La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 10 sur 64

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La Friction du temps

La maison de Windsor

 

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La princesse Diana : un miroir, pas une lampe merveilleuse

 

Le bandeau de la chaîne d’information annonça La princesse Diana a eu

un accident de voiture à Paris, puis La princesse Diana gravement blessée

et, enfin : La princesse Diana est morte. Pendant une heure ou deux, je me

crus retourné en novembre 1963. Je dis à mes deux fils, Louis et Jacob (je

pensais, bien sûr, à leurs contemporains William et Harry) : « Cet instant

restera gravé à jamais dans vos mémoires. Vous vous rappellerez toute votre

vie où et avec qui vous étiez quand vous avez appris cette nouvelle. » La

princesse Diana était morte : cela paraissait brutal et fou. Parce que, jusque-

là, Diana n’avait jamais été associée à des nouvelles graves ; Diana avait

toujours donné dans la légèreté, dans tous les sens du terme. Pour une fois,

j’aurais voulu pouvoir employer un euphémisme : elle a fermé les

paupières, elle nous a quittés.

Nous avons bientôt retrouvé le sens des proportions. Du moins chez

nous. La véritable comparaison, naturellement, ne devait pas se faire avec

Kennedy mais avec Jackie : célèbre par hasard. (Et puis, quelle

comparaison entre la passivité de M. Zapruder, sur le tertre herbeux,

obturateur innocemment ouvert, et l’impétuosité du paparazzi expert ?)

Toutefois, sur l’instant, on éprouva certaines des émotions associées à une

perte majeure. On était paralysé par un objet venu de nulle part, surgissant

sur nous depuis l’angle mort.

La poursuite fatale a toutes les caractéristiques d’un effroyable

cauchemar. Quelle impression ça faisait, d’être conduite par un soûlard

prétentieux à une vitesse insensée dans un tunnel en ville ? En proie à une

claustrophobie grandissante, la passagère aura deviné que le chauffeur

n’avait plus tous ses esprits – qu’il était en train de perdre le « contrôle ».

Elle avait raison. On en tremble, d’imaginer les atroces propriétés

physiques de l’impact, au moment où la Mercedes devint une arme d’une

force brute. Puis l’essaim de photographes et l’ultime séance de photos.

Que les paparazzis aient contribué ou pas à la mort de Diana, ils ont

incontestablement profané son décor. Ils ont photographié une femme

agonisante. Comment ont-ils osé ? Ils l’ont fait. Ses deux fils, les princes,

sont confrontés non seulement à la perte d’une mère aimante et digne d’être aimée mais aussi à un deuil contaminé comme jamais par la loi du marché

de la célébrité.

Examinons un instant, si vous le voulez bien, la nature de la célébrité de

Diana. On pourrait y voir une notoriété collatérale, car elle ne reposait pas

sur une contribution discernable – hormis la gaieté, et maintenant le chagrin

qu’elle a apporté aux nations. Lady Diana Spencer éveilla l’amour de

l’héritier introverti du trône d’Angleterre. Voilà tout. Un éclat dans le

regard, des dents blanches, un sourire complice, une certaine transparence,

une grande vivacité, une vulnérabilité à vif : cela lui suffit, à lui, cela nous

suffit, à nous. Madonna chante. Grace Kelly jouait. Diana respirait, rien de

plus. Personnage des pages mondaines, elle était devenue cover-girl. On

peut affirmer en toute équité que l’histoire de Diana, en soi, était une non-

histoire implacablement et fanatiquement annotée par nos projections et

désirs. Ou plutôt, nous sommes l’histoire. Pourvue d’aucun talent

particulier, Diana fut propulsée au rang de femme la plus célèbre du monde.

Qu’est-ce que cela nous dit de notre planète ?

Elle pensait avoir un talent : celui d’aimer. Elle pensait pouvoir l’inspirer,

le transmettre, accroître la dose d’amour dans le monde. On a dit d’elle

(mais qu’est-ce qui n’a pas été dit d’elle ?) qu’elle avait adopté diverses

associations caritatives comme des « accessoires ». Mais les causes par

lesquelles elle a été le plus fortement identifiée – le sida, les hospices, les

mines antipersonnel – exigeaient davantage qu’un engagement de façade.

Nul doute qu’elle a fait la différence pour la communauté gay, au Royaume-

Uni mais peut-être aussi ailleurs ; son soutien vint à un moment crucial, en

opposition à l’opinion véhiculée par les tabloïds et à la frilosité de

Buckingham. Même s’il demeure que Diana fut bien moins assidue que, par

exemple, son ex-belle-sœur, la princesse Anne, dont le manque de charme

hanovérien l’a consignée à une quasi totale obscurité. À son corps

défendant, Diana fut l’héritière de la tyrannie des apparences et du

snobisme du look.

Du bout de ses doigts, elle pouvait apaiser ; peut-être croyait-elle même

pouvoir guérir. À la regarder à la télévision, lorsqu’elle écoutait, épaules

secouées par les larmes, un discours saluant et défendant son travail, on

discernait les signes d’un drame intérieur quasi hallucinatoire. Si le pouvoir

corrompt, alors la célébrité absolue doit sûrement dénaturer. Les

enthousiasmes de Diana étaient loufoques, hypocondriaques,

obsessionnels : l’aromathérapie, l’irrigation du côlon, le miroir aux alouettes de l’astrologie. Diana, je le répète, nous procurait des nouvelles

« légères ». Elle faisait sensation rien qu’en portant une robe de cocktail

sans bretelles ou en prenant un kilo.

Il suffisait que cette jeune femme fasse un signe de la main ou lève un

sourcil pour faire la une des journaux. C’est pourquoi sa mort – sa

métamorphose en nouvelle grave – paraît si barbare. La mort l’a embaumée

et figée dans le temps. Elle a également réalisé sa prophétie. Diana avait

bien le talent de l’amour : voyez les gens qui, par millions, pleuraient dans

les rues de Londres. Diana était un miroir, pas une lampe merveilleuse. En

la regardant, chacun voyait son humanité ordinaire tout à coup écrite en

lettres de lumière. Après tout, tout le monde est une star, tout le monde est

une prima donna, à l’époque du karaoké.

À une autre échelle, la contribution de Diana à l’histoire est paradoxale et

survenue comme par mégarde. On se souviendra d’elle comme de la

saboteuse en chef de la monarchie anglaise. Et pas seulement à cause du

divorce, du petit ami qui divulgue tout, du joueur de rugby marié. Elle a

introduit une absence de cérémonie, une franche modernité dans un système

qui ne pouvait plus offrir aucune résistance ; sans compter que sa beauté au

quotidien enlaidissait les Windsor autour d’elle.

Par-dessus tout, on se souviendra d’elle comme d’un pur phénomène du

star-system. Sa mort est fixée dans nos esprits comme un terrible symbole

de son statut. Elle prend sa place, au milieu du verre brisé et du métal en

accordéon, dans l’iconographie des accidents automobiles, à côté de James

Dean, d’Albert Camus, de Jayne Mansfield et de la princesse Grace. Ces

autres victimes ne moururent pas pourchassées. Elles ne fuyaient pas le côté

sombre de leur célébrité, des motards armés d’appareils photo numériques

et de téléphones portables reliés à des satellites. Les paparazzis sont les

chiens high-tech de la célébrité. Mais nous devons admettre que nous les

avons nous-mêmes propulsés dans ce tunnel, afin qu’ils assouvissent nos

désirs les plus mystérieux.

 

Time, 1997

 

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