La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 41 sur 64

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La Friction du temps

À vous de poser les questions – 2

 

Êtes-vous islamophobe ?

Alisdair Gray, Édimbourg

 

Non, bien sûr que non. Je suis islamismophobe. Ou, mieux, anti-

islamiste, parce qu’une « phobie » est une peur irrationnelle, or il n’y a rien

d’irrationnel dans le fait de craindre des gens qui déclarent vouloir vous

tuer. La forme que prend désormais, par exemple, la xénophobie de type

groupes d’autodéfense : le harcèlement et pire de musulmanes dans la rue

me dégoûte. Il est mortifiant d’appartenir à une société dans laquelle une

catégorie de la population se sent menacée. D’un autre côté, aucune société

sur cette terre, aucune société imaginable, ne pourrait absorber sans faire de

vagues une journée comme le 7 juillet 2005. L’anti-islamisme n’est pas

comme l’antisémitisme. Et il y a une raison empirique à ça.

Plus généralement, la difficulté a trait à la différence de points de vue sur

ce qu’est l’identité nationale ; le modèle américain est celui que nous (et le

monde entier) devrions essayer d’imiter. À Boston, un immigrant

pakistanais peut déclarer « Je suis américain » : il ne fait que dire

l’évidence. Son équivalent, à Bradford, peut-il dire une chose équivalente

d’une manière équivalente ? La Grande-Bretagne a besoin de devenir ce

que l’Amérique a toujours été : une société d’immigration. Dans tous les

cas, c’est notre avenir.

 

L’expression « horreurisme », que vous avez inventée pour décrire le 11-

Septembre, est malencontreusement désopilante. Vous en avez d’autres

comme ça ?

Jonathan Brooks, par courriel

 

Oui, Jonathan, j’en ai une autre pour vous (quoique je ne puisse guère la

revendiquer) : allez vous faire voir. Au fait, « horreurisme » est un mot, pas

une expression.

Je ne décrivais pas le 11-Septembre. Je décrivais les attentats-suicides,

les suicides-tueries. Et la distinction entre terrorisme et horreurisme est

suffisamment réelle.

Si pour une raison ou une autre vous deviez traverser la Sibérie en

traîneau, vous seriez inquiet, voire angoissé ; en démarrant, en entendant le

premier hurlement des loups, votre angoisse se muerait en peur ; à

l’approche de la meute, qui se mettrait à vous poursuivre, votre peur se

métamorphoserait en terreur. « L’horreur », c’est quand les loups sont là.

Certains actes de terrorisme sont tout bonnement horribles. Un suicide-

tuerie, un acte éclaboussant au cours duquel le sang, les os et les organes de

l’assaillant s’invitent dans le débat politique, est toujours horrible.

En gros, les quatre cinquièmes des attentats-suicides de l’Histoire se sont

déroulés après le 11-Septembre. Les attentats-suicides sont un phénomène

nouveau ; et je dois dire que je ne peux imaginer pire profanation de

l’image de l’être humain.

 

Qu’est-ce que vous croyez qui devrait être fait face à la confrontation

nucléaire qui se profile entre Israël et l’Iran ? Soutiendriez-vous une frappe

nucléaire israélienne préventive ?

Clive Marr, Cambridge

 

Après le rodéo des demeurés à Téhéran (où se réunissaient des érudits

islamistes afin de remettre en cause la véracité historique de l’Holocauste)

et ses récents revers électoraux, Mahmoud Ahmadinejad est probablement

sur la voie de la sortie ; mais même Rafsanjani, le principal « pragmatiste »

(et non moins corrompu) iranien, a déclaré qu’une frappe nucléaire sur

Israël oblitérerait l’identité juive, alors que toute frappe en représailles,

quelque dévastatrice qu’elle fût, serait « absorbée » par l’Islam.

Il est compréhensible qu’Israël soit moins qu’enthousiaste d’assister à

l’émergence d’une bombe suicide qu’on mesure en mégatonnes. La seule

issue, je crois, passe par la diplomatie, laquelle doit être menée par

l’Amérique, qui, à son tour, doit reconnaître que la position nucléaire

occidentale, à deux vitesses, représente une impasse morale et

philosophique. L’Occident doit prendre le problème à bras-le-corps

(comprend-on à quel point c’est crucial ?), et commencer à réduire ses

arsenaux en vue de la perspective, certes utopique, de l’option zéro au

niveau mondial.

 

Peut-on remporter la guerre contre la terreur ?

Amber Alwan, par courriel

Quand les historiens analyseront notre époque (je le vois en imagination),

ils commenceront par dire que, au départ, l’Occident a paniqué et surréagi

follement ; puis ils diront que la stratégie visant à vaincre ou contenir le

terrorisme fut lente à venir et à se cristalliser. La stratégie n’a pas encore

émergé, mais elle se précise peu à peu. Rappelez-vous l’axiome : le plus

grand danger du terrorisme réside moins dans ce qu’il inflige que dans ce

qu’il provoque. On a subi le 11-Septembre, et on y a survécu ; les

ramifications de la guerre en Irak sont encore imprévisibles, mais déjà elles

sont nombreuses et multiples. L’islamisme a beaucoup profité de son rejet

de la raison et de son accolade avec la mort, qui sont tous deux énergisants,

ainsi que Lénine et Hitler l’ont bien compris.

L’islamisme, le jihadisme, dont les guerriers obéissent à un manuel

connu, intitulé Gestion de la barbarie, est trop toxique pour survivre

longtemps. Ce qui s’est passé au sein de l’Islam n’était pas une guerre civile

(entre les modérés et les radicaux) : c’était plutôt une révolution d’Octobre

(une révolution qui commence déjà à dévorer ses enfants). Nous ne

gagnerons jamais, à proprement parler. Mais l’époque de la normalité

disparue deviendra peu à peu une chose du passé.

 

Vous êtes-vous rabiboché avec votre vieil ami Christopher Hitchens après

que vous avez craché sur Staline ?

Marlijn Evans, Londres

 

Nous n’avons jamais dû nous rabibocher. Nous avons eu un échange

adulte de points de vue, surtout par presse interposée, il n’y a rien eu de

plus (plus exactement : il continue de ne rien y avoir de plus). C’est une

amitié sans nuages. Un amour parfait de mai.

 

Quel est celui de vos romans que vous préférez et pourquoi ?

Richard Long, par courriel

 

Nos romans sont comme nos enfants, on n’a pas de préféré. Mais on a

tendance à avoir un faible pour celui qui nous a donné le plus de fil à

retordre. Je dirais Chien jaune. Mon collègue romancier Tibor Fischer l’a

massacré à la tronçonneuse ; après une telle descente en flammes,

quiconque savait tenir un stylo ne pouvait que se sentir enhardi. Pour les écrivains, charrier une rancune, c’est un poids trop lourd (ce qui ne

m’empêchera pas de répéter ici que Fischer est un pauvre type et un traîne-

misère – et, ah oui, un gros cul). N’a-t-il pas prétendu quelque part qu’il

avait écrit cette critique juste pour faire sensation et faire parler de lui ? Eh

bien, c’est fugacement rassurant de savoir qu’il y a de grandes chances qu’il

ne reste dans les mémoires pour rien d’autre. Mais on devrait évacuer les

rancœurs vaines : comme Robert De Niro le dit dans Les Affranchis : « Ne

leur donnez pas cette satisfaction. » Je doute que quiconque puisse y

trouver la moindre satisfaction, en effet.

Même si j’ai toujours aimé Chien jaune, dès le départ, ce n’était pas mon

préféré – pas jusqu’à ce qu’il soit la cible de moqueries et se fasse

quasiment tordre le cou dans la cour d’école.

 

Dans quelle carrière pensez-vous que vous vous seriez engagé si votre père

n’avait pas été un écrivain célèbre ?

John Gordon, Eastleigh

 

Eh bien, John, cela dépend entièrement, cela semble évident, de ce que

Kingsley aurait choisi comme carrière lui-même. S’il avait été marchand de

journaux, il m’aurait imposé de faire la même tournée que lui. S’il avait été

agent immobilier, j’aurais eu un poste chez, disons, Stickley & Kent. S’il

avait été philosophe de la thermodynamique subatomique, je serais

devenu… Vous me suivez ?

Non. Vraiment. C’est en et par nous-mêmes que nous sommes ceci ou

cela.

 

Maintenant que Saul Bellow nous a quittés, qui considérez-vous comme le

plus grand romancier vivant ?

Philip East, par courriel

 

John Updike, puis votre homonyme, M. Roth. Et Don DeLillo venant sur

leurs flancs. Mais ce n’est que mon opinion personnelle. Le temps

tranchera. La prééminence de Bellow, tant qu’il était parmi nous, me

paraissait irréfutable, l’évidence même. Comme Matthew Arnold a dit de

Shakespeare : « Les autres se soumettent à notre jugement. Toi tu es libre. »

 

Pourquoi êtes-vous si snob ?

Beatrice Franks, par courriel

 

En URSS, on accordait un statut très élevé aux « prolétaires

héréditaires ». Je ne peux aspirer à une telle distinction, mais j’ai certaines

références. Enfant, mon père était un élève boursier issu de la petite-

bourgeoisie : ne croyez-vous pas qu’il serait déplacé que je me donne des

airs ?

Un snob « professe un respect exagéré pour la fortune ou les positions

sociales élevées et méprise ceux qu’il juge socialement inférieurs ». Dans

Chien jaune, j’ai écrit de la monarchie que c’était « de la branlette » : une

désignation exempte, je crois, de respect exagéré. Quand aux supposés

« socialement inférieurs », je leur ai consacré des centaines et des centaines

de pages de fiction ; seul un romancier manqué peut écrire en arborant un

rictus de mépris. Si vous voulez en découvrir plus sur le désastre humain

que représente le snobisme, lisez Trollope. Sans parler de tout le reste, le

snobisme est un emploi à temps plein : il n’autorise aucun repos. Avec lui,

jamais un moment tranquille.

D’un autre côté, je crois que le snobisme est sur le point d’effectuer un

come-back. Mais pas cette vieille merde liée à la classe sociale. « Il existe

une propension universelle à être noble », disait Bellow avec feu. Il existe

manifestement une propension universelle à être rationnel et à s’éduquer.

Parfois, le snobisme nous est imposé. Ayons donc une période de respect

exagéré pour la raison et méprisons ceux qui utilisent la langue sans la

respecter. Les menteurs, les hypocrites, les démagogues, cela va de soi,

mais aussi leurs compagnons de voyage dans le cynisme verbal, l’inertie et

la paresse. La position sociale ne confère aucune immunité. La princesse

Diana était aussi la princesse – non : l’impératrice – du discours de seconde

main, des nouveautés déjà décomposées, des grossièretés répétées

bêtement, de ce qu’on pourrait appeler le discours de la meute, les

expressions de la meute. Je suis venu, j’ai vu, j’ai acheté le tee-shirt. Du

vide. Du tout vu. Donc, je ne crois pas, non.

 

Quelle est la pire chose qui vous soit arrivée ?

Nesa Gardezi, par courriel

 

Un jour, rentrant en Angleterre d’une tournée de promotion aux États-

Unis, j’ai remarqué que l’extrémité du rouleau de papier toilettes dans la salle de bains, chez moi, n’était pas pliée en forme de V, cette attention si

attrayante, répandue dans tous les hôtels américains.

Pas seulement ça. J’ai dû passer cinq fastidieuses minutes à dicter des

directives concernant de nouvelles dispositions par rapport à mon divorce.

 

Est-il vrai que le personnage de Lorne Guyland dans Money, Money est

inspiré de Kirk Douglas et, si c’est le cas, le vieux Kirk s’est-il vraiment

présenté à vous dans la tenue d’Adam en vous demandant : « Est-ce que

c’est le corps d’un homme de soixante-cinq ans ? »

John Niven, par courriel

 

Disons que Lorne Guyland a été rendu possible par Kirk Douglas. Kirk

ne s’est pas déshabillé pour moi personnellement mais, sur le plateau, il se

mettait constamment à poil. Les stars de cinéma ont ce genre de lubie (ou

les avaient, du moins). Au cours du même tournage, j’ai dîné avec Harvey

Keitel dans sa chambre au Claridge, et il est resté torse nu tout le temps. Il

faisait très chaud, je le reconnais. Kirk était très intelligent et très gentil, à

sa manière. Comme il le dit au metteur en scène (qui allait bientôt être viré),

« Ce qu’il faut que tu saches, John, c’est que je manque totalement de

confiance en moi. » À poil, là encore.

 

Craignez-vous parfois d’avoir hérité un brin de la misogynie de votre

père ? Julie Burchill n’avait-elle pas raison de dire que Nicola Six, dans

London Fields, est l’idéal féminin rêvé par un assassin ?

Jenny Donovan, Cardiff

 

Essayez de dire à ma femme, qui est très politisée, que je suis misogyne –

vous m’en direz des nouvelles.

Pour mettre les points sur les i : je ne suis pas seulement féministe, je suis

gynocrate ; à savoir que je crois à la gouvernance des femmes. Le

féminisme est d’ailleurs le sujet de mon prochain roman, La Veuve enceinte.

Pourquoi ce titre ? Le penseur russe Alexander Herzen disait qu’après une

révolution, nous devrions, dans l’ensemble, nous sentir renforcés par le fait

qu’un nouvel ordre s’est substitué à un autre ; mais ce qui nous reste,

ajoutait-il, n’est pas une naissance, ce n’est pas un nouveau-né, c’est une

veuve enceinte : à savoir énormément de souffrance et de tribulations avant

que nous n’entendions les cris du bébé. En d’autres mots, on ne révolutionne pas les consciences d’un simple claquement de doigts. Et le

féminisme, à mon avis, est environ à mi-chemin de son deuxième trimestre.

Si vous pensez que Nicola Six est une création misogyne, lisez La Place

du conducteur de Muriel Spark. J’adore ce truc sur les « créatures de rêve ».

Ici et là, on a également vu dans l’héroïne de La Maison des rencontres un

fantasme masculin. Tout ce que ça signifie, c’est qu’elle est jolie. Je crains

qu’inconsciemment certains critiques se soient persuadés que les

romanciers hommes sont par définition laids, ne s’associent, bon gré mal

gré, qu’avec les laides et que, s’ils sont seuls, ils en sont réduits à avoir des

fantasmes masculins sur les fantasmes masculins.

 

Comment votre motivation pour écrire a-t-elle évolué au fil de votre

carrière ?

Bob Swankie, Dundee

 

Je ne pense pas que « motivation » soit le mot. Écrire un roman est un

exercice moins mental et plus physiologique qu’on ne l’imagine souvent –

une fois qu’on commence, il n’est plus guère question de décisions, de

calculs, de logique. J’ai mis des années à comprendre cette vérité. Quand

j’étais plus jeune et que je rencontrais un obstacle dans le récit, je me

triturais les méninges pendant des heures, des jours, parfois. Maintenant,

j’ai plutôt envie de quitter mon bureau et de lire un livre ; et je ne retourne

pas à mon clavier avant que mes jambes ne m’y portent. Quand elles le

font, je découvre que la difficulté a été surmontée. Par l’inconscient.

L’inconscient qui fait tout le travail.

 

Comment vous y êtes-vous pris pour les recherches sur votre dernier roman,

La Maison des rencontres ? Vous n’êtes jamais allé, je crois, en Russie ?

Oksana Everts, Londres

 

Non. Je m’y suis pris avec des lectures (et avec mon imagination).

L’école de critique du Daily Mail prétend que tous les écrivains sont des

aigrefins, des siphonneux : qu’ils sont les maquereaux de la littérature non

romanesque. Mais la lecture est l’autre moitié du travail d’écriture, ou

l’autre tiers : on écrit, on lit, on vit. Sans compter, Oksana, qu’à un moment

donné, je me suis mis à penser qu’aller en Russie (quelque désirable soit la

chose en soi) ne ferait que m’embrouiller et me gêner.

Qu’est-ce qui est le plus déprimant, dans ce que vous avez trouvé en

 

Grande-Bretagne depuis votre retour ? Et le plus enthousiasmant ?

Grant Mullin, Surrey

 

J’ai vécu en Uruguay pendant près de trois ans. Depuis mon retour, la

chose la plus déprimante a été le spectacle de manifestants blancs de la

classe moyenne qui, à la fin août, se dandinaient en brandissant des

pancartes qui proclamaient : « Nous sommes tous au Hezbollah

maintenant. » Ha, qu’ils soient au Hezbollah tout leur soûl tant qu’ils le

peuvent ! Comme son secrétaire général, Hasan Nasrallah, l’a proclamé de

son côté en s’adressant à l’Occident : « Nous ne voulons rien de vous. Nous

voulons simplement vous éliminer. » Quand j’ai été invité à Question Time

jeudi dernier, une femme du public, sa jeune voix tremblant d’indignation, a

avancé l’argument suivant : dans la mesure où l’Amérique a soutenu

Oussama Ben Laden quand il s’opposait ou plutôt mitraillait les Russes, les

forces armées américaines, en réaction au 11-Septembre, « devraient se

jeter des bombes sur elles-mêmes ! » Et le public a applaudi. Quel tour de

force. Des gens qui professent des sympathies libérales, hébétés par le

relativisme et un complexe de Blanc, font désormais l’apologie d’une

tendance religio-politique, raciste, misogyne, homophobe, totalitaire,

impérialiste, inquisitoriale et génocidaire. Pour le dire autrement, ils lèchent

le cul de ceux qui veulent leur mort.

Ça, c’était la chose la plus déprimante. La plus enthousiasmante a été de

me retrouver à vivre dans ce qui, malgré toutes ses fautes (et un million de

maux), est une société multiraciale extraordinairement réussie. C’est une

belle idée, qui a aussi de bonnes chances de devenir une belle réalité.

 

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