La Friction du temps
5. L’assassin Estropié le Moins Intéressant
Moi aussi, je m’y suis habitué. On se surprend à penser : si je devais
vivre à El Distrito, je n’habiterais pas chez Kevin mais chez Ana Milena, où
il y a au moins la télé câblée et un passe-plat bien pratique entre cuisine et
salon. Et si je devais vivre à La Esperanza, je refuserais gentiment mais
fermement la proposition de Sara et tenterais de m’imposer, moyennant
quelque bakchich, quatre maisons plus loin, dont l’occupant a un frigo et un
ventilateur qui fonctionnent (mais aussi dix personnes à charge). De même,
je me surprends à penser : ce meurtrier estropié n’est pas, et de loin, aussi
intéressant que le meurtrier estropié que j’ai interviewé avant-hier. Ça
semblait évident. Raul Alexander ne faisait pas le poids, par rapport à
Mario.
À notre arrivée, Raul, allongé sur son lit, regardait Les Simpson. Chez
Kevin, chez Ana, chez Sara, il n’y avait pas de jeunes hommes. Ici, quand il
y a un jeune homme dans une maison, c’est qu’il est dans l’incapacité
physique de sortir. Il y a de grandes chances qu’il soit estropié – et très
probablement un meurtrier estropié.
Avec sa boule à zéro et sa petite bouille innocente, Raul avait l’air de ces
serviteurs aux petits soins avec nous dans une résidence de vacances, dont
on se dit que nous pourrions nous attacher à lui. Je vous semble manquer de
tact ? La vérité était que nous devions nous faire à Raul. Nous avions espéré
Alejandro, l’assassin estropié qui, dans sa prime jeunesse, ne pouvait
s’endormir s’il n’avait pas tué quelqu’un dans la journée. Mais nous avions
déjà manqué Alejandro, et même plus d’une fois, et quand nous avions fini
par nous rendre à un rendez-vous apparemment sûr, sa mère nous avait
annoncé qu’il avait dû emmener son clebs chez le véto. Était-ce un
anathème latino particulièrement violent ou une simple mauvaise excuse ?
Je songeai au verbe étalon du langage des gangs : groseriar (no respetar,
« ne pas respecter »). Ce fut un soulagement, en fin de compte, que d’avoir
à se satisfaire de Raul.
Questionné sur son enfance, il la jugea normale, ce qui paraissait
crédible, hormis son père qui était resté in situ quasiment jusqu’à ce que
Raul devienne un homme. Il s’était fait la main avec les pièces détachées de voitures, puis les voitures elles-mêmes, puis les voitures avec des gens
dedans. « Une le lundi, une le jeudi. » Ensuite, il était entré en compétition
avec un ami : six vols armés de voiture par jour. Puis il était passé au
braquage des camionnettes de transfert d’argent, en provenance ou à
destination de magasins, d’usines ou de banques. Il avait purgé une peine de
neuf mois de prison, d’où, comme on pouvait s’y attendre, il avait émergé
conforté dans sa vocation. À ce moment-là, les transferts de fonds étaient
saturés, les resquilleurs faisaient quasiment la queue devant les banques ;
Raul s’était donc aventuré à l’intérieur. Ces virées hebdomadaires avaient
fait long feu. Il en avait pris pour trente mois, était sorti trois jours, y était
retourné pour trois ans. Au cours de ce dernier séjour, Raul avait tué un
homme, pour la première fois, prétendit-il : un prêté pour un coup de
poignard, soi-disant.
Sa formation achevée, du sang plein les mains, Raul accepta un « boulot
de fonctionnaire ». L’expression peut surprendre un non-Caleo mais, quand
quelqu’un, ici, dit qu’il a travaillé dans un bureau ou fait un « boulot de
fonctionnaire », on sait exactement de quoi il retourne : il était payé pour
attendre que le téléphone sonne (salaire mensuel : 300 euros), et, en sus, par
l’intermédiaire d’un agent, 125 euros par « contrat ». Au fait, d’après ce que
je sais, les garçons qui font les fonctionnaires, on ne les appelle pas des
« garçons de bureau ». Mais ils n’en sont pas moins très recherchés, ces très
jeunes garçons sont très recherchés, pour ce « travail de bureau », parce
qu’ils acceptent des bas salaires, n’ont pas froid aux yeux, et ne peuvent pas
être envoyés en prison (jusqu’à leur majorité, à dix-huit ans). Raul devait
alors avoir la vingtaine. Ah, et le jour préféré pour les meurtres de bureau,
c’est le dimanche : on a plus de chance de trouver les gens chez eux.
La chute de Raul ? (Ma confiance en sa bonne foi, ou en sa conscience
des événements, qui n’avait pas été grande jusque-là, diminua encore.)
Comment présenta-t-il la chose ? Ah oui. Il avait eu un problème avec un
type qui avait tué son cousin, meurtre vengé sur l’impulsion du moment par
un de ses amis. Il était question d’une livraison de marijuana. Raul louvoya,
tourna autour du pot, mais tout semblait se réduire à una problema, une
partie de poker, un verre renversé : une venganza « de sourcil ».
Prenant congé de Raul Alexander impitoyablement tôt (l’un d’entre nous
avait un avion à prendre…), nous nous enfilâmes dans un couloir ensoleillé
où étaient entreposés sa chaise roulante et son déambulateur. Quand, quelques minutes plus tôt, je lui avais demandé combien de personnes il