La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 43 sur 64

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La Friction du temps

En mémoire de Neda Soltan, 1983-2009 : Iran

 

L’écrivain Jason Elliot a intitulé son récent et retentissant journal de

voyage en Iran Miroirs de l’invisible. Je suis conscient des dangers qu’il y a

à écrire sur l’avenir. Mais il semble que ce que nous voyons se produire en

Iran soit les premiers spasmes de l’agonie de la République islamique. Dans

ce processus, qui sera fort long et fort laid, Mir Hossein Mousavi (le

modéré récemment vaincu) jouera probablement un moindre rôle que Neda

Agha-Soltan.

D’après le magazine Time, c’était « probablement la mort à laquelle a

assisté le plus grand nombre de témoins dans toute l’histoire de

l’humanité ». La voilà, sur la vidéo amateur, joyeuse, à la périphérie d’une

manifestation (que la police dispersait) ; puis vient la secousse de la

blessure par balle à la poitrine. « NeDA ! » hurle son compagnon

avunculaire (son professeur de musique). La balle a été tirée par un membre

d’une force paramilitaire. La jeune femme met deux minutes à mourir. « Je

brûle, je brûle », dit-elle.

Sa métamorphose (jeunesse, espoir, beauté puis, brutalement, la fin

atroce) a cristallisé à jamais l’essence même de la tragédie et de la passion

chiite au cœur de l’âme iranienne : le martyre face à l’injustice barbare.

Voyageuse, linguiste, musicienne, divorcée, apolitique mais citoyenne,

individualiste provocatrice (par sa vêture et ses mœurs), curieuse, Neda

Soltan incarnait aussi autre chose : elle était la face douce de la modernité.

Nous devons à nouveau nous rappeler le titre de Jason Elliot lorsque nous

analysons les événements de juin 2009, qui sont susceptibles d’être

interprétés de deux manières différentes.

Il est possible que les choses soient plus ou moins comme elles semblent

être. Les résultats d’élections plus ou moins truquées furent présentés au

peuple avec une hâte et une désinvolture indécentes (pour le dire

autrement : avec un grand mépris pour les participants démocrates) ; à

l’agitation sociale a répondu la violence d’État. Maintenant, réfléchissons.

Si, après l’intervalle de rigueur, le guide suprême Ali Khamenei avait

annoncé d’un ton grave une victoire de 51 % pour le président

Ahmadinejad, l’Iran et le monde se seraient sans doute inclinés et seraient

passés à autre chose. Il est tout aussi possible (la République islamique étant ce qu’elle est) que la victoire écrasante ait été truquée et qu’on ait

organisé un grand battage autour d’elle afin, précisément, de susciter

troubles, terreur et répression (laquelle se poursuit).

En 1997, le régime se sentait suffisamment fort pour sanctionner la

victoire surprise de Muhammad Khatami, qui l’avait emporté largement,

aussi, 69 %, lors d’une élection bon enfant contestée par personne. Quoique

religieux, Khatami était bien plus libéral que le technocrate Mousavi (qui,

au cours de la guerre Iran-Irak, s’était montré très à droite de Khamenei).

Surnommé affectueusement l’« ayatollah Gorbachev », Khatami parla

bientôt du « dialogue attentionné » qu’il espérait entamer avec l’Amérique.

Il semblait possible que l’isolement international, qui asséchait et raréfiait

tant l’air iranien depuis si longtemps, fût sur le point d’être atténué.

Chacun comprenait bien que ce processus prendrait du temps. En

juin 2001, Khatami fut réélu avec une majorité de 78 %. Sept mois plus tard

arrivait le discours de George W. Bush sur l’« axe du mal » (l’un des plus

destructeurs de toute l’histoire des États-Unis) : le printemps de Téhéran

avait vécu. Bush fut du pain béni pour la droite iranienne ; à son corps

défendant, il accrut énormément le pouvoir de l’Iran dans la région (avec

l’aventureuse, l’expérimentale guerre contre l’Irak), et il était assez

« arrogant » (l’attribut le plus honni dans le sensorium chiite) pour

entretenir la haine populaire.

Aujourd’hui, les mollahs sont conscients que, pour plusieurs raisons, le

nouveau président est bien plus redoutable. Si Mousavi l’avait emporté,

Obama aurait récompensé l’Iran, d’une façon qui aurait été palpable pour

chaque Iranien. Un tel lien (libéralisation = bénéfices) aurait eu des

conséquences fatales pour le régime. La terre tremble déjà sous leurs pieds,

avec l’élection libanaise pro-Occident, anti-Syrie et anti-Iran. D’autres

forces historiques conspirent pour ébranler le clergé armé d’Iran.

Car les mollahs savent maintenant qu’ils flottent sur un océan

d’illégitimité. Les grandes aussières de la révolution de 1978-1979 ont soit

craqué soit pourrissent en silence. Des quatre récits fondateurs, trois sont

des mythes : la « Révolution islamique » n’était pas une révolution

islamique ; la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui détruisit toute une

génération, n’était pas la « Guerre imposée », comme on l’appelle encore ;

et l’ayatollah Ruhollah Khomeini n’était pas l’infaillible, l’infaillible

« Divine Autorité » (Khomeini, comme tout Iranien pensant l’a compris

depuis longtemps, fut l’un des grands monstres de l’Histoire). Mais le plus important, pour l’heure : le quatrième récit, ou trame (anti-américanisme,

anti-« occidentoxication » et « Mort à l’Amérique ! », vieux cri de bataille

encore psalmodié par les écoliers), a été interrompu par Barack Obama.

Au cours de l’été et de l’automne 2008, avant les élections du

8 novembre, les sondages au Moyen-Orient montraient de façon quasi

unanime que les gens pensaient qu’en Amérique, « ils » ne laisseraient

jamais un Noir devenir pensionnaire de la Maison-Blanche. Or voilà qu’il

s’y trouvait, auréolé de toute sa supralégitimité démocratique, et voilà qu’il

parlait à l’Islam d’une voix nouvelle, une voix empreinte de conscience

historique et de respect. Quand, en juillet 2008, le président Sarkozy

accueillit Obama à Paris, il dit dans son allocution : « Voici l’Amérique que

nous aimons. » Ce sentiment devait trouver un large écho dans la jeunesse

des villes du Moyen-Orient.

Ce qui nous amène à deux autres éléments susceptibles de précipiter la

chute des théocrates : la modernité globalisée (les communications

instantanées) et l’avenir imposé par la démographie. Car l’Iran, l’une des

plus anciennes nations sur Terre, rajeunit perpétuellement.

 

« Au cours de l’histoire du plateau iranien, écrit Sandra Mackey dans son

livre, élégant et magistral, devenu un classique, The Iranians : Persia,

Islam, and the Soul of a Nation, le soleil s’est levé et s’est couché sur près

d’un million de jours. » Or, un million de jours, c’est plus d’années que

nous l’imaginons : 2 739. Si nous faisons remonter la naissance du pays à

son unification en 625 av J.-C., la millionième aube viendra en 2114.

Qu’est-ce que le soleil verra alors en patrouillant au-dessus du plateau

iranien ?

Examinons les trois principaux mensonges qui soutiennent la République

islamique.

La révolution de 1979 ne devint une révolution islamique qu’à son terme.

À l’origine, c’était un mouvement de masse couvrant tout le spectre de la

société, une avalanche de manifestations et de rébellions, de grèves

tellement incessantes qu’elles plongèrent dans le noir jusqu’au palais du

Paon ; en outre, l’armée devait faire face à mille défections par jour. Les

événements de juin 2009 constituent un simple murmure de

mécontentement quand on les compare avec le crescendo réfractaire de

1978. La clameur ne réclamait pas un gouvernement de religieux ; la clameur s’opposait à une monarchie décadente qui avait perdu ce qu’on

appelle le farr : l’aura de la royauté.

Il est intéressant de comparer la révolution iranienne aux deux

révolutions russes de 1917 : la révolution de février, révolte populaire, et

celle d’octobre, coup d’État léniniste ; un gouvernement provisoire

impuissant sépare les deux. Trotski disait que les bolcheviques avaient

trouvé le pouvoir à terre et l’avaient « ramassé comme une plume ». Ensuite

avait commencé la vraie besogne : contre les Blancs, les Verts (la

paysannerie), les syndicats, l’Église et ainsi de suite, jusqu’à ce que tous les

centres alternatifs de pouvoir (et d’opinion) soient éradiqués, jusqu’à et y

compris tout rassemblement de trois personnes. La révolution populaire

céda le pas à une clique ; en Iran, elle céda le pas à une hiérarchie, une

hiérarchie entraînée par l’une des grandes figures charismatiques du

xxe siècle.

Le 16 janvier 1979, Muhammad Reza Shah quitta Téhéran pour son exil

au Caire. Le 14 février, l’ayatollah Khomeini arriva à Téhéran – après un

long exil à Paris (où l’une de ses plus regrettables voisines, ne puis-je

m’empêcher de signaler, était Brigitte Bardot). La révolution politique était

terminée ; la révolution culturelle pouvait commencer. Le gouvernement

provisoire fut liquidé successivement par les komitehs (milices issues des

mosquées, plus tard : le Basij), par les gardes révolutionnaires (plus tard

Pasdaran ou armée iranienne) et par les tribunaux révolutionnaires (qui

jugèrent hâtivement les survivants de l’ancien régime et tous les

indésirables). Le 4 novembre, un groupe d’étudiants pieux infiltrèrent

spontanément l’ambassade américaine où ils firent cinquante-trois otages.

Khomeini manipula si bien le signe de victoire dirigé contre le Grand Satan

qu’au cours du référendum sur la nouvelle Constitution, avec une

participation de 17 millions d’électeurs, 99,5 % de ceux-ci donnèrent leur

bénédiction à l’autocratie islamique.

Restaient les 0,5 %. Khomeini rencontra une vigoureuse opposition de

presque tous les bords et notamment des moudjahidines du peuple iranien.

Établis quinze ans plus tôt en opposition au Shah, les moudjahidines

(marxistes, islamiques de gauche et militants des droits des femmes)

comptaient un demi-million d’adhérents et étaient en mesure de lever une

armée de guérilla forte de 100 000 combattants expérimentés. Lorsque

Khomeini, qui les jugeait « non islamiques », les exclut du nouvel ordre

politique, ils entrèrent en rébellion.

Vous vous souviendrez peut-être qu’en 1981, les moudjahidines faisaient

sauter les mollahs treize à la douzaine (soixante-quatorze lors d’une seule

frappe à Téhéran) ; ils assassinèrent plus de mille fonctionnaires vers la fin

de la même année. S’ensuivirent des désordres civils de type terroriste. En

septembre, les Gardes révolutionnaires de Khomeini exécutaient cinquante

personnes par jour censées avoir « pris les armes contre Dieu » (le même

crime et le même châtiment invoqués par les religieux aujourd’hui en

2009). Enflammés par un zèle révolutionnaire et religieux, les mollahs

l’emportèrent dans des mares de sang.

Presque par définition, les révolutions sont férocement anticléricales.

Dans la seule année 1922 (pour prendre l’exemple le plus violent), Lénine

fit exécuter 4 500 prêtres et moines, et 3 500 religieuses. Mais l’Iran

anticonformiste nagea à contre-courant. En décembre 1982, Khomeini

maîtrisait plus ou moins le monopole de la violence, et le peuple iranien se

retrouva à vivre sous la seule théocratie révolutionnaire du monde. La

République islamique était bel et bien devenue islamique mais ce n’était

plus une république. En 1982, les esprits durent affronter une urgence. Au

début de la guerre de huit ans, les Iraniens défendaient leur territoire ; entre-

temps, ils étaient devenus les envahisseurs. De l’Irak.

Si la guerre Iran-Irak est la fameuse « Guerre imposée », c’est seulement

dans le sens où elle le fut par Khomeini. Nous avons du mal à envisager le

désarroi et l’horreur engendrés, dans toute la région, par l’avènement des

ayatollahs pris de folie. Après un temps, Staline se contenta de l’idée du

« socialisme dans un pays ». Khomeini criait sur tous les toits qu’il voulait

que la théocratie chiite s’étende à toute la planète. Pendant la guerre, il

s’agita donc ailleurs, lâchant des bombes, pilotant des tentatives

d’assassinat, essayant de l’emporter par les armes à Bahreïn, au Koweït, au

Liban, en Arabie saoudite. À La Mecque, depuis des années, le hajj devint

la scène de troubles ; en 1987, un affrontement entre des membres d’une

milice iranienne et la police saoudienne des émeutes fit plus de 400 morts.

Et l’Irak ? En 1979, Saddam Hussein tendit une main tremblante au

nouvel Iran : de toute évidence, il espérait poursuivre la détente entamée

avec le Shah. L’Iran réagit en renouvelant son soutien aux séparatistes

kurdes (il avait été suspendu en 1975) et au chiisme clandestin ; au cours du

seul mois d’avril 1980, le vice-Premier ministre et le ministre de

l’Information irakien furent victimes de tentatives d’assassinat, et vingt

hauts fonctionnaires furent tués. Khomeini retira son ambassadeur à Bagdad ; en septembre, l’Iran bombarda les villes frontalières de Khanaqin

et Mandali.

Dans The Iran-Iraq War, 1980-1988, Efraïm Karsh donne sa chronologie

de huit propositions irakiennes de cessez-le-feu, la première le 5 octobre

1980, douze jours après le début de la guerre, la dernière le 13 juillet 1988,

cinq semaines avant le cessez-le-feu. En menant cette guerre, Khomeini

voulait promouvoir la théocratisation, ou dé-satanisation de l’Irak ; le

conflit devint ainsi un test (manqué) de l’Islam et, pour reprendre

l’expression de Sandra Mackey, une « mise en pratique quotidienne des

thèmes chiites du sacrifice, de la dépossession et du deuil ». Donc : des

gamins de douze ans attaquaient à bicyclette des bastions irakiens, 750 000

Iraniens emplirent des cimetières à perte de vue et deux fois ce nombre,

sans doute, furent estropiés de corps ou d’esprit. Onze mois plus tard,

Khomeini rejoignait ses victimes au royaume des défunts.

 

Que reste-t-il, donc, se demandent les visiteurs qui, après avoir débarqué

à l’aéroport international Imam Khomeini de Téhéran, pénètrent dans une

ville où les taxis ne s’arrêtent pas pour un religieux… Que reste-t-il du legs

du Père de la Révolution, ou (autre formulation) de that fucking asshole,

comme l’appelle instinctivement, tout fort, la jeunesse citadine d’Iran ? Sa

notion du Velayat-e Faqih, règne du vice-régent de Dieu (à savoir le mollah

en chef, à savoir : Khomeini), était tellement anhistorique que nombre de

ses pires opposants étaient issus des rangs du clergé. Dans la théologie

chiite, la participation à toute forme de gouvernement est jugée polluante.

Avec raison : le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu (la corruption

absolue), combiné à un pharisianisme sans borne, définit l’insensé

cauchemar que fut le règne de Khomeini.

Ses inanités moralisantes constituent un riche terrain d’étude. Je me

contenterai de deux exemples. Après le « fiasco dans le désert » du

président Carter, le raid raté sur Entebbe en avril 1980, Khomeini déclara

que Dieu en personne avait jeté du sable dans les moteurs des hélicoptères

pour protéger la grande nation de l’islam. Entendre ce genre d’ineptie dans

la bouche d’un gamin de huit ans, c’est une chose ; c’en est une autre que

de l’entendre de la bouche d’un chef d’État belliqueux, sur une radio

publique. L’autre exemple est tiré de Mackey (nous sommes en 1981) :

Dans un film qui passait à la télévision d’État, une mère dénonce son fils marxiste. Celui-ci, pleurnichant et cherchant à prendre la main de sa mère, tente désespérément de la convaincre qu’il a renoncé au marxisme. La mère repousse ses supplications : « Tu dois te repentir devant Dieu et tu seras exécuté. » Fondu enchaîné. L’ayatollah Khomeini dit au peuple d’Iran : « Je veux voir plus de mères livrant leurs enfants avec ce même courage, sans verser une larme. Ça, c’est l’islam. »

 

L’islam, c’est peut-être ça. Mais pas l’Iran et les Iraniens.

 

L’Iran est l’une des plus anciennes civilisations sur terre : à côté, la Chine

est une ado et l’Amérique suce son pouce. Son histoire de 2 600 ans est

coupée presque exactement en deux par l’avènement de l’islam. Le cœur

iranien est donc bipolaire, divisé entre Xerxès et Mohammed, Persépolis et

Qom, l’impérialement sensuel (luxe et poésie) et le pieux ronchon. Vous

reconnaîtrez, je crois, cette schizophrénie quand je vous dirai que l’auteur

de ce quatrain d’une beauté tranquille…

 

Je suis l’implorant d’un gobelet de vin

 

tendu par la main de ma bien-aimée.

 

À qui puis-je confier mon secret,

 

Où puis-je emporter ce chagrin ?

 

… est l’ayatollah Khomeini en personne.

Ni Ferdowsi ni Rumi ni Hafez ni Omar Khayyam : Khomeini. C’est sans

doute le trait le plus charmant de la psyché locale : les Iraniens partent en

pèlerinage aux mausolées de leurs martyrs et imams mais aussi de leurs

poètes. L’âme irano-perse ressemble à la déesse Proserpine des magistraux

Contes d’Ovide de Ted Hughes :

 

Proserpine, qui partage son année

 

Entre son époux aux Enfers, parmi les spectres,

 

Et sa mère sur terre, au milieu des fleurs.

 

Sa nature, aussi, est double. Un instant

 

Sombre comme le roi des Enfers, le suivant

 

Lumineuse comme la masse du soleil émergeant des nuages.

En 1935, les Iraniens se réveillèrent dans un pays différent – plus la Perse

mais l’Iran, le « pays des Aryens », spécifiquement préislamique. C’était

l’œuvre de Reza Shah, l’homme fort de l’armée qui s’empara du trône en

1925. Reza Shah était un moderniste adepte de la sécularisation : l’Ataturk,

le Nasser de l’Iran. C’était également un ami de l’Allemagne nazie (il fut à

ce titre déposé par les Alliés en 1941). En 1976, les Iraniens se retrouvèrent

dans un autre millénaire, pas 1355 (le calendrier débute à l’Hégire) mais

2535 (le calendrier débute à l’accession au trône de Cyrus). Cette fois,

c’était l’œuvre du fils de Reza Shah. Installé sur le trône par le coup d’État

de 1953 (gravissime crime historique de l’Occident, dont les séquelles nous

poursuivent encore), Muhammad Reza Shah fut une « misérable vermine »,

ainsi que Khomeini l’a qualifié ; mais il était en phase avec le moi

schizophrène de l’Iran. Reza Shah faisait battre les femmes qui portaient le

voile ; Khomeini celles qui ne le portaient pas ; Muhammad Reza Shah ne

battait ni les unes ni les autres.

À partir de 1979, l’Iran fut soumis à une ré-islamisation militante, à un

rythme endiablé. L’ère zoroastrienne fut déclarée jahiliyyah : gourbi

d’ignorance et d’idolâtrie, gêne épouvantable pour tout bon musulman.

Ainsi, au milieu des années 90, l’historien Jahangir Tafazoli fut condamné à

mort simplement parce qu’il était le plus connu des spécialistes de l’Iran

ancien. Il s’agissait de « tuer le messager », acte symbolique de la tendance

« déni délirant ». C’est cet étouffement, pendant trente ans, de l’âme

iranienne panachée (ouverte à la liberté, à la tolérance, à l’amour, à la vie, à

l’art, à l’islam et, oui, à la modernité), qui alimenta l’énergie et le courage

qui, à leur tour, alimentèrent les événements de juin, lesquels débouchèrent

sur l’horrible meurtre de Neda Soltan.

 

Donc, voici venir quatre années supplémentaires de Mahmoud

Ahmadinejad, encore plus hérissées d’insécurité qu’avant, quatre années de

cauchemars sous le signe de la bombe iranienne. À mon avis, la seule

légitimité que possède Ahmadinejad est celle du ridicule : comment serait-il

possible d’écrire avec sérieux sur l’homme qui, entre autres absurdités, a

remporté l’élection de 2005 pour la simple raison qu’il n’avait pas de

jacuzzi chez lui ? Vous croyez avoir la berlue ? Eh bien non. De l’avis de la

grande majorité des commentateurs, c’est le « moment du jacuzzi » ou,

plutôt, du non-jacuzzi, l’instant où il révéla que, non, il n’avait pas de jacuzzi chez lui, qui lui assura la majorité. Cela suffit, apparemment, pour le

distinguer du cloaque de corruption et d’hypocrisie qui a pour nom la

République islamique. L’homme politique américain auquel Ahmadinejad

ressemble le plus est Ronald Reagan. Les ressemblances d’ordre général, je

l’accorde, échappent à une première analyse. Ahmadinejad ne vit pas dans

un ranch avec une ex-starlette. Reagan n’avait pas de diplôme en gestion de

la circulation routière. Ahmadinejad n’utilise par Grecian 2000 contre les

cheveux gris (ce qu’attestent ses cheveux triomphalement chenus). Jeune

homme, Reagan n’avait pas été impliqué dans le meurtre d’adversaires

politiques. Ainsi de suite. Mais les deux hommes ont au moins ceci en

commun : tous deux hantent la plaine parsemée d’éclairs où la théologie de

la fin des temps croise l’arme nucléaire.

Mais retournons un instant aux différences. Ahmadinejad n’est pas

soumis au contrôle ou à un quelconque équilibrage d’institutions

démocratiques. Reagan n’a pas dépensé de deniers publics pour la

préparation de la seconde venue du Christ, il n’était pas le produit d’une

culture saturée de fantasmes délirants d’un tourment morbide. Ahmadinejad

n’a pas un tempérament dont l’« idéalisme simplet » (la formule est d’Eric

Hobsbawm) pourrait l’amener à reconnaître la « sinistre absurdité » de la

course aux armements. Et Reagan n’avait pas prêté allégeance à un pasteur

millénariste dans la ville sainte de, disons, Lynchburg. Enfin, alors que

Reagan disposait d’assez de puissance de feu pour tuer plusieurs fois toute

la population de cette planète, Ahmadinejad ne peut pas encore appuyer sur

ce fameux bouton-là.

D’après les deux présidents, le retour du Christ est imminent mais, dans

la vision d’Ahmadinejad, le Nazaréen fera simplement partie de l’entourage

d’un personnage bien plus grandiose : l’imam ismaélien caché (ou occulté).

Qui est l’imam ismaélien occulté ? En 873, la lignée du Prophète s’acheva

lorsque Hasan al-Askari (le onzième imam légitime du chiisme) mourut

sans héritier. Les fidèles furent alors la proie d’une circularité révélatrice. Il

avait forcément un héritier ; et si rien n’attestait son existence, dirent-ils,

c’était parce qu’on s’était évertué à le cacher, à l’occulter ; pour la raison

que ce petit garçon deviendrait un imam extraordinaire – le Mahdi : le

Seigneur du temps.

Dans l’eschatologie chiite, le Mahdi reviendra au cours d’une période de

grandes tribulations (pourquoi pas lors d’un conflit nucléaire ?) et délivrera

les fidèles de l’injustice et de l’oppression, avant de superviser le Jugement dernier. Ahmadinejad et plusieurs membres de son cabinet ont donné à

l’imam occulté « dans les quatre ans » pour revenir – bien avant, donc, la

fin du second mandat du président. Et où l’imam occulté vit-il depuis le

ixe siècle ? En occultation, où que ce soit. Du moins est-il logique que

l’imam occulté soit appelé Seigneur du temps, puisqu’il a 1 136 ans.

Règle no 1 : aucune théocratie ne devrait avoir accès à l’arme nucléaire.

Avec tout le respect qu’on lui doit, l’Iran n’est pas encore prêt à recevoir

l’énergie qui anime le Soleil. Nous savons tous ce qu’Ahmadinejad pense

d’Israël (et nous nous souvenons de sa conférence d’islamistes, à Téhéran,

sur l’historicité de la Shoah). Or voici ce qu’Ali Rafsanjani pense d’Israël –

Rafsanjani, le vieil opportuniste révolutionnaire, si souvent envoyé en

prison, pragmatiste, réformateur, immensément terre à terre et

immensément vénal : « L’emploi d’une bombe nucléaire en Israël détruira

tout », alors qu’une riposte d’Israël ne fera qu’« infliger de menus

dommages » au monde islamique ; « il n’est pas irrationnel d’envisager une

telle éventualité ». En effet, ainsi que l’a déclaré un haut fonctionnaire

israélien, compte tenu de la conception chiite du martyre, la perspective

d’une destruction mutuelle « n’est pas dissuasive. Au contraire, c’est une

motivation ».

L’arme nucléaire aurait été envoyée sur terre pour fournir à l’humanité

une série de dilemmes insoutenables. Jusqu’à il y a peu, il semblait qu’on

pouvait espérer contenir les mollahs dans leur course à la bombe H : les

États dotés de l’arme nucléaire pouvaient être crédibles face à Téhéran, et

commencer à réduire leurs arsenaux en vue d’atteindre un jour l’option

zéro. Mais, aujourd’hui, ces États incluent la Corée du Nord, le pays des

morts-vivants ; et il semblerait, dans tous les cas, qu’on ne puisse plus guère

calmer la République islamique. Équipé d’armes de fission ou de fusion, le

chef suprême pourrait déléguer son utilisation au Hezbollah, à Call of Islam

ou à la Légion islamique. Ou devenir lui-même le premier kamikaze à être

mesuré en mégatonnes.

 

En attendant, le souvenir des événements de juin et de Neda Soltan fera

son œuvre, ajoutera à la masse d’insupportables humiliations infligées au

peuple iranien. En attendant, le régime sénescent ira plus loin que la

répression : il ira chercher les effets supposément fédérateurs de la guerre (à

nouveau, ce n’est qu’une prédiction avancée avec prudence). Pas une guerre contre un ennemi de sa taille, ou plus grand. Mais le minuscule Bahreïn, à

60 % chiite, qui semble à sa mesure.

Quant à l’analyse de l’islamisme apocalyptique, sous toutes ses formes,

je ne peux dire mieux que le grand Norman Cohn. L’extrait suivant est tiré

de l’avant-propos de l’édition de 1995 de Warrant for Genocide (1967) ; il

traite de l’invention tsariste Les Protocoles des Sages de Sion et de ce qu’on

appelle la Shoah – le Vent de la mort :

 

Il existe un monde souterrain dans lequel des filous et des fanatiques instruits avec un lance-pierres [notamment les bas échelons du clergé] pondent des fantasmes pathologiques, déguisés en idées, à l’usage de l’ignorant et du superstitieux. À certaines époques, ce monde souterrain émerge des profondeurs et, soudain, fascine, ravit et domine des multitudes de gens d’ordinaire sains et responsables, qui abandonnent toute raison et responsabilité. Il arrive parfois que ce monde souterrain devienne un pouvoir politique et change le cours de l’histoire.

 

The Guardian, 2009

 

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