La Friction du temps
Le Quatrième État et la question de l’hérédité
Le Quatrième État et la question de l’hérédité1
Je suis né à Clapham en 1922. Ma carrière littéraire démarra en 1956 au
moment où, résidant à Swansea, dans le pays de Galles du Sud, j’ai publié
mon premier roman, Jim-la-chance. Il fut suivi par Ce sentiment incertain
et Une fille comme toi, parmi d’autres ; mais ma grande période débuta
vraiment en 1973, avec la publication de The Riverside Villas Murder et du
Dossier Rachel. 1978 vit celle de Jake’s Thing et de Réussir ; en 1984, ce
fut le tour de Stanley and the Women et de Money, Money ; en 1991, The
Russian Girl et La Flèche du temps. Ce dernier roman fut sélectionné pour
le Booker Prize ; mais je l’avais déjà remporté avec Les Vieux Diables en
1986. Je suis, incidemment, le seul écrivain à avoir reçu deux fois le
Somerset Maugham Award – la première fois pour mon premier roman, la
seconde pour mon second premier roman.
Cette période, hélas, s’acheva en 1995. Depuis lors, j’ai tout de même été
loin de chômer. Cette année, à l’âge de quatre-vingt-huit ans, je publie ma
trente-septième œuvre de fiction, La Veuve enceinte, et l’année prochaine
verra la sortie d’un autre roman, Lionel Asbo : État de l’Angleterre – mon
soixante-septième livre ; donc, comme vous le voyez, mon quatre-vingt-
dixième anniversaire s’annonce plutôt bien. Je suis l’auteur de quatorze
volumes d’essais ; j’ai enseigné à Swansea, Princeton, Cambridge,
Vanderbilt et Manchester. Puis-je citer Anthony Burgess ? « Coincés
comme nous le sommes entre deux éternités d’oisiveté, nous n’avons
aucune excuse de ne rien faire maintenant. » J’ai été marié quatre fois (deux
de mes épouses sont romancières), j’ai huit enfants et sept petits-enfants –
pour l’instant. Oh, et j’allais oublier de mentionner mes Collected Poems
(1979).
Cela va de soi, l’écrivain décrit ci-dessus est à moitié imaginaire.
Néanmoins, il semblerait que ce spectre, ce Basilic de longévité et
d’industrie, semble exister dans l’esprit ou les cauchemars d’un cercle très
restreint : les chroniqueurs britanniques – plus précisément, anglais – qui, à
l’occasion, s’occupent de choses littéraires. Incidemment, c’est ce qu’ils
tentent d’exprimer quand ils prétendent que je suis « en train de devenir
Kingsley ». Ils devraient se détendre : je suis déjà Kingsley. En vérité, c’est
mon trait de loin le plus original : je suis le seul romancier héréditaire du corps littéraire anglophone. Je suis le prince Charles bourreau de travail,
bipolaire – et désormais vieillissant – des lettres anglaises. Et je m’accroche
depuis bien trop longtemps.
95 % de ce type de commentaires m’indiffèrent, mais certaines tendances
nouvelles ne me laissent pas indifférent car leurs visées sont par trop
criantes. Ce qui a changé, c’est que l’écrivain, ou plutôt cet écrivain
particulier, est accusé de toutes les calomnies qu’il suscite dans la presse.
Des commentateurs fort honorables (D.J. Taylor, pour ne citer que lui) ont
écrit que je suscitais la controverse à dessein à chaque publication d’un de
mes livres. N’ont-ils pas remarqué que les journaux me citent, que je sorte
un livre ou pas ? Et comment peut-on susciter la controverse à dessein sans
cesser de se soucier de ce qu’on dit ? Voici ce qu’on peut lire sur la une
d’un numéro du Telegraph : « Martin Amis : “Les femmes ont trop de
pouvoir pour leur bien.” » C’est l’équivalent de « Ian McEwan : “Le
réchauffement climatique est un mensonge éhonté.” » J’imagine que le
Telegraph voulait montrer que j’étais encore dans la provocation constante.
Eh bien, ces gens-là se trompent du tout au tout. Je ne suis pas un
provocateur. Je suis un raseur de première. Vous savez… le pilier de bar
qu’on fuit comme la peste ?
Pourtant, des journalistes expérimentés continuent de me demander d’un
air sévère et en me regardant droit dans les yeux : « Pourquoi faites-vous
ça ? » Ils ne me demandent pas pourquoi je dis des choses en public (la
question serait pourtant de plus en plus pertinente) : ils me demandent
pourquoi j’excite les journaux… Comment peuvent-ils si mal connaître leur
profession ? Être cité (et déformé) par les médias, ce n’est pas quelque
chose que je fais. C’est quelque chose que me font les médias. La seule
personne qui, en Angleterre, peut « manipuler » le Quatrième État est, et
c’est approprié, un top-modèle à forte poitrine tel que Katie Price alias
Jordan. Ah, mais voilà que je persécute encore Katie. Vraiment, je suis de
plus en plus tenté par le vœu de silence. Ça donnerait lieu à une nouvelle
manchette, mais seulement une fois. Non ?
Pour revenir brièvement au thème de la longévité – et à toute la récente
affaire des salons de suicide au coin de la rue et de « tsunami des cheveux
blancs » (raccourci de démographe pour ce que l’on a décrit comme « le
plus important mouvement de population de l’histoire »). La presse a réagi
avec une consternation bien-pensante ; mais je n’ai vu aucune manchette
« Terry Pratchett est fou » visant l’écrivain atteint d’Alzheimer qui s’est prononcé en faveur de l’euthanasie. En outre, il se trouve que 75 % des
Britanniques (mais aucun parti politique) sont d’accord avec lui et donc
avec moi.
Les points de vue sur la question de l’euthanasie sont donc,
mystérieusement, inversés par rapport à ce qu’ils étaient sur la peine de
mort à l’époque de son abolition. Les gens étaient alors encore favorables
au meurtre par le corps judiciaire mais ça n’a pas empêché le gouvernement
de faire passer la réforme. C’était en 1968. Une quarantaine d’années plus
tard, les gens, alors qu’ils ne sont plus favorables au meurtre judiciaire, sont
en grande majorité en faveur de la mort assistée par le corps médical,
réforme qu’aucun politique n’ose promouvoir.
Bien sûr, les paroles très dignes de Sir Terry avaient été prononcées lors
d’une conférence publique ; alors que, dans mon cas, les journalistes ont
publié un méli-mélo de citations déformées tirées d’un de mes romans
satiriques. Pour ceux que cela intéresse, voici le passage incriminé (j’y parle
des anomalies de la pyramide des âges en Europe) :
Hoi polloi : la multitude. Et, oh, que nous serons nombreux (il parlait de la génération de moins en moins affectueusement connue sous l’appellation de baby-boomers). Et qu’on nous détestera, aussi. Pendant une génération au moins, la gouvernance, lut-il, consistera à transférer la richesse des jeunes aux vieux. Et ils n’aimeront pas ça, les jeunes. Ils n’aimeront guère le tsunami des cheveux bancs, les vieux s’accaparant les services sociaux, empestant cliniques et hôpitaux, comme une inondation de monstrueux migrants. Il y aura une guerre des âges, une purification chronologique…
Et puis, donc, Sir Terry a la maladie d’Alzheimer – maladie d’autant plus
tragique, dans ce cas précis, qu’elle affecte un être doté d’une grande
vivacité d’esprit (je pense aussi à Iris Murdoch et à Saul Bellow). Et Sir
Terry est plus vieux que moi. Ah, vraiment ? Eh bien, oui et non. J’ai
quatre-vingt-huit ans – mais j’en ai aussi vingt-quatre (regardez les photos).
Grand-père de soixante ans, je suis encore, en vérité, un « mauvais garçon »
(pas même le méchant homme) des lettres anglaises. Qui pourrait
« manipuler » des élucubrations aussi confuses ?
Les écrivains devraient venir de nulle part : ce devrait être un slogan, j’en
aime l’esprit. Les écrivains viennent presque toujours de nulle part : enfants
d’instituteurs, d’entrepreneurs, de comptables, de négociants, de banquiers,
et (surtout) de mineurs. Moi, je ne venais pas de nulle part ; romancier
anglais, je suis la progéniture d’un romancier anglais (et si vous croyez que
ce genre de choses peut se transmettre par simple voisinage, alors rappelez-
vous que, pendant dix-huit années formatrices, je fus aussi le beau-fils reconnaissant d’une romancière anglaise, Elizabeth Jane Howard). La mère
d’Anthony Trollope, Frances, était en son temps un écrivain connu ; nous
avons l’équipe Alexandre Dumas, Senior et Junior ; pendant un moment,
Auberon Waugh (fils d’Evelyn) parut prendre cette direction-là mais il
abandonna la fiction ; et nous avons aussi Susan Cheever (et, brièvement,
David Updike). Et voilà, c’est tout, dans n’importe quelle langue. Je
reconnais que cette transmission générationnelle paraît scandaleusement
anti-égalitaire et porteuse de stigmates d’un privilège hérité. Mais peut-être
son caractère monstrueux est-il ce que certains trouvent incongru (il me
perturbe parfois). Les écrivains devraient venir de nulle part. Mais, au jour
d’aujourd’hui, que suis-je censé y faire ?
The Guardian, 2010
Notes
1. Ce texte (de 2010) avait une visée satirique. Or la satire a souvent besoin d’explications ou, dans le cas présent, d’un
minimum de gainage (d’où l’avant-propos et l’ajout du dernier paragraphe, lequel, techniquement, est un post-scriptum). La presse britannique s’était excitée, supposément en réaction à certains de mes commentaires (approbateurs) sur l’euthanasie. À mon avis, l’hostilité de cette réaction se réduisait, comme si souvent, au fait que j’étais le rejeton écrivain d’un père écrivain. Comme le fait est, Dieu sait pourquoi, extrêmement rare – alors que les frères et sœurs écrivains sont treize à la douzaine (les Brontë, les James, les Mann, les Powys) –, il suscite d’étranges appréhensions. Parent et enfant sont associés de façon subliminale, si bien que (par exemple) l’enfant ne reste pas longtemps bienvenu en ce monde.
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