La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 60 sur 64

Pages du PDF

La Friction du temps

Politique – 3

 

OceanofPDF.com

Le président Trump discourt dans l’Ohio

 

Lorsque le jeune Bismarck quitta son poste à l’ambassade de Prusse à

Saint-Pétersbourg après les quatre années réglementaires, il fit graver sur

une bague le verdict suivant : La Russie, c’est le néant. Stérile, sclérosée et

mortellement repliée sur elle-même, l’autocratie tsariste était le « néant », le

vide, d’une nullité absolue. À son tour, Donald Trump figure le néant. Le

vide intégral. Aucune honte, aucun honneur, aucune intégrité, aucun savoir,

aucune curiosité, aucun décorum, aucune imagination, aucun esprit, aucune

emprise, aucun bon sens. Néanmoins, dans ce réceptacle immaculément

vide, certains citoyens américains réussissent à déverser leur colère, leur

ressentiment, leurs ambitions, leurs espoirs. Comment y parviennent-ils ?

Cet été, j’ai quitté Manhattan, direction Youngstown, Ohio, pour voir ce

qu’il en était, lors d’un meeting tenu, ou plutôt, offert (entrée gratuite), par

le président des États-Unis. Me sentirais-je à mon aise au milieu des autres

participants ? En chemin, je me répétai mentalement la loi dite de Barry

Manilow, promulguée par le critique-poète Clive James : Tous les gens que

je connais pensent que Barry Manilow est lamentable mais tous ceux que je

ne connais pas le trouvent formidable. Le Covelli Center était bourré à

craquer : 7 900 personnes. Me voilà donc, entouré par tous ceux que je ne

connais pas.

Et voici Donald Trump qui, à cinquante mètres de distance, applaudit en

saluant la foule et égrène son mince répertoire de faux sourires : les seuls à

être à sa portée puisque tout « sens de l’humour » qu’il ait pu revendiquer

par le passé s’est évaporé depuis belle lurette, en même temps que son

pendant : l’équilibre mental.

Il cumule en tout et pour tout trois sourires de façade : le sourire satisfait

du pro du tee, qui révèle sa dentition de champion de golf ; l’autre pour

lequel il se mord la lèvre inférieure rentrée dans la bouche (moins un

sourire qu’une imitation de l’Américain moyen) ; et, sans doute le plus

insupportable, le rictus brut de hauteur régalienne qui, tel un masque

d’acteur comique, fend le visage d’une oreille à l’autre. Les yeux, de leur

côté, demeurent totalement exempts de toute joie.

Eric et Lara étaient là, tout comme Rick Perry, et Anthony Scaramucci (à

en juger par son apparence, « le Mooch », mucci-mooch la sangsue, pourrait presque figurer sur les catalogues de l’agence pour gigolos haut de gamme

qui emploie Don Jr). Ah oui, et Melania aussi. L’épouse de Trump, Melania

Knauss. Ma femme à moi, fine observatrice des langages corporels, affirme

qu’il ne fait pas l’ombre d’un doute que Melania ne peut pas voir Donald en

peinture. Peut-être POTUS (President Of The United States) n’amène-t-il

FLOTUS (First Lady Of The United States) que pour un bécot, un câlin et

un effleurement de mains, auxquels, désormais, se limite sans doute sa

libido. D’aucuns (dont moi) croient que la libido de Trump a été

ridiculement amplifiée (notamment par le germophobe en personne,

plastronneur de vestiaire spécialiste de l’auto-promotion). Tout ce que nous

savons de façon plus ou moins certaine, c’est qu’il l’a fait cinq fois.

Même à 12 000 dollars le costume ou quel qu’en soit le prix, l’art du

tailleur ne peut pas faire grand-chose de l’opiniâtre armoire à glace DJT.

N’empêche, malgré ses rictus et ses larges sourires sans joie, il est de toute

évidence fort heureux d’être au Covelli Center. Au moins ne récoltera-t-il

pas ici de « critiques mitigées », comme c’est le cas dans le swamp (le

marais, alias Washington) et dans les médias abonnés aux fake news. À voir

ses meetings à la télé, la foule maîtrise un quarté d’incantations de peu de

syllabes, CONSTRUIS CE MUR, FOUS-LA AU TROU, et U-S-A ; le

quatrième étant ON AIME TRUMP, et c’est peu dire : ON AIME TRUMP,

ON AIME TRUMP, ON AIME TRUMP…

Récemment, son pourcentage de très favorables avait fait la culbute,

chutant de 30 % aux environs de 20 %. Mais sa prise de bec avec Kim

Jong-un l’a fait remonter dans les sondages. On dit que la base de Trump

tournerait désormais autour de 35 %. En résumé, disons donc que, grosso

modo, à Youngstown, nous voyons comment l’autre tiers vit – et aime.

Je reviendrai plus tard au Covelli Center. Mais, d’abord : quelques

remarques d’ordre général.

 

Depuis des années, Hillary Clinton évoque une « vaste conspiration

droitière ». C’est une contradiction dans les termes – moins absurde,

cependant, que la référence de Trump à une « vaste conspiration

planétaire » autour de l’Accord de Paris (où les tireurs de ficelles

s’affairaient, cela va de soi, à escroquer les États-Unis). Par définition, une

« conspiration » est secrète. De ce fait, on devrait ignorer toute mention de

conspiration impliquant plus d’une poignée de participants – un noyau dévoué à la cause. Ce qui rend loufoque l’hypothèse, parmi des centaines

d’autres, d’un 11-Septembre auto-infligé, avec tout son attirail d’équipes de

démolition contrôlée et d’opérateurs de missiles Tomahawk. Au-delà d’un

certain point, la nature humaine étant ce qu’elle est, un secret n’est plus un

secret.

Il n’y a pas de vaste conspiration droitière. Ce qu’il y a, ainsi que Joshua

Green l’a brillamment démontré dans Devil’s Bargain : Steve Bannon,

Donald Trump, and the Storming of the Presidency, c’est un effort non

coordonné mais disséminé à tout vent, visant, sans grande rigueur, un but

commun poursuivi de manière inégale suivant les participants impliqués : à

savoir abattre une Hillary Clinton globaliste et multiculturaliste, puis (plus

tard, bien plus tard) promouvoir le nationaliste et suprémaciste blanc

Donald Trump. Les participants vont des vendeurs de gadgets anti-Hillary

(casse-noisettes dont les cuisses de Hillary cassent les noisettes,

autocollants de pare-chocs « La vie est une chienne. N’en élisez pas une

autre ») à une clique de donateurs ultrariches et ultrapervers (dont certains

sont aussi ultratalentueux), le tout orchestré par un aréopage de brillants

charlatans – dont le plus notoire est Steve Bannon.

Prenez Robert Mercer, par exemple. Self-made man milliardaire,

collectionneur de mitrailleuses et fan de déguisements, il est assez crédule

pour avoir voulu imposer la candidature au Congrès d’un certain Arthur

Robinson, un « chercheur en chimie » de l’Oregon qui, dans sa quête de la

clef de la longévité humaine, a amassé, écrit Joshua Green, « des milliers

d’échantillons d’urine qu’il a congelés dans des fioles et entreposés dans

des maxi-réfrigérateurs ». Robinson perdit, de justesse. Après l’élection de

Trump, la deuxième fille de Mercer, la très impliquée Rebekah, insista pour

que Robinson soit nommé « conseiller scientifique national ». Cette

campagne échoua aussi – à neuf voix contre une, ose-t-on espérer.

Crédule, Mercer ? Sans doute, mais il a aussi été assez futé pour

révolutionner la traduction informatique. Au début des années 1990, cette

branche était aux mains des linguistes et des grammairiens. Mercer et son

collègue d’IBM Peter Brown optèrent pour une approche radicalement

opposée, « fondée sur un outil appelé “algorithme espérance-maximisation

(EM)” – une méthode d’estimation paramétrique employée par les casseurs

de codes pour découvrir des schémas ». Les scientifiques lexicographes se

moquèrent des tentatives de Mercer mais la « traduction automatique statistique (TAS) » fonctionna – pour toutes les langues connues. C’est la

base de Google Translate.

En lisant Devil’s Bargain, nous sommes assaillis par un doute : pour

chaque Bill et Melinda Gates, dans la stratosphère des 1 %, il y a un Robert

et une Rebekah Mercer qui cherchent des ennuis et un type comme Trump.

Tout cela n’aurait pas été bien grave sans le chef-d’œuvre judiciaire qu’est

Citizens United v. Federal Election Committee (2010). Citizens United est

un groupe marginal de Républicains ennemis jurés de Clinton ; il est présidé

par David Bossie, autre mouche du coche et barjo embauché par Bannon –

puis par Trump, au moment où il lançait son offensive sur le lieu de

naissance de Barack Obama.

Avançons jusqu’à la mi-août 2016, trois mois avant l’élection. À ce

moment-là, l’avance de Hillary Clinton frôlait les deux chiffres et Trump

était « en pleine déliquescence », comme le dit, mémorablement, Douglas

Brinkley. Rebekah Mercer se rendit en hélicoptère à East Hampton dans le

domaine de Woody Johnson (propriétaire des New York Jets) pour un face-

à-face avec le candidat républicain. Joshua Green a donné la version

suivante de ce qui s’est passé :

 

La famille de Rebekah Johnson avait investi dans Trump à la hauteur de 3,4 millions de dollars, plus si on comptait les soutiens auxiliaires comme Breitbart. Elle lui a dit que le Comité national républicain était à deux doigts de le lâcher pour se concentrer sur le sauvetage des majorités républicaines à l’Assemblée et au Sénat.

 

« C’est mauvais, admit Trump.

 

– Non, ce n’est pas mauvais… c’est fichu, rétorqua-t-elle. À moins que vous ne changiez quelque chose. »

 

Mercer dit à Trump qu’il devait se débarrasser de Paul Manafort, dont la tentative bancale pour le modérer afin de le rendre acceptable aux yeux des indécis avait manifestement échoué. En outre, les liens de Manafort avec les autocrates pro-Kremlin nuisaient à sa campagne.

 

« Prenez Steve Bannon et Kellyanne Conway, dit Mercer. Je leur ai parlé ; ils sont d’accord. »

 

Bannon et Conway s’exécutèrent, Trump s’exécuta, l’électorat américain

s’exécuta et, le reste, gênant ou pas, est entré dans l’histoire. Va pour les

journalistes, c’est une engeance brute de décoffrage, mais comment les

historiens aborderont-ils cette histoire ? Seul un extraordinaire

enchaînement d’événements, commenceront-ils, a pu aboutir à l’ascension

d’un personnage aussi manifestement… Nous rougissons face aux

historiens, à l’Histoire et à Clio, sa muse. Si l’on écarte pour l’instant l’incommensurable contribution de James Comey, l’homme responsable de

la disgrâce et du désastre américains est Steven Kevin Bannon.

Si Christopher Hitchens était encore en vie, il serait le porte-parole de la

Résistance (avec Bernie Sanders). Or, je ne crois pas que, dans ce rôle,

Christopher gâcherait beaucoup de munitions à tirer sur le miroir aux

alouettes Donald Trump ; il viserait directement Bannon, qui est, ou fut, le

« grand manipulateur » mis en avant par Time. Après une « carrière

kaléidoscopique » – officier de marine, trader chez Goldman-Sachs,

chercheur en sciences de la Terre, producteur à Hollywood, magnat des

paris en ligne, editor de Breitbart News, Bannon était à l’affût d’un

instrument politique susceptible de l’aider à concrétiser sa « vision ». Il fut

un temps attiré par Sarah Palin (ce qui, dans une certaine mesure, vous

donne celle de l’homme) ; puis vint Trump.

Green définit Bannon comme un « Falstaff en claquettes » : si l’image est

juste concernant le physique, elle est fausse selon quasiment tous les autres

points de vue (dans la catégorie vantardise & couardise, on pourrait tout

aussi bien appeler Trump : un Falstaff en frusques Brioni). Bannon

appartient à un type bien identifiable : le crétin au QI élevé, l’abruti des

tests Mensa. Il est très futé et très énergique ; mais il n’a pas un atome

d’intelligence morale. Or Falstaff en déborde : voyez plutôt sa formidable

satire de l’« honneur » martial (« Celui qui est mort mercredi. S’en

rengorge-t-il ? »). Certes, le type Bannon m’est familier, mais je dois

reconnaître que sa catégorie de nihilisme tendance et décalé paraît inédite.

« Quand elle entre dans ta vie, déclare-t-il dans un éloge sans mélange de

Julia Hahn (l’une de ses “Valkyries”), ça chie tous azimuts. »

En dépit de ses vulgarités calculées, Bannon a des prétentions

intellectuelles, sinon grandioses. Son autodidacticisme censément dévorant

ne lui a pas donné accès à une alphabétisation sans faille (« Tous les matins,

le président Trump me dit et à Reince… »). Il pratique en outre le

papillonnage cérébral : le bouddhisme zen, les écrits de l’occultiste français

René Guénon et du théoricien racial italien Julius Evola (un proche des

fascistes, dont les idées trouvèrent grâce, un temps, auprès des nazis). Dans

le même ordre d’idée, son « étude systématique des religions mondiales »

ne l’a pas détourné du rite tridentin de ses origines.

« Tridentin » désigne la forme du rite romain en vigueur dans l’Église

catholique entre 1570 (Concile de Trente) et 1964, date de la réforme

liturgique entreprise par Paul VI. 1570, 1964 : deux dates majeures du calendrier bannonien. La seconde parce que les années 1960 virent le

libéralisme séculaire dégénérer (iconoclasme, sexe et drogue). Il n’est guère

étonnant que Bannon se soit extasié devant le programme de Marion

Maréchal-Le Pen. Non content de le trouver « quasiment médiéval », il

déclama : « Elle est l’avenir de la France. » Le Moyen Âge pour tout

horizon : voilà Bannon. Figure également dans son fourre-tout, qui l’eût

cru, les platitudes habituelles sur le « clash des civilisations » (avec

l’islam). Or il ne s’agit pas d’un clash des civilisations : c’est le clash d’une

civilisation avec une mêlée de gangsters religieux (dont bon nombre de

convertis). Depuis le 11-Septembre, la terreur jihadiste a fait moins de

victimes sur le sol américain que les groupes d’autodéfense suprémacistes

blancs.

À n’en pas douter, Bannon est un personnage potentiellement très

dangereux : c’est le Cheney de Trump. Le meilleur moyen de neutraliser la

menace serait de placarder son visage sur le maximum de couvertures de

magazines, et Trump lui indiquerait vite la sortie. Mais cela ne sera sans

doute pas nécessaire. Cette triple buse vaudevillesque a habilement

manœuvré pour se retrouver dans les couloirs de la Maison-Blanche ;

toutefois, dénué d’imagination morale, il n’a pas vu ou ne s’est pas soucié

du fait que, parvenu au pouvoir, Trump serait instantanément corrompu, ses

fils se toucheraient et il s’autoproclamerait « [s]on propre stratège » (en

plus d’être « la personne la plus formidable du monde ») : il n’écouterait

plus personne. Où qu’on se tourne, désormais, on entend les gens clamer

que Trump est « idiot », « cinglé », un « fou », un « déséquilibré » ; Paul

Krugman n’est pas le seul à insinuer publiquement que Trump en est aux

premiers stades de la démence sénile. Imaginez son second mandat…

Soyons clairs. La fracture psychotique du Parti républicain a débuté le

soir des élections en 2008 (le Tea Party s’unit immédiatement après

l’investiture d’Obama). Horribile dictu, mais un Américain sur trois ne

supportait pas de voir un Noir à la Maison-Blanche. Le blond hystérique qui

l’occupe aujourd’hui est la conséquence directe de cet atavisme. Quant à

son mandat, la question a toujours été, dès le premier jour : à quel moment

un nombre suffisant de Républicains feront-ils passer la patrie* avant le

parti ? Comme le dirait Steve Bannon : « Combien de merdes sont-ils

capables de gober ? »

Ce soir-là, à Youngstown, le président posa une question rhétorique :

« Est-ce qu’il y a un endroit plus amusant, plus excitant et moins dangereux

qu’un meeting de Trump ? » L’une des trois propositions était vraie – un

taux de véracité exceptionnel pour Donald J (« Donald J », au fait, était une

des incantations de peu de syllabes qui rimaient, quelle aubaine, avec « U-

S-A »). J’ai trouvé ce meeting de Trump d’un ineffable ennui ; il ne

stimulait rien qu’une incrédulité plombée ; mais il était en effet

parfaitement sans danger. Personne n’était habillé en stormtrooper ou en

grand Wizard du Ku Klux Klan. Pendant le tour de chauffe, tandis qu’était

solennellement entonné le serment d’allégeance, pour lequel tout le stade se

leva comme un seul homme (mais tout le monde ne posa pas la main sur le

cœur), je demeurai assis, là-haut dans les tribunes, et continuai d’écrire à

toute vitesse dans mon carnet en moleskine hautement suspect. Personne ne

m’adressa le moindre regard, sans parler d’un second.

Pendant le discours de Trump, on entendit quelques discrètes

protestations (des braillements inintelligibles) et les dissidents furent

tranquillement reconduits à la porte. Si Trump est loin d’avoir perdu son

goût pour la violence par tiers interposé (cf. sa récente incitation à la

brutalité policière), il accueillit les expulsions avec une légère non-drôlerie

et en appela même au Premier amendement : nulle envolée électrisée

évoquant brancards et saignements de nez. L’autre changement significatif

de son mode opératoire concerne le beau mur à la frontière sud. D’habitude,

quand les incantations « CONSTRUIS CE MUR » se taisent enfin, repliant

le pavillon de son oreille comme un acteur amateur, il demande : « Et qui va

le payer ? » Eh bien, à Youngstown, il n’a pas fait ça. Pourquoi ? Parce que,

désormais, la réplique ne serait pas un triomphal « LE MEXIQUE ! » ou

« C’EST EUX ! » mais le considérablement plus feutré « L’AMÉRIQUE »

ou « C’EST NOUS » (les estimations grimpent jusqu’à 25 milliards).

Hormis quoi, Donald fut un gentil garçon et ne s’écarta pas une seule fois

du texte de son prompteur – oubliant de dire, par exemple, qu’il allait virer

Jeff Sessions et le remplacer par quelqu’un qui virerait Robert Mueller.

Nous n’échappâmes pas aux contre-vérités coutumières (les Américains

sont parmi les gens les plus imposés sur terre) et aux grotesques distorsions

(si les primes d’assurances ont augmenté de 200 % en Alaska à cause du

« cauchemar de l’Obamacare », pourquoi sa sénatrice a mis dans l’urne l’un

des bulletins décisifs contre le retrait ?). Hormis quoi, si l’on n’écoutait pas

le contenu, il faut avouer que, de temps à autre et pour un court laps de temps, il paraissait presque présidentiel. Mais qu’est-ce qu’un président

fiche dans un meeting après seulement sept mois à la Maison-Blanche ?

Il vient là, nous dit-on, pour la validation. Et il l’obtient. La validation, et

une loyauté tout aussi imperméable à la réalité que la National Rifle

Association qui s’oppose à toute entrave au port d’arme en s’appuyant sur

le Deuxième amendement. Un tiers, grosso modo, du près de un milliard

d’armes à feu sur la planète (y compris celles de toutes les armées du

monde) se trouve aux États-Unis : à savoir à peu près une par personne. Les

morts par armes à feu tournent autour de 93 par jour. Je suppose que

l’engeance Balles & Gâchette s’accommoderait de 930 par jour ; mais pas

de 9 300, car cela dépeuplerait le pays en une génération.

Pour perdre sa base, Trump devrait présider à quelque chose de presque

aussi cataclysmique. Transformer la fonction tenue jadis par George

Washington, Abraham Lincoln, FDR et LBJ en une poule aux œufs d’or

d’une obésité morbide n’y suffit pas. Le plan de réforme du système de

santé à la Hood Robin aurait pu suffire, s’il avait été adopté avant la fin de

cette année. Un (improbable) krach boursier pouvant être mis sur le dos

d’un bouc émissaire n’y suffirait pas non plus ; un nouveau scandale sexuel

(guère concevable) pas davantage. Si l’alchimie entre le « gros gamin qui

gouverne la Corée du Nord » (l’expression est de John McCain) et la grosse

cruche qui gouverne les États-Unis débouche sur la vaporisation, disons, de

Los Angeles, et si celle-ci est suivie par un déballage de tout notre arsenal

(avec toutes ses conséquences) : alors oui, ça, ça le fera. De toute évidence,

Trump n’attend qu’une excuse pour rayer de la carte la Corée du Nord, de

quoi récolter une ovation de la planète reconnaissante. J’espère qu’il

écoutera quand quelqu’un lui dira la vérité : à savoir que l’Amérique

resterait au ban des nations jusqu’à la fin du siècle.

Hormis quoi, les 35 % de Trump sont plutôt solides. La base de George

W. Bush, ainsi que l’intéressé le confia à des convives lors d’un dîner de

collecte de fonds à un million l’assiette, était constituée par les super-riches.

En quoi consiste la base de Trump ?

 

Des ingénieurs de l’Intel ont fait une estimation de ce qui se serait passé si on avait autant investi sur l’amélioration d’une Coccinelle Volkswagen de 1971 que sur les puces électroniques…

 

Je vous donne les chiffres. Aujourd’hui, cette Coccinelle-là ferait dans les 450 000 km/heure. Elle consommerait 5 litres de carburant aux 3,5 millions de km, et elle coûterait 4 cents…

 

Thomas L. Friedman, Merci d’être en retard

Dans un monde dont le rythme s’accélère, les Trumpistes loyalistes

piétinent au point mort et courent perpétuellement le risque de rétrograder

en marche arrière. Pourquoi et comment Trump leur redonne-t-il espoir ? Il

leur redonne espoir parce que – à voix basse et entre crochets – il leur dit :

 

Les médias des élites vous disent que vous êtes stupides et que vous n’y connaissez rien. Alors, regardez-moi. Je suis stupide aussi et je n’y connais pas plus que vous. Je crois que Frederick Douglass [1818-1895] est encore vivant… et fait du bon boulot, en plus. Je pense que mon héros et modèle présidentiel Andrew Jackson [1767-1845] était « vraiment en colère » à cause de la Guerre civile [1861-1865]. Les gens ne comprennent pas, vous voyez : la Guerre civile, quand on y pense, on se demande : pourquoi ? Mes conseillers me disent que c’était à cause de l’esclavage. Pourquoi on n’a pas trouvé une autre solution ? Vous savez ce que je dis, moi ? « Vivre et laisser vivre. » J’ai inventé cette formule avant-hier. Je la trouve plutôt bonne.

 

Un jour, ce gars qui bosse pour moi, Steve Bannon, il a dit : « Vous êtes en train de vous familiariser avec l’histoire militaire. » Quand il a dit ça, j’ai tout de suite saisi qu’il avait raison. Prenez Napoléon. Vous savez qu’il a un peu mal tourné [autre façon de dire qu’il a perdu au bas mot un demi-million de soldats en 1812]. Mais son seul problème, c’est qu’il n’est pas allé en Russie ce fameux soir… parce qu’il baisait avec une gonzesse dans la Ville lumière… et ils sont morts gelés [Napoléon est resté six mois en Russie. Sans son armée, il mit treize jours à rentrer de Minsk à Paris]. Je devrais préciser que Napoléon aurait dû partir pour la Russie ce soir-là. Parce que Air France n’existait pas à l’époque. Et il n’avait pas un jet privé avec NAPOLÉON écrit dessus.

 

Les soi-disant médias disent que vous n’avez pas de nouvelles idées. Comme les Démocrates. Moi, je suis un grand militaire [mais scrupuleusement non combattant : ce qu’on appelle aux États-Unis un chicken-hawk, un va-t-en-guerre tant que lui-même reste à l’arrière] et j’ai eu deux nouvelles idées que personne n’a jamais pensées avant moi. Numéro 1 : on aurait dû prendre le pétrole en Irak pour nous rembourser de notre investissement. Il suffisait de le siphonner, avec un tube, comme faucher de l’essence mais à une échelle plus grande. Numéro 2 : on n’arrête pas de clamer par-dessus les toits ce qu’on va faire, comme pour Daesh. Ce qui fait qu’on perd l’effet de surprise ! Pourquoi ces grandes armées modernes ne peuvent pas tout simplement fondre sur l’ennemi en catimini ? Mes deux nouvelles idées n’ont rien donné. Rien. Pourquoi ? Parce que la bureaucratie, voilà pourquoi. Eh bien, tout ça, c’est fini, maintenant, les amis. Vous allez enfin avoir la présidence que vous méritez.

 

Les snobs urbanisés disent que vous vivez dans une bulle. Où est le problème ? Les bulles, c’est super. Moi, je suis tellement déconnecté que tout ce que je vois, c’est le petit dossier qu’on me tend tous les matins, surtout des trucs de Breitbart et de The Drudge Report. De la façon que je vois les choses, mon discours aux boy-scouts a été acclamé par tous. Rien de « mitigé », OK ?

 

Pour parler franchement, je suis la personne la moins raciste qui a jamais existé dans toute l’histoire du monde, je le jure. Simplement, je n’aime pas les musulmans, et je n’aime pas que les Mexicains viennent ici prendre nos boulots et nos allocations. Et puis je soutiens… je suis à l’origine de… la restriction du droit de vote. Vous n’avez qu’à voir le nouveau comité que j’ai créé pour l’« intégrité électorale ». On ne fait pas ce genre de chose sans croire, tout au fond de soi, comme vous, les amis, que les « gens de couleur », comme les enculeurs de mouches politiquement corrects les appellent, ne devraient pas voter. Ou pas si souvent et pas en si grand nombre.

Steve Bannon a dit que je suis le plus grand orateur américain depuis Brian William Jennings [William Jennings Bryan], même si je ne le connais pas, ce gars-là. Mais Steve plaisantait, pas vrai ? Ce soir, j’ai bien suivi mon prompteur, mais tous ceux qui ont lu mes interviews savent que j’arrive tout juste à me sortir d’une phrase de cinq mots. Je suis comme vous. Et c’est nous, les gars vraiment futés.

 

Bref, tout ça. Et malgré tout, j’y suis, là-haut, avec les 0,1 %. Et vous pas… ou pas encore ! C’est vrai, je ne suis plus le leader du Monde libre. Je me suis déchargé de ce boulet sur Angela Merkel, et je lui souhaite la meilleure chance du monde. Mais je suis encore le président des États-Unis d’Amérique. Je suis le Multimilliardaire Commandant en Chef. Compris ?

 

Alors, tirez vos propres conclusions… Je ne sais même pas pourquoi je prends la peine de vous raconter tout ça. Parce que vous les avez déjà tirées.

 

La transfusion Trump, la façon dont le ploutocrate sans cœur en donne au

ventre du prolétariat laissé sur le carreau, était on ne peut mieux mise en

évidence à Youngstown. Et c’était un spectacle d’un désespoir lancinant.

Certaines âmes sensibles – Nabokov en était – sont rebutées par les

cirques, les zoos et autres lieux dans lesquels les humains « domptent » les

animaux. Ce qu’elles trouvent insoutenable, c’est l’affront fait à la dignité

animale. Le public de Youngstown était humain ; mais un humain qui avait

abandonné son individualité à la foule. Il serait ardu de dire à quelle sorte

d’animal il s’était réduit tout seul. Une hydre mille-pattes, qui sait – de la

taille d’un léviathan. Et, au signal de son dompteur, cette bête colossale

s’exécutait : numéros de foire, slogans, huées, sifflets, acclamations, cris de

joie… sans attendre ou recevoir le moindre morceau de sucre.

Les huées étaient suscitées par les références aux Démocrates, au

contrôle des ventes d’armes, à l’Obamacare, à l’immigration (« Nous

voulons qu’ils fichent le camp de chez nous, pas vrai !… Nous les

renverrons là d’où ils viennent, d’accord ? »), à tout ce qui avait trait au

politiquement correct ; les cris de joie étaient suscités par les références au

maintien de l’ordre, aux forces armées, au Deuxième amendement, aux

jobs, à redonner sa place à l’Amérique, à la défense de nos frontières, de la

famille, de la fidélité et de la foi en Dieu.

 

Récemment, Janan Ganesh, chroniqueur au Financial Times, notait que le

populisme impulsif, genre saut-dans-l’inconnu, se révèle être un

phénomène purement anglo-américain (observé désormais avec compassion

par les autres nations développées). Pour Janan Ganesh, la frivolité

plébiscitaire est le résultat non point de l’adversité mais d’une relative aisance – et de décennies de stabilité intérieure. La France et l’Allemagne

(quoique pas l’Italie, qui a eu Berlusconi) ont été plus ou moins vaccinées

par l’expérience de tragédies historiques et une profonde culpabilité liée au

Troisième Reich, à Vichy, qui demeure dans les mémoires. De son côté, de

quel « cauchemar », hormis l’Obamacare, la classe ouvrière américaine

avait-elle des difficultés à se réveiller ? Les salaires forfaitaires, un

sentiment d’ostracisme national, la domination d’une expertise aux mains

de l’élite ou les entraves du politiquement correct ?

Personne ne se revendique jamais du politiquement correct, mais tous les

jours nous nous apercevons de ce que nous devons à cette idéologie

modeste et désormais plus guère capricieuse ou répressive. Ses effets

civilisateurs ont renforcé le progrès évolutionnaire, pour le plus grand

bénéfice des femmes, des minorités et de la société dans son ensemble, y

compris des Blancs protestants hétérosexuels. En d’autres mots, le statu quo

n’était pas le carnage terminal évoqué par le butor qui monopolisait le

micro. Son électorat n’en souhaitait pas moins du changement, à tout prix.

« Donald Trump nous mènera peut-être à la guerre nucléaire, avait déclaré

un supporteur plus tôt. Mais tout vaut mieux que Hillary. »

 

Le président Trump n’est pas tout à fait le néant. D’abord, il représente

une erreur catégorielle de vaste amplitude – une erreur catégorielle

commise par le peuple américain. Lorsque, en pleine campagne

présidentielle, il prétendit qu’il pourrait tuer quelqu’un sur Fifth Avenue

sans perdre un seul vote, à un niveau subliminal, Trump tomba à son insu

sur une vérité centrale. Parce que l’électorat n’était pas convaincu qu’il était

vraiment « pour de vrai » : il ne l’était que dans la mesure où la télé-réalité

est pour de vrai. Eh bien, maintenant, Trump, c’est pour de vrai, et sa

déliquescence a pour cadre le Bureau ovale.

En novembre dernier, Steve Bannon s’est débrouillé pour amener

quantité de citoyens à voter contre leurs intérêts (comme Nigel Farrage au

Royaume-Uni). Il est sans doute injuste de distinguer un groupe particulier

d’électeurs, mais comment éviter de se concentrer sur une immense

« minorité » dont les intérêts sont déjà broyés ?

Le Covelli Center était plein de femmes (dont certaines assises sous des

affiches WOMEN FOR TRUMP : LES FEMMES POUR TRUMP) ; il y

avait quelques visages noirs et d’autres café au lait ; il y avait même une grand-mère noire. Aujourd’hui, où Roe v Wade, soit le droit à l’avortement,

est menacé (par le juge Neil Gorsuch), maintenant que les attaques contre le

planning familial, sans parler du fameux gag order, l’interdiction de

publication, détruisent la vie de nombreuses femmes partout dans le monde,

je voudrais adresser mes derniers mots aux 53 % de Blanches qui, le

8 novembre 2016, ont choisi de voter non pour une féministe dynamique

mais pour un gynophobe constamment compulsif et grossier. Au prix d’un

effort considérable (entendu, vous êtes des citoyennes autonomes et ne

souhaitez pas que votre vote ne reflète que votre sexe), je pense comprendre

vaguement ce que vous ressentiez à l’époque. Mais que ressentez-vous

aujourd’hui ? Et j’ai une autre question, à laquelle peuvent répondre tous les

Trumpistes qui ne tombent des nues que maintenant : qu’espériez-vous

donc ?

 

Esquire, 2017

 

OceanofPDF.com