La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 49 sur 64

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La Friction du temps

5. L’assassin Estropié le Moins Intéressant

 

Moi aussi, je m’y suis habitué. On se surprend à penser : si je devais

vivre à El Distrito, je n’habiterais pas chez Kevin mais chez Ana Milena, où

il y a au moins la télé câblée et un passe-plat bien pratique entre cuisine et

salon. Et si je devais vivre à La Esperanza, je refuserais gentiment mais

fermement la proposition de Sara et tenterais de m’imposer, moyennant

quelque bakchich, quatre maisons plus loin, dont l’occupant a un frigo et un

ventilateur qui fonctionnent (mais aussi dix personnes à charge). De même,

je me surprends à penser : ce meurtrier estropié n’est pas, et de loin, aussi

intéressant que le meurtrier estropié que j’ai interviewé avant-hier. Ça

semblait évident. Raul Alexander ne faisait pas le poids, par rapport à

Mario.

À notre arrivée, Raul, allongé sur son lit, regardait Les Simpson. Chez

Kevin, chez Ana, chez Sara, il n’y avait pas de jeunes hommes. Ici, quand il

y a un jeune homme dans une maison, c’est qu’il est dans l’incapacité

physique de sortir. Il y a de grandes chances qu’il soit estropié – et très

probablement un meurtrier estropié.

Avec sa boule à zéro et sa petite bouille innocente, Raul avait l’air de ces

serviteurs aux petits soins avec nous dans une résidence de vacances, dont

on se dit que nous pourrions nous attacher à lui. Je vous semble manquer de

tact ? La vérité était que nous devions nous faire à Raul. Nous avions espéré

Alejandro, l’assassin estropié qui, dans sa prime jeunesse, ne pouvait

s’endormir s’il n’avait pas tué quelqu’un dans la journée. Mais nous avions

déjà manqué Alejandro, et même plus d’une fois, et quand nous avions fini

par nous rendre à un rendez-vous apparemment sûr, sa mère nous avait

annoncé qu’il avait dû emmener son clebs chez le véto. Était-ce un

anathème latino particulièrement violent ou une simple mauvaise excuse ?

Je songeai au verbe étalon du langage des gangs : groseriar (no respetar,

« ne pas respecter »). Ce fut un soulagement, en fin de compte, que d’avoir

à se satisfaire de Raul.

Questionné sur son enfance, il la jugea normale, ce qui paraissait

crédible, hormis son père qui était resté in situ quasiment jusqu’à ce que

Raul devienne un homme. Il s’était fait la main avec les pièces détachées de voitures, puis les voitures elles-mêmes, puis les voitures avec des gens

dedans. « Une le lundi, une le jeudi. » Ensuite, il était entré en compétition

avec un ami : six vols armés de voiture par jour. Puis il était passé au

braquage des camionnettes de transfert d’argent, en provenance ou à

destination de magasins, d’usines ou de banques. Il avait purgé une peine de

neuf mois de prison, d’où, comme on pouvait s’y attendre, il avait émergé

conforté dans sa vocation. À ce moment-là, les transferts de fonds étaient

saturés, les resquilleurs faisaient quasiment la queue devant les banques ;

Raul s’était donc aventuré à l’intérieur. Ces virées hebdomadaires avaient

fait long feu. Il en avait pris pour trente mois, était sorti trois jours, y était

retourné pour trois ans. Au cours de ce dernier séjour, Raul avait tué un

homme, pour la première fois, prétendit-il : un prêté pour un coup de

poignard, soi-disant.

Sa formation achevée, du sang plein les mains, Raul accepta un « boulot

de fonctionnaire ». L’expression peut surprendre un non-Caleo mais, quand

quelqu’un, ici, dit qu’il a travaillé dans un bureau ou fait un « boulot de

fonctionnaire », on sait exactement de quoi il retourne : il était payé pour

attendre que le téléphone sonne (salaire mensuel : 300 euros), et, en sus, par

l’intermédiaire d’un agent, 125 euros par « contrat ». Au fait, d’après ce que

je sais, les garçons qui font les fonctionnaires, on ne les appelle pas des

« garçons de bureau ». Mais ils n’en sont pas moins très recherchés, ces très

jeunes garçons sont très recherchés, pour ce « travail de bureau », parce

qu’ils acceptent des bas salaires, n’ont pas froid aux yeux, et ne peuvent pas

être envoyés en prison (jusqu’à leur majorité, à dix-huit ans). Raul devait

alors avoir la vingtaine. Ah, et le jour préféré pour les meurtres de bureau,

c’est le dimanche : on a plus de chance de trouver les gens chez eux.

La chute de Raul ? (Ma confiance en sa bonne foi, ou en sa conscience

des événements, qui n’avait pas été grande jusque-là, diminua encore.)

Comment présenta-t-il la chose ? Ah oui. Il avait eu un problème avec un

type qui avait tué son cousin, meurtre vengé sur l’impulsion du moment par

un de ses amis. Il était question d’une livraison de marijuana. Raul louvoya,

tourna autour du pot, mais tout semblait se réduire à una problema, une

partie de poker, un verre renversé : une venganza « de sourcil ».

Prenant congé de Raul Alexander impitoyablement tôt (l’un d’entre nous

avait un avion à prendre…), nous nous enfilâmes dans un couloir ensoleillé

où étaient entreposés sa chaise roulante et son déambulateur. Quand, quelques minutes plus tôt, je lui avais demandé combien de personnes il