne réussit pas à le

lui faire aimer. Elizabeth avait éconduit Mr Collins et, fort peu

courtoisement, Mr Darcy, avec ses 10 000 livres par an.

À propos de l’Élégie… de Thomas Gray, William Empson a écrit que le

poème décrit un pitoyable abandon provincial sans nous insuffler ce qu’il

faudrait pour nous inciter à vouloir le changer. Le changement est précisément l’objet de la satire. Laquelle est une ironie militante. L’ironie,

elle, accepte davantage la douleur. Elle ne nous incite pas à transformer la

société ; elle nous fortifie pour que nous puissions la tolérer. Jane Austen

était une vieille fille issue de la classe moyenne anglaise. Elle mourut dans

d’atroces souffrances à quarante et un ans (en prononçant les plus belles

« dernières paroles » de tous les temps : quand on lui demanda ce dont elle

avait besoin, elle répondit « Rien que la mort »). D’un autre côté, elle survit

depuis près de deux siècles. Ses amants sont platoniques mais pléthore.

 

The New Yorker, 1997

 

Notes

1. Cinq décennies plus tard, Anthony Trollope avait pleine latitude d’exprimer cela plus frontalement. Dans He Knew He Was

Right (1869), Jemima Stanbury, une vieille fille argentée mais désormais âgée, est troublée par la présence de Dorothy, sa nièce en mal d’amour (et désargentée), qui fait remonter ses propres regrets à la surface. Un soir, une bougie à la main, Jemima entre dans la chambre à coucher de Dorothy et la réveille, avec une promesse magnanime qui résoudra tout. « Qu’y a-t-il donc, ma tante ? » demande Dorothy. Jemima commence ainsi : « Embrasse-moi, ma très chère. »

 

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