La Friction du temps
Les assassins estropiés de Cali, Colombie
1 . Blessure de sortie
Une bala perdida avait failli coûter la vie au petit Kevin : la balle perdue
avait traversé sa nuque et était sortie par le front. Il y avait un an de cela, il
en avait quatre alors. L’incident avait eu lieu à quelques pas d’où nous
étions, assis dans un salon côté rue qui ressemblait plus à un garage sans
voiture, avec son sol en ciment humide et une série – presque un motif – de
lampes noircies sur les murs et au plafond. La grand-mère de Kevin tenait
une modeste boutique de vêtements d’occasion ; à un fil étaient pendus des
cintres et un sac en plastique bourré d’espadrilles et de claquettes. Le chien
de la famille, petit, vieux, en bout de course, grondait encore après nous une
demi-heure après notre arrivée, tout en n’arrêtant pas de se gratter l’oreille
avec sa patte arrière.
Kevin jouait dans la rue lorsque la voiture était passée à toute allure (je
n’ai jamais compris ce que les muchachos essayaient de renverser, si c’était
le cas). À l’hôpital, on avait dit à sa mère (vingt ans) qu’il lui restait cinq
minutes à vivre. Mais on l’avait opéré. Et après cinq jours dans le coma,
puis une longue période en fauteuil roulant, muet, buté et, enfin, des
séances de rééducation… Kevin en avait réchappé : un petit garçon sûr de
lui, et même avec de l’allure.
Pendant des mois, il était rentré dans sa coquille, il ne réagissait qu’avec
apathie aux autres enfants et se montrait indifférent à l’endroit des adultes.
Quand il divisait ses petits soldats en bons d’un côté et mauvais de l’autre,
les méchants gagnaient toujours.
Ce qui est arrivé à Kevin était un accident : un accident dans une ville où
il y en a beaucoup, mais un accident néanmoins. Un autre enfant, Bryan, dix
ans, aura plus de mal à éprouver la consolation censée venir (mais en fait
non existante) quand on tourne la page. Son meilleur ami lui a tiré dans le
dos. La faute de Bryan ? Ce n’est pas comme s’il avait menacé de rapporter
chez lui le ballon de foot de son copain : tout ce qu’il a fait, c’est dire qu’il n’avait plus envie de jouer. Bryan a désormais une démarche de paralytique
(un lent sautillement), son visage a perdu sa symétrie et, comme son regard
ne se fixe sur rien, on le dirait aveugle (bien qu’il ne le soit pas). Kevin, lui,
s’exécuta gentiment quand sa grand-mère, dégageant ses cheveux et
soulevant sa frange, me montra la blessure d’entrée, la blessure de sortie ;
on aurait dit les cicatrices d’un vaccin. Lorsque nous prîmes congé, le chien
nous adressa un grognement éloquent : bon débarras, déchets putrides ! Il
semblait avoir ingéré la peur et le dégoût que Kevin aurait dû endosser.
Dans la cour de la maison d’en face, un homme parvenu à maturité
(statistiquement une exception dans le quartier) cadenassa son logis pour la
nuit ; tout en réarrangeant le contenu de son short rouge, il nous dévisagea
avec une hostilité sans fard mais générique.
Si certains résidents essaient de déguiser la chose avec des grilles et des
treillages fantaisie, la plupart des maisons des faubourgs de Cali sont
franchement et entièrement mises sous cage. L’homme adulte d’en face
commença à s’emmurer dans son pénitencier privé. Dans El Distrito, les
garçons déchaînent leur rage la nuit et dorment le jour (dans leurs cercueils
et leurs cryptes) ; au crépuscule, ils se métamorphosent en vampires.
Nous devions toujours impérativement quitter le quartier avant 5 heures –
mais attendez ! Nous avions encore le temps d’aller rendre visite à Ana
Milena. Quelques années auparavant, un voisin avait tiré sur sa sœur, dans
la gorge ; paralysée, elle était morte en 1997 : en proie à la dépression, elle
avait refusé de continuer à s’alimenter. Sept ans plus tard, Ana avait rompu
avec son petit ami ; il l’avait donc attaquée en plein jour à l’arrêt de bus, lui
avait planté son couteau une fois dans le nombril, une fois dans le cou, deux
fois dans la tête. Le tout devant leur fille (qui n’avait pas encore trois ans).
La petite fille s’était enfoui le visage dans ses bras. Aujourd’hui encore, elle
dit que sa mère a été percutée par une voiture.
Dans l’argot des gangs, una pacha, un biberon, est une arme faite
maison. La violence commence tout de suite et ne s’arrête plus jamais. Les
cicatrices de Kevin ne le défiguraient pas. Il avait une blessure d’entrée et
une blessure de sortie. Son histoire était de loin la plus positive de celles
que j’ai entendues à Cali. On consent aisément à l’existence de blessures
d’entrée mais, quand on considère les effets – émotionnels, psychologiques
et (presque toujours) physiques –, on en vient à douter de l’existence des
blessures de sortie. Ça ne finit jamais.