La Friction du temps
À vous de poser les questions – 2
Êtes-vous islamophobe ?
Alisdair Gray, Édimbourg
Non, bien sûr que non. Je suis islamismophobe. Ou, mieux, anti-
islamiste, parce qu’une « phobie » est une peur irrationnelle, or il n’y a rien
d’irrationnel dans le fait de craindre des gens qui déclarent vouloir vous
tuer. La forme que prend désormais, par exemple, la xénophobie de type
groupes d’autodéfense : le harcèlement et pire de musulmanes dans la rue
me dégoûte. Il est mortifiant d’appartenir à une société dans laquelle une
catégorie de la population se sent menacée. D’un autre côté, aucune société
sur cette terre, aucune société imaginable, ne pourrait absorber sans faire de
vagues une journée comme le 7 juillet 2005. L’anti-islamisme n’est pas
comme l’antisémitisme. Et il y a une raison empirique à ça.
Plus généralement, la difficulté a trait à la différence de points de vue sur
ce qu’est l’identité nationale ; le modèle américain est celui que nous (et le
monde entier) devrions essayer d’imiter. À Boston, un immigrant
pakistanais peut déclarer « Je suis américain » : il ne fait que dire
l’évidence. Son équivalent, à Bradford, peut-il dire une chose équivalente
d’une manière équivalente ? La Grande-Bretagne a besoin de devenir ce
que l’Amérique a toujours été : une société d’immigration. Dans tous les
cas, c’est notre avenir.
L’expression « horreurisme », que vous avez inventée pour décrire le 11-
Septembre, est malencontreusement désopilante. Vous en avez d’autres
comme ça ?
Jonathan Brooks, par courriel
Oui, Jonathan, j’en ai une autre pour vous (quoique je ne puisse guère la
revendiquer) : allez vous faire voir. Au fait, « horreurisme » est un mot, pas
une expression.
Je ne décrivais pas le 11-Septembre. Je décrivais les attentats-suicides,
les suicides-tueries. Et la distinction entre terrorisme et horreurisme est
suffisamment réelle.
Si pour une raison ou une autre vous deviez traverser la Sibérie en
traîneau, vous seriez inquiet, voire angoissé ; en démarrant, en entendant le
premier hurlement des loups, votre angoisse se muerait en peur ; à
l’approche de la meute, qui se mettrait à vous poursuivre, votre peur se
métamorphoserait en terreur. « L’horreur », c’est quand les loups sont là.
Certains actes de terrorisme sont tout bonnement horribles. Un suicide-
tuerie, un acte éclaboussant au cours duquel le sang, les os et les organes de
l’assaillant s’invitent dans le débat politique, est toujours horrible.
En gros, les quatre cinquièmes des attentats-suicides de l’Histoire se sont
déroulés après le 11-Septembre. Les attentats-suicides sont un phénomène
nouveau ; et je dois dire que je ne peux imaginer pire profanation de
l’image de l’être humain.
Qu’est-ce que vous croyez qui devrait être fait face à la confrontation
nucléaire qui se profile entre Israël et l’Iran ? Soutiendriez-vous une frappe
nucléaire israélienne préventive ?
Clive Marr, Cambridge
Après le rodéo des demeurés à Téhéran (où se réunissaient des érudits
islamistes afin de remettre en cause la véracité historique de l’Holocauste)
et ses récents revers électoraux, Mahmoud Ahmadinejad est probablement
sur la voie de la sortie ; mais même Rafsanjani, le principal « pragmatiste »
(et non moins corrompu) iranien, a déclaré qu’une frappe nucléaire sur
Israël oblitérerait l’identité juive, alors que toute frappe en représailles,
quelque dévastatrice qu’elle fût, serait « absorbée » par l’Islam.
Il est compréhensible qu’Israël soit moins qu’enthousiaste d’assister à
l’émergence d’une bombe suicide qu’on mesure en mégatonnes. La seule
issue, je crois, passe par la diplomatie, laquelle doit être menée par
l’Amérique, qui, à son tour, doit reconnaître que la position nucléaire
occidentale, à deux vitesses, représente une impasse morale et
philosophique. L’Occident doit prendre le problème à bras-le-corps
(comprend-on à quel point c’est crucial ?), et commencer à réduire ses
arsenaux en vue de la perspective, certes utopique, de l’option zéro au
niveau mondial.
Peut-on remporter la guerre contre la terreur ?
Amber Alwan, par courriel
Quand les historiens analyseront notre époque (je le vois en imagination),
ils commenceront par dire que, au départ, l’Occident a paniqué et surréagi
follement ; puis ils diront que la stratégie visant à vaincre ou contenir le
terrorisme fut lente à venir et à se cristalliser. La stratégie n’a pas encore
émergé, mais elle se précise peu à peu. Rappelez-vous l’axiome : le plus
grand danger du terrorisme réside moins dans ce qu’il inflige que dans ce
qu’il provoque. On a subi le 11-Septembre, et on y a survécu ; les
ramifications de la guerre en Irak sont encore imprévisibles, mais déjà elles
sont nombreuses et multiples. L’islamisme a beaucoup profité de son rejet
de la raison et de son accolade avec la mort, qui sont tous deux énergisants,
ainsi que Lénine et Hitler l’ont bien compris.
L’islamisme, le jihadisme, dont les guerriers obéissent à un manuel
connu, intitulé Gestion de la barbarie, est trop toxique pour survivre
longtemps. Ce qui s’est passé au sein de l’Islam n’était pas une guerre civile
(entre les modérés et les radicaux) : c’était plutôt une révolution d’Octobre
(une révolution qui commence déjà à dévorer ses enfants). Nous ne
gagnerons jamais, à proprement parler. Mais l’époque de la normalité
disparue deviendra peu à peu une chose du passé.
Vous êtes-vous rabiboché avec votre vieil ami Christopher Hitchens après
que vous avez craché sur Staline ?
Marlijn Evans, Londres
Nous n’avons jamais dû nous rabibocher. Nous avons eu un échange
adulte de points de vue, surtout par presse interposée, il n’y a rien eu de
plus (plus exactement : il continue de ne rien y avoir de plus). C’est une
amitié sans nuages. Un amour parfait de mai.
Quel est celui de vos romans que vous préférez et pourquoi ?
Richard Long, par courriel
Nos romans sont comme nos enfants, on n’a pas de préféré. Mais on a
tendance à avoir un faible pour celui qui nous a donné le plus de fil à
retordre. Je dirais Chien jaune. Mon collègue romancier Tibor Fischer l’a
massacré à la tronçonneuse ; après une telle descente en flammes,
quiconque savait tenir un stylo ne pouvait que se sentir enhardi. Pour les écrivains, charrier une rancune, c’est un poids trop lourd (ce qui ne
m’empêchera pas de répéter ici que Fischer est un pauvre type et un traîne-
misère – et, ah oui, un gros cul). N’a-t-il pas prétendu quelque part qu’il
avait écrit cette critique juste pour faire sensation et faire parler de lui ? Eh
bien, c’est fugacement rassurant de savoir qu’il y a de grandes chances qu’il
ne reste dans les mémoires pour rien d’autre. Mais on devrait évacuer les
rancœurs vaines : comme Robert De Niro le dit dans Les Affranchis : « Ne
leur donnez pas cette satisfaction. » Je doute que quiconque puisse y
trouver la moindre satisfaction, en effet.
Même si j’ai toujours aimé Chien jaune, dès le départ, ce n’était pas mon
préféré – pas jusqu’à ce qu’il soit la cible de moqueries et se fasse
quasiment tordre le cou dans la cour d’école.
Dans quelle carrière pensez-vous que vous vous seriez engagé si votre père
n’avait pas été un écrivain célèbre ?
John Gordon, Eastleigh
Eh bien, John, cela dépend entièrement, cela semble évident, de ce que
Kingsley aurait choisi comme carrière lui-même. S’il avait été marchand de
journaux, il m’aurait imposé de faire la même tournée que lui. S’il avait été
agent immobilier, j’aurais eu un poste chez, disons, Stickley & Kent. S’il
avait été philosophe de la thermodynamique subatomique, je serais
devenu… Vous me suivez ?
Non. Vraiment. C’est en et par nous-mêmes que nous sommes ceci ou
cela.
Maintenant que Saul Bellow nous a quittés, qui considérez-vous comme le
plus grand romancier vivant ?
Philip East, par courriel
John Updike, puis votre homonyme, M. Roth. Et Don DeLillo venant sur
leurs flancs. Mais ce n’est que mon opinion personnelle. Le temps
tranchera. La prééminence de Bellow, tant qu’il était parmi nous, me
paraissait irréfutable, l’évidence même. Comme Matthew Arnold a dit de
Shakespeare : « Les autres se soumettent à notre jugement. Toi tu es libre. »
Pourquoi êtes-vous si snob ?
Beatrice Franks, par courriel
En URSS, on accordait un statut très élevé aux « prolétaires
héréditaires ». Je ne peux aspirer à une telle distinction, mais j’ai certaines
références. Enfant, mon père était un élève boursier issu de la petite-
bourgeoisie : ne croyez-vous pas qu’il serait déplacé que je me donne des
airs ?
Un snob « professe un respect exagéré pour la fortune ou les positions
sociales élevées et méprise ceux qu’il juge socialement inférieurs ». Dans
Chien jaune, j’ai écrit de la monarchie que c’était « de la branlette » : une
désignation exempte, je crois, de respect exagéré. Quand aux supposés
« socialement inférieurs », je leur ai consacré des centaines et des centaines
de pages de fiction ; seul un romancier manqué peut écrire en arborant un
rictus de mépris. Si vous voulez en découvrir plus sur le désastre humain
que représente le snobisme, lisez Trollope. Sans parler de tout le reste, le
snobisme est un emploi à temps plein : il n’autorise aucun repos. Avec lui,
jamais un moment tranquille.
D’un autre côté, je crois que le snobisme est sur le point d’effectuer un
come-back. Mais pas cette vieille merde liée à la classe sociale. « Il existe
une propension universelle à être noble », disait Bellow avec feu. Il existe
manifestement une propension universelle à être rationnel et à s’éduquer.
Parfois, le snobisme nous est imposé. Ayons donc une période de respect
exagéré pour la raison et méprisons ceux qui utilisent la langue sans la
respecter. Les menteurs, les hypocrites, les démagogues, cela va de soi,
mais aussi leurs compagnons de voyage dans le cynisme verbal, l’inertie et
la paresse. La position sociale ne confère aucune immunité. La princesse
Diana était aussi la princesse – non : l’impératrice – du discours de seconde
main, des nouveautés déjà décomposées, des grossièretés répétées
bêtement, de ce qu’on pourrait appeler le discours de la meute, les
expressions de la meute. Je suis venu, j’ai vu, j’ai acheté le tee-shirt. Du
vide. Du tout vu. Donc, je ne crois pas, non.
Quelle est la pire chose qui vous soit arrivée ?
Nesa Gardezi, par courriel
Un jour, rentrant en Angleterre d’une tournée de promotion aux États-
Unis, j’ai remarqué que l’extrémité du rouleau de papier toilettes dans la salle de bains, chez moi, n’était pas pliée en forme de V, cette attention si
attrayante, répandue dans tous les hôtels américains.
Pas seulement ça. J’ai dû passer cinq fastidieuses minutes à dicter des
directives concernant de nouvelles dispositions par rapport à mon divorce.
Est-il vrai que le personnage de Lorne Guyland dans Money, Money est
inspiré de Kirk Douglas et, si c’est le cas, le vieux Kirk s’est-il vraiment
présenté à vous dans la tenue d’Adam en vous demandant : « Est-ce que
c’est le corps d’un homme de soixante-cinq ans ? »
John Niven, par courriel
Disons que Lorne Guyland a été rendu possible par Kirk Douglas. Kirk
ne s’est pas déshabillé pour moi personnellement mais, sur le plateau, il se
mettait constamment à poil. Les stars de cinéma ont ce genre de lubie (ou
les avaient, du moins). Au cours du même tournage, j’ai dîné avec Harvey
Keitel dans sa chambre au Claridge, et il est resté torse nu tout le temps. Il
faisait très chaud, je le reconnais. Kirk était très intelligent et très gentil, à
sa manière. Comme il le dit au metteur en scène (qui allait bientôt être viré),
« Ce qu’il faut que tu saches, John, c’est que je manque totalement de
confiance en moi. » À poil, là encore.
Craignez-vous parfois d’avoir hérité un brin de la misogynie de votre
père ? Julie Burchill n’avait-elle pas raison de dire que Nicola Six, dans
London Fields, est l’idéal féminin rêvé par un assassin ?
Jenny Donovan, Cardiff
Essayez de dire à ma femme, qui est très politisée, que je suis misogyne –
vous m’en direz des nouvelles.
Pour mettre les points sur les i : je ne suis pas seulement féministe, je suis
gynocrate ; à savoir que je crois à la gouvernance des femmes. Le
féminisme est d’ailleurs le sujet de mon prochain roman, La Veuve enceinte.
Pourquoi ce titre ? Le penseur russe Alexander Herzen disait qu’après une
révolution, nous devrions, dans l’ensemble, nous sentir renforcés par le fait
qu’un nouvel ordre s’est substitué à un autre ; mais ce qui nous reste,
ajoutait-il, n’est pas une naissance, ce n’est pas un nouveau-né, c’est une
veuve enceinte : à savoir énormément de souffrance et de tribulations avant
que nous n’entendions les cris du bébé. En d’autres mots, on ne révolutionne pas les consciences d’un simple claquement de doigts. Et le
féminisme, à mon avis, est environ à mi-chemin de son deuxième trimestre.
Si vous pensez que Nicola Six est une création misogyne, lisez La Place
du conducteur de Muriel Spark. J’adore ce truc sur les « créatures de rêve ».
Ici et là, on a également vu dans l’héroïne de La Maison des rencontres un
fantasme masculin. Tout ce que ça signifie, c’est qu’elle est jolie. Je crains
qu’inconsciemment certains critiques se soient persuadés que les
romanciers hommes sont par définition laids, ne s’associent, bon gré mal
gré, qu’avec les laides et que, s’ils sont seuls, ils en sont réduits à avoir des
fantasmes masculins sur les fantasmes masculins.
Comment votre motivation pour écrire a-t-elle évolué au fil de votre
carrière ?
Bob Swankie, Dundee
Je ne pense pas que « motivation » soit le mot. Écrire un roman est un
exercice moins mental et plus physiologique qu’on ne l’imagine souvent –
une fois qu’on commence, il n’est plus guère question de décisions, de
calculs, de logique. J’ai mis des années à comprendre cette vérité. Quand
j’étais plus jeune et que je rencontrais un obstacle dans le récit, je me
triturais les méninges pendant des heures, des jours, parfois. Maintenant,
j’ai plutôt envie de quitter mon bureau et de lire un livre ; et je ne retourne
pas à mon clavier avant que mes jambes ne m’y portent. Quand elles le
font, je découvre que la difficulté a été surmontée. Par l’inconscient.
L’inconscient qui fait tout le travail.
Comment vous y êtes-vous pris pour les recherches sur votre dernier roman,
La Maison des rencontres ? Vous n’êtes jamais allé, je crois, en Russie ?
Oksana Everts, Londres
Non. Je m’y suis pris avec des lectures (et avec mon imagination).
L’école de critique du Daily Mail prétend que tous les écrivains sont des
aigrefins, des siphonneux : qu’ils sont les maquereaux de la littérature non
romanesque. Mais la lecture est l’autre moitié du travail d’écriture, ou
l’autre tiers : on écrit, on lit, on vit. Sans compter, Oksana, qu’à un moment
donné, je me suis mis à penser qu’aller en Russie (quelque désirable soit la
chose en soi) ne ferait que m’embrouiller et me gêner.
Qu’est-ce qui est le plus déprimant, dans ce que vous avez trouvé en
Grande-Bretagne depuis votre retour ? Et le plus enthousiasmant ?
Grant Mullin, Surrey
J’ai vécu en Uruguay pendant près de trois ans. Depuis mon retour, la
chose la plus déprimante a été le spectacle de manifestants blancs de la
classe moyenne qui, à la fin août, se dandinaient en brandissant des
pancartes qui proclamaient : « Nous sommes tous au Hezbollah
maintenant. » Ha, qu’ils soient au Hezbollah tout leur soûl tant qu’ils le
peuvent ! Comme son secrétaire général, Hasan Nasrallah, l’a proclamé de
son côté en s’adressant à l’Occident : « Nous ne voulons rien de vous. Nous
voulons simplement vous éliminer. » Quand j’ai été invité à Question Time
jeudi dernier, une femme du public, sa jeune voix tremblant d’indignation, a
avancé l’argument suivant : dans la mesure où l’Amérique a soutenu
Oussama Ben Laden quand il s’opposait ou plutôt mitraillait les Russes, les
forces armées américaines, en réaction au 11-Septembre, « devraient se
jeter des bombes sur elles-mêmes ! » Et le public a applaudi. Quel tour de
force. Des gens qui professent des sympathies libérales, hébétés par le
relativisme et un complexe de Blanc, font désormais l’apologie d’une
tendance religio-politique, raciste, misogyne, homophobe, totalitaire,
impérialiste, inquisitoriale et génocidaire. Pour le dire autrement, ils lèchent
le cul de ceux qui veulent leur mort.
Ça, c’était la chose la plus déprimante. La plus enthousiasmante a été de
me retrouver à vivre dans ce qui, malgré toutes ses fautes (et un million de
maux), est une société multiraciale extraordinairement réussie. C’est une
belle idée, qui a aussi de bonnes chances de devenir une belle réalité.
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