La Friction du temps
La maison de Windsor
OceanofPDF.com
La princesse Diana : un miroir, pas une lampe merveilleuse
Le bandeau de la chaîne d’information annonça La princesse Diana a eu
un accident de voiture à Paris, puis La princesse Diana gravement blessée
et, enfin : La princesse Diana est morte. Pendant une heure ou deux, je me
crus retourné en novembre 1963. Je dis à mes deux fils, Louis et Jacob (je
pensais, bien sûr, à leurs contemporains William et Harry) : « Cet instant
restera gravé à jamais dans vos mémoires. Vous vous rappellerez toute votre
vie où et avec qui vous étiez quand vous avez appris cette nouvelle. » La
princesse Diana était morte : cela paraissait brutal et fou. Parce que, jusque-
là, Diana n’avait jamais été associée à des nouvelles graves ; Diana avait
toujours donné dans la légèreté, dans tous les sens du terme. Pour une fois,
j’aurais voulu pouvoir employer un euphémisme : elle a fermé les
paupières, elle nous a quittés.
Nous avons bientôt retrouvé le sens des proportions. Du moins chez
nous. La véritable comparaison, naturellement, ne devait pas se faire avec
Kennedy mais avec Jackie : célèbre par hasard. (Et puis, quelle
comparaison entre la passivité de M. Zapruder, sur le tertre herbeux,
obturateur innocemment ouvert, et l’impétuosité du paparazzi expert ?)
Toutefois, sur l’instant, on éprouva certaines des émotions associées à une
perte majeure. On était paralysé par un objet venu de nulle part, surgissant
sur nous depuis l’angle mort.
La poursuite fatale a toutes les caractéristiques d’un effroyable
cauchemar. Quelle impression ça faisait, d’être conduite par un soûlard
prétentieux à une vitesse insensée dans un tunnel en ville ? En proie à une
claustrophobie grandissante, la passagère aura deviné que le chauffeur
n’avait plus tous ses esprits – qu’il était en train de perdre le « contrôle ».
Elle avait raison. On en tremble, d’imaginer les atroces propriétés
physiques de l’impact, au moment où la Mercedes devint une arme d’une
force brute. Puis l’essaim de photographes et l’ultime séance de photos.
Que les paparazzis aient contribué ou pas à la mort de Diana, ils ont
incontestablement profané son décor. Ils ont photographié une femme
agonisante. Comment ont-ils osé ? Ils l’ont fait. Ses deux fils, les princes,
sont confrontés non seulement à la perte d’une mère aimante et digne d’être aimée mais aussi à un deuil contaminé comme jamais par la loi du marché
de la célébrité.
Examinons un instant, si vous le voulez bien, la nature de la célébrité de
Diana. On pourrait y voir une notoriété collatérale, car elle ne reposait pas
sur une contribution discernable – hormis la gaieté, et maintenant le chagrin
qu’elle a apporté aux nations. Lady Diana Spencer éveilla l’amour de
l’héritier introverti du trône d’Angleterre. Voilà tout. Un éclat dans le
regard, des dents blanches, un sourire complice, une certaine transparence,
une grande vivacité, une vulnérabilité à vif : cela lui suffit, à lui, cela nous
suffit, à nous. Madonna chante. Grace Kelly jouait. Diana respirait, rien de
plus. Personnage des pages mondaines, elle était devenue cover-girl. On
peut affirmer en toute équité que l’histoire de Diana, en soi, était une non-
histoire implacablement et fanatiquement annotée par nos projections et
désirs. Ou plutôt, nous sommes l’histoire. Pourvue d’aucun talent
particulier, Diana fut propulsée au rang de femme la plus célèbre du monde.
Qu’est-ce que cela nous dit de notre planète ?
Elle pensait avoir un talent : celui d’aimer. Elle pensait pouvoir l’inspirer,
le transmettre, accroître la dose d’amour dans le monde. On a dit d’elle
(mais qu’est-ce qui n’a pas été dit d’elle ?) qu’elle avait adopté diverses
associations caritatives comme des « accessoires ». Mais les causes par
lesquelles elle a été le plus fortement identifiée – le sida, les hospices, les
mines antipersonnel – exigeaient davantage qu’un engagement de façade.
Nul doute qu’elle a fait la différence pour la communauté gay, au Royaume-
Uni mais peut-être aussi ailleurs ; son soutien vint à un moment crucial, en
opposition à l’opinion véhiculée par les tabloïds et à la frilosité de
Buckingham. Même s’il demeure que Diana fut bien moins assidue que, par
exemple, son ex-belle-sœur, la princesse Anne, dont le manque de charme
hanovérien l’a consignée à une quasi totale obscurité. À son corps
défendant, Diana fut l’héritière de la tyrannie des apparences et du
snobisme du look.
Du bout de ses doigts, elle pouvait apaiser ; peut-être croyait-elle même
pouvoir guérir. À la regarder à la télévision, lorsqu’elle écoutait, épaules
secouées par les larmes, un discours saluant et défendant son travail, on
discernait les signes d’un drame intérieur quasi hallucinatoire. Si le pouvoir
corrompt, alors la célébrité absolue doit sûrement dénaturer. Les
enthousiasmes de Diana étaient loufoques, hypocondriaques,
obsessionnels : l’aromathérapie, l’irrigation du côlon, le miroir aux alouettes de l’astrologie. Diana, je le répète, nous procurait des nouvelles
« légères ». Elle faisait sensation rien qu’en portant une robe de cocktail
sans bretelles ou en prenant un kilo.
Il suffisait que cette jeune femme fasse un signe de la main ou lève un
sourcil pour faire la une des journaux. C’est pourquoi sa mort – sa
métamorphose en nouvelle grave – paraît si barbare. La mort l’a embaumée
et figée dans le temps. Elle a également réalisé sa prophétie. Diana avait
bien le talent de l’amour : voyez les gens qui, par millions, pleuraient dans
les rues de Londres. Diana était un miroir, pas une lampe merveilleuse. En
la regardant, chacun voyait son humanité ordinaire tout à coup écrite en
lettres de lumière. Après tout, tout le monde est une star, tout le monde est
une prima donna, à l’époque du karaoké.
À une autre échelle, la contribution de Diana à l’histoire est paradoxale et
survenue comme par mégarde. On se souviendra d’elle comme de la
saboteuse en chef de la monarchie anglaise. Et pas seulement à cause du
divorce, du petit ami qui divulgue tout, du joueur de rugby marié. Elle a
introduit une absence de cérémonie, une franche modernité dans un système
qui ne pouvait plus offrir aucune résistance ; sans compter que sa beauté au
quotidien enlaidissait les Windsor autour d’elle.
Par-dessus tout, on se souviendra d’elle comme d’un pur phénomène du
star-system. Sa mort est fixée dans nos esprits comme un terrible symbole
de son statut. Elle prend sa place, au milieu du verre brisé et du métal en
accordéon, dans l’iconographie des accidents automobiles, à côté de James
Dean, d’Albert Camus, de Jayne Mansfield et de la princesse Grace. Ces
autres victimes ne moururent pas pourchassées. Elles ne fuyaient pas le côté
sombre de leur célébrité, des motards armés d’appareils photo numériques
et de téléphones portables reliés à des satellites. Les paparazzis sont les
chiens high-tech de la célébrité. Mais nous devons admettre que nous les
avons nous-mêmes propulsés dans ce tunnel, afin qu’ils assouvissent nos
désirs les plus mystérieux.
Time, 1997
OceanofPDF.com