La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 45 sur 64

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La Friction du temps

Les assassins estropiés de Cali, Colombie

 

1 . Blessure de sortie

 

Une bala perdida avait failli coûter la vie au petit Kevin : la balle perdue

avait traversé sa nuque et était sortie par le front. Il y avait un an de cela, il

en avait quatre alors. L’incident avait eu lieu à quelques pas d’où nous

étions, assis dans un salon côté rue qui ressemblait plus à un garage sans

voiture, avec son sol en ciment humide et une série – presque un motif – de

lampes noircies sur les murs et au plafond. La grand-mère de Kevin tenait

une modeste boutique de vêtements d’occasion ; à un fil étaient pendus des

cintres et un sac en plastique bourré d’espadrilles et de claquettes. Le chien

de la famille, petit, vieux, en bout de course, grondait encore après nous une

demi-heure après notre arrivée, tout en n’arrêtant pas de se gratter l’oreille

avec sa patte arrière.

Kevin jouait dans la rue lorsque la voiture était passée à toute allure (je

n’ai jamais compris ce que les muchachos essayaient de renverser, si c’était

le cas). À l’hôpital, on avait dit à sa mère (vingt ans) qu’il lui restait cinq

minutes à vivre. Mais on l’avait opéré. Et après cinq jours dans le coma,

puis une longue période en fauteuil roulant, muet, buté et, enfin, des

séances de rééducation… Kevin en avait réchappé : un petit garçon sûr de

lui, et même avec de l’allure.

Pendant des mois, il était rentré dans sa coquille, il ne réagissait qu’avec

apathie aux autres enfants et se montrait indifférent à l’endroit des adultes.

Quand il divisait ses petits soldats en bons d’un côté et mauvais de l’autre,

les méchants gagnaient toujours.

 

Ce qui est arrivé à Kevin était un accident : un accident dans une ville où

il y en a beaucoup, mais un accident néanmoins. Un autre enfant, Bryan, dix

ans, aura plus de mal à éprouver la consolation censée venir (mais en fait

non existante) quand on tourne la page. Son meilleur ami lui a tiré dans le

dos. La faute de Bryan ? Ce n’est pas comme s’il avait menacé de rapporter

chez lui le ballon de foot de son copain : tout ce qu’il a fait, c’est dire qu’il n’avait plus envie de jouer. Bryan a désormais une démarche de paralytique

(un lent sautillement), son visage a perdu sa symétrie et, comme son regard

ne se fixe sur rien, on le dirait aveugle (bien qu’il ne le soit pas). Kevin, lui,

s’exécuta gentiment quand sa grand-mère, dégageant ses cheveux et

soulevant sa frange, me montra la blessure d’entrée, la blessure de sortie ;

on aurait dit les cicatrices d’un vaccin. Lorsque nous prîmes congé, le chien

nous adressa un grognement éloquent : bon débarras, déchets putrides ! Il

semblait avoir ingéré la peur et le dégoût que Kevin aurait dû endosser.

Dans la cour de la maison d’en face, un homme parvenu à maturité

(statistiquement une exception dans le quartier) cadenassa son logis pour la

nuit ; tout en réarrangeant le contenu de son short rouge, il nous dévisagea

avec une hostilité sans fard mais générique.

Si certains résidents essaient de déguiser la chose avec des grilles et des

treillages fantaisie, la plupart des maisons des faubourgs de Cali sont

franchement et entièrement mises sous cage. L’homme adulte d’en face

commença à s’emmurer dans son pénitencier privé. Dans El Distrito, les

garçons déchaînent leur rage la nuit et dorment le jour (dans leurs cercueils

et leurs cryptes) ; au crépuscule, ils se métamorphosent en vampires.

Nous devions toujours impérativement quitter le quartier avant 5 heures –

mais attendez ! Nous avions encore le temps d’aller rendre visite à Ana

Milena. Quelques années auparavant, un voisin avait tiré sur sa sœur, dans

la gorge ; paralysée, elle était morte en 1997 : en proie à la dépression, elle

avait refusé de continuer à s’alimenter. Sept ans plus tard, Ana avait rompu

avec son petit ami ; il l’avait donc attaquée en plein jour à l’arrêt de bus, lui

avait planté son couteau une fois dans le nombril, une fois dans le cou, deux

fois dans la tête. Le tout devant leur fille (qui n’avait pas encore trois ans).

La petite fille s’était enfoui le visage dans ses bras. Aujourd’hui encore, elle

dit que sa mère a été percutée par une voiture.

Dans l’argot des gangs, una pacha, un biberon, est une arme faite

maison. La violence commence tout de suite et ne s’arrête plus jamais. Les

cicatrices de Kevin ne le défiguraient pas. Il avait une blessure d’entrée et

une blessure de sortie. Son histoire était de loin la plus positive de celles

que j’ai entendues à Cali. On consent aisément à l’existence de blessures

d’entrée mais, quand on considère les effets – émotionnels, psychologiques

et (presque toujours) physiques –, on en vient à douter de l’existence des

blessures de sortie. Ça ne finit jamais.