La Friction du temps
Le deuxième acte de Travolta
C’est lui-même qui a ouvert la porte – je me suis donc retrouvé
directement face à l’icône. C’était en janvier 1995 et, le matin même, il
avait commencé à travailler sur Get Shorty, la superproduction (il partageait
l’affiche avec Gene Hackman, Rene Russo et Danny DeVito) d’après le
thriller satirique d’Elmore Leonard sur Hollywood. Grand livre, grand film,
grand jour. Je m’attendais donc naturellement à une longue attente ou
carrément à une annulation ; ou au moins à un garde du corps, une fouille
et, probablement, une entrée monumentale ouvrant sur une villa de style
hispanisant, grouillant de monde : l’entourage de la star…
Mais non. Voilà que John Travolta me retirait mon manteau des épaules
et le pendait en personne à un portemanteau, avant de tourner vers moi le
fameux bleu saphir de ses yeux enfoncés profondément dans leurs orbites,
qui vous font penser instantanément : il m’accorde toute son attention. Les
yeux d’un acteur ne cillent pas à moins qu’il leur indique de le faire ; les
yeux de Travolta ne cillent pas. J’avais l’impression d’entrer dans un poster
de Warhol : un Mao, un Elvis. Comme tomber par inadvertance sur James
Dean ou Jimi Hendrix. On a l’impression que John Travolta est tellement
iconique qu’il devrait être mort. Mais il ne l’est pas. Plus.
À la vingtaine, Travolta était, et de très loin, l’étoile la plus brillante du
firmament : tout le monde le voulait dans tout. « Ça pouvait bien être un
rôle pour une vieille de quatre-vingts ans, a dit un jour son ex-girlfriend
Marilu Henner, qu’on le proposait tout de même à John. » À trente-cinq
ans, Travolta était un trou noir humain, perdu dans le néant interstellaire de
Hollywood. (Notons qu’en italien, travolta, nous ne serons pas surpris de
l’entendre, signifie « retourné », « secoué », « mis à terre ».) Il a maintenant
quarante ans et sa carrière a pris un tour pour lequel la profession n’a pas de
mot. « Come-back » est loin de faire l’affaire et « renaissance » ou
« revival » ne valent pas mieux. Ce produit-là est passé directement du
degré zéro à : la majesté.
Qu’est-il arrivé ? La réponse, bien sûr, c’est : Pulp Fiction. Autre
réponse, plus générale : Quentin Tarantino. En douceur, Travolta
m’emmène au salon (nous nous trouvons dans une propriété qu’il loue à
Beverly Hills, au nord de Sunset Boulevard). Sa voix, chutant à un murmure empreint de gratitude, me raconte comment ça s’est passé : « Tout
est grâce à Quentin. » Semblerait-il. En fait, même Quentin a eu besoin
d’un coup de pouce. La dernière phase de cette inimitable histoire
américaine doit beaucoup au postmodernisme ; et à la scientologie. Dans
quel état d’ébriété se trouvait Scott Fitzgerald quand il prétendit que les vies
américaines n’autorisaient pas de deuxième acte ?
Il y a deux ans quasiment jour pour jour, John Travolta n’avait qu’un
projet au cinéma. « Look Who’s Talking 3 », déclina-t-il, avec une certaine
résignation (mais avec une gêne et un mépris insuffisants). Le film avec les
chiens qui parlent. Nous pouvons imaginer Travolta à l’époque, dans son
château de vingt pièces sur Penobscot Bay, dans le Maine, ou dans son
second chez-lui, au complexe Spruce Creek Fly-In (aérodrome privé
incorporé) de Daytona Beach, en Floride, ou, d’ailleurs, dans les airs entre
les deux, aux manettes de l’un de ses trois avions, en train, comme tout
acteur qui se respecte, de se préparer mentalement pour le film avec les
chiens : les chiens pensants.
Il se trouvait être riche, gras et heureux dans sa vie privée comme jamais
auparavant, avec sa femme, l’actrice Kelly Preston, et son bébé, le petit Jett.
Mais il était sur le point de tourner un film sur des chiens qui parlent.
« J’essaie d’être réaliste, dit-il, mesuré comme toujours. Vous comprenez…
on ne danse pas sans jambes. Je continuais de travailler avec ce qu’on me
proposait de mieux. Mais je pensais : Hum, je suis fini. » S’ensuivit une
série de rumeurs suivant lesquelles Quentin Tarantino, la « dernière
coqueluche de Hollywood », voulait rencontrer John Travolta, la relique
glacée à la carrière envolée. La rencontre eut lieu, elle dura douze heures.
« Il ne m’a pas donné l’impression d’avoir un projet précis. Il avait
commencé à écrire Pulp Fiction, mais il n’arrêtait pas de parler d’un film
d’horreur. Moi, je ne suis pas du genre film d’horreur. L’intérêt qu’il me
portait paraissait être d’ordre… générique. » La rencontre débuta dans
l’appartement de Quentin, « qui se trouvait être mon appartement. Celui que
j’avais loué à mon arrivée à L.A., en 1974 ». (Tout le contraire d’écervelé,
Travolta ne tira aucune conclusion de la coïncidence.) Ils parlèrent, burent
un verre de vin, sortirent dîner, puis revinrent, jouèrent à des jeux de société
de Tarantino (sur le cinéma), ressortirent dans un café, revinrent chez le
cinéaste. « Puis Quentin m’a passé un savon. Il a dit : “Qu’est-ce que tu as
fait ? Tu ne te souviens pas de ce que Pauline Kael a dit de toi ? Et
Truffaut ? Tu n’as pas conscience de ta place dans le cinéma américain ? John, qu’est-ce que tu as fait ?” J’ai été blessé, mais ému. Il était en train de
me dire que j’avais eu la carrière la plus prometteuse de la profession. Je
suis ressorti de là la queue entre les jambes. J’étais ravagé. Mais j’ai aussi
pensé : Merde, je devais être vachement bon. »
Assis à une table circulaire, nous buvions un verre de vin. La maison était
confortable et anonyme, mais on sentait la présence de l’organisation en
profondeur qui encadre la vie d’une star de cinéma : domestiques,
conseillers… On a décrit Travolta comme un millionnaire qui vivait comme
un milliardaire. N’empêche, ici à L.A., tout est ramené et profilé à l’échelle
du film en cours – Get Shorty –, y compris la star en personne. Bien que les
énergies soient centrées autour de Travolta, il existe une autre source de
pouvoir, jusque-là plongée dans un sommeil agité. Kelly Preston apparut,
ébouriffée, jolie, menue. Suivit une discussion menée sur un ton assez grave
quant au retour imminent de Jett à la pleine conscience. Peu après, Jett
apparut dûment, à son tour, dans les bras de sa mère, comme chiffonné et
concentrant tous ses efforts avec ivresse sur une bouteille de jus de fruit.
Avalanche de câlins, bisous, déclarations. Les sourcils de Jett mesurent trois
centimètres.
Il m’est passé par la tête l’idée que Jett devait être l’une des créatures les
plus choyées de la planète. Dans le Maine, de toute évidence, il a sa propre
aile Pays des Merveilles, où des serviteurs l’abordent chargés d’assiettées
de crevettes à la tempura. Les enfants ont une façon particulière de tout
chambouler, mais les enfants de stars (avec leur ego surdimensionné) ont
plus d’espace pour le faire. Ils ont donc tendance à jouer à la baleine : les
enfants de stars de cinéma vivent vraiment comme des stars de cinéma.
Avez-vous la moindre idée à quel point les domestiques sont gentils à
l’égard de Jett Travolta ? Vous-même, ne seriez-vous pas gentil avec
quelqu’un qui s’appelle Jett Travolta ?
Nous avons parlé de la parentalité. Travolta avait envie de parler, envie
d’écouter. Les grotesques vicissitudes de sa carrière doivent lui paraître de
l’histoire ancienne désormais ; cela dit, il est possible qu’il ait depuis
longtemps appris à être objectif. Il avait dit un jour quelque chose qui
m’avait frappé ; je le lui répétai en croquant dans mon cheesecake : « On
imagine qu’Untel est introverti, égocentrique en permanence… Il va mal. Il
se sent perdu. Mais faites-lui au moins la grâce de ne pas le prendre pour un
demeuré. »
La question de Tarantino demeure, et demeure sans réponse. Qu’est-ce
que Travolta a fait ? Se pelotonner sur son canapé avec une cassette des
Collected Movies 1976-1993, c’est suivre la trajectoire d’un déclin
vertigineux. Au firmament comme ailleurs, les étoiles les plus vives sont les
plus éphémères : de géantes bleues à trou noir. Mais l’Univers n’est pas
assez ancien pour contenir la dégénération effectuée par Travolta. Il faudra
dix milliers de millénaires à notre Soleil pour qu’il atteigne sa forme ultime,
glacé dans une indétectabilité cristalline. Travolta, lui, l’a fait en dix ans.
En 1980, John Travolta avait déjà tourné dans trois films qui l’avaient
propulsé tout droit dans l’immortalité de la pop culture. Les images
viennent toutes seules. D’abord, Saturday Night Fever : en érection
polystyrénée sous boules disco, cintré dans le genre de chemise qui réduit
les tétons à des boulettes de plasma, perché sur des talons compensés, doigt
pointé vers le ciel. Puis Grease : rocker à la cigarette pendue au sourire à
tomber debout, yeux réduits à des fentes d’un cool stéréotypé. Et, enfin,
Urban Cowboy, le profil sculpté, romantique, fier, perplexe, sous le bord
dur comme du carton du chapeau de conducteur de bestiaux. La durabilité
de ces images ne tient pas seulement à sa beauté et à de bons éclairages. Ce
que nous voyons là, c’est ce que la caméra voit lorsqu’elle est confrontée à
une charge palpable de vie. Travolta donne des performances complètes
dans ces films, qui forment une trilogie dont le sujet est le jeune mâle. Avec
ses froncements de sourcils et ses regards noirs contrariés, ses cadences tout
en langue, son incertitude plastronnante, avec les mises en italique de son
front, Travolta invente une réflexion mûre sur ce que c’est qu’être
immature.
Suivit un film de transition, Blow Out (1981), surdirigé et
lamentablement sous-écrit par Brian De Palma, qui, en 1976, poussa
Travolta vers Carrie (dont la carrière suivrait le même genre d’ellipse).
Épouvantail aux illogismes dépenaillés, agrémenté par des références à
Hitchock via Antonioni, Blow Out était néanmoins un choix logique pour
Travolta, qui, à vingt-sept ans, était prêt, semblait-il, à recevoir son héritage
italo-américain. Pauline Kael, dans ces pages mêmes, le comparait au
Brando de Sur les quais (« La volonté de montrer ses émotions à nu et la
maîtrise qui permet de le faire dans la peau du personnage ») ; en gros, on
s’attendait à ce qu’il passe sous la coupe de cinéastes de la trempe de Coppola et de Scorsese. Au lieu de quoi, il tomba sous celle de Sylvester
Stallone. S’ensuivit un effondrement catastrophique.
Loyal, Travolta n’a jamais vu les choses de cette manière. Lui croit plutôt
avoir été plus ou moins naturellement détrôné par une nouvelle génération
d’acteurs : Hanks, Cruise, Costner. On ne s’en interroge pas moins sur la
nature de l’attrait que put exercer Stallone. Certes, celui-ci est aussi une
icône. Rambo, ce trapèze mortel d’abats ; Rocky, faisant du jogging avec
son chien. Peut-être même le bidule avec les chiens remonte-t-il à celui
qu’on surnommait « Sly ». Quoi qu’il en soit, après 1982, Travolta ne
partageait plus la vedette qu’avec des chiens.
En l’espace de un an, il tourna dans : la séquelle de La Fièvre du samedi
soir, Staying Alive – un hommage tout muscles et sans charme au
bodybuilding et au Big Time ; et Seconde Chance, avec Olivia Newton-
John, une pseudo-séquelle lubrifiée de Grease, l’un des pires navets jamais
tournés. La scène d’ouverture nous transporte dans les cieux : nuages, anges
en smoking blanc, voix grave de Dieu hors champ. Oliver Reed joue le
diable. A-t-on idée du danger que court un film quand on sait qu’Oliver
Reed y joue le diable ? Oliver Reed en costume de Monsieur Loyal ?
Ensuite vint le parfaitement moyen Perfect, que l’on peut considérer
comme un sommet de la période. Puis Travolta se retrouva dans le genre de
films dont le titre se voit attribuer des points d’exclamation quand ils
apparaissent à la va-vite dans les magasins de location. Je parle de ce que
Columbia Tristar Home Video a appelé en français Allô Maman, c’est
Noël ! (Un film de Tom Ropelewski). Allô maman, ici bébé (1989)
présentait un bébé bavard ; Allô Maman, c’est encore moi (1990) présentait
un bambin bavard en plus d’un nouveau-né bavard. Allô Maman, c’est
Noël ! était le film avec les chiens : un véritable plaidoyer pour le muet. En
1993, Travolta, c’était ça.
« Quentin, reprend Travolta, m’a envoyé Pulp Fiction dès qu’il l’a eu
terminé. En précisant : “Regarde le rôle de Vincent.” » Tarantino l’avait
adapté pour Travolta ; il croyait en Travolta – « mais il était le seul. Ce qui
vous montre en quelque sorte jusqu’où j’étais tombé. Le studio voulait un
acteur avec… plus de fièvre ! Quentin avait beaucoup plus à perdre que
moi. Finalement, il leur a dit : “Soit vous le faites avec John Travolta soit
vous ne le faites pas.” »
Parallèlement – cela pourrait sembler loufoque –, Tarantino dut emporter
l’adhésion de Travolta lui-même. « Mes doutes n’étaient pas artistiques.
Plutôt moraux. » L’idée étant : nous vivons une époque d’influençabilité des
masses. À ses débuts, à l’époque de Tony, de Danny et de Bud, les effets
des performances de Travolta étaient imprévisibles : elles créaient de
véritables phénomènes de mode. Or quel genre de modèle était Vincent,
avec son aiguille hypodermique et son pistolet ? Cette réserve paraît
responsable, mais guère appropriée, compte tenu du sort de Vincent (criblé
de balles, sur un siège de toilettes). Compte tenu, aussi, de la qualité de
l’écriture de Tarantino. Comme chez David Mamet ou Elmore Leonard,
l’insensibilité glacée du dialogue pointe toujours vers un ailleurs, un monde
moral qu’il prend bien soin d’évacuer. Dans une scène, Vincent va acheter
quelques grammes d’héroïne à son dealer, Lance (le drôle et christique Eric
Stoltz) :
Lance : T’as encore ta Malibu ?
Vincent : Oh mec. Tu sais pas ce qu’un connard a fait l’autre jour ?
Lance : Quoi ?
Vincent : Il l’a putain de viandée…
Lance : Oh mec… C’est tordu, ça.
Vincent : À qui tu le dis. Elle était au garage depuis trois ans. Dehors depuis cinq jours et ce pédé de merde me la viande.
Lance (pesant la poudre) : On devrait les tuer, merde, mec. Pas de procès, pas de jury. Exécuté direct… L’enculé.
Vincent : Qu’est-ce qu’est plus dégonflé que niquer la voiture d’un mec ? Quoi, merde, ça se fait pas de viander la bagnole d’un mec.
Lance : Ça se fait pas.
Vincent : C’est contre les règles.
(Drogue et fric changent de main.)
Lance : Merci.
Vincent : À toi. Ça te dérange si je me shoote ici ?
À ce stade de sa carrière, Travolta était quasiment incapable d’accepter
un bon scénario ou d’en rejeter un mauvais. Déjà à l’époque, il en voyait lui-même l’ironie. « Je disais à Quentin : “Non. Je vais faire Allô Maman,
c’est encore moi 4. Celui dans lequel les chaises parlent.” » Quand, le
lendemain, je l’ai interrogé sur la longue liste de rôles qu’il avait eu tort de
refuser, Travolta cita Arthur et Splash avant de lâcher Le Prince de
New York et Midnight Express ; sans compter qu’il avait platement rejeté
Officier et Gentleman et American Gigolo. Travolta est quelqu’un de
réfléchi et de cohérent, mais il est également obtus et prompt à passer à côté
des choses…
La conversation se porta sur Get Shorty. (Il venait à peine de terminer un
projet intermédiaire, White Man, un drame sur le clivage racial, produit par
le compagnon d’écurie de Tarantino, Lawrence Bender.) Je dis ce que je
pensais : à savoir qu’Elmore Leonard était l’un des plus grands écrivains
populaires de tous les temps ; que Get Shorty était un chef-d’œuvre ; et que
la mère de Travolta (en collaboration serrée avec son agent) n’aurait pu lui
dénicher un meilleur rôle que celui de Chili Palmer, le requin de Miami qui
refourgue des crédits aux gens et a de grandes idées sur comment faire des
films.
« D’abord, je l’ai refusé.
— Vous avez fait quoi ?
— Je l’ai refusé. Puis Quentin m’a appelé et il a dit (la voix de Travolta
se transforme en un murmure enjôleur) : “Un rôle comme ça, ça ne se
refuse pas. On l’accepte tout de suite. Je ne vais pas te laisser commettre
cette erreur-là.”
— Je vois que vous avez perdu du poids pour Chili.
— C’était le souhait de Quentin. Il a dit : “Perds dans les huit kilos.” J’ai
perdu exactement huit kilos. »
En écrivant Pulp Fiction, Tarantino dut comprendre instinctivement que
Travolta ne pourrait jamais faire un come-back dans le sens habituel du
terme. Sa renaissance devait être une réinvention, et une parodie. Le
gracieux mais instable (émotionnellement) poulain américain – Tony/
Danny/ Bud – ne pouvait revenir qu’en transporteur à bajoues et puant la
corruption à plein nez. C’est pourquoi la scène de danse avec Uma
Thurman est cruciale : c’est un coup de théâtre postmoderne, qui requiert la
connivence malicieuse du public. Chaque spectateur sait ce que Travolta
peut faire sur la piste de danse. Contempler ses girations shootées, c’est voir un Picasso vieillissant dessinant un personnage bâton. « Stephanie,
demande Tony Manero sur un ton suppliant dans Saturday Night Fever, je
veux te demander quelque chose, d’ac ? Tu trouves que je suis intéressant…
intelligent ? » Tarantino fournit la réponse cruelle – et contemporaine – à
cette vieille quête yankee. Tout ce que Vincent sait faire, après trois années
passées en Europe, c’est commander un big mac en français.
Pourtant, le but premier de Tarantino était simplement de faire en sorte
que Travolta se retrouve devant la caméra avec un dialogue digne d’être
récité. Et voilà : nous découvrons que le talent est toujours là, intact, entier :
concentration, timing, fluidité, esprit. Pour préparer son rôle, Travolta est
allé trouver non pas des exécutants de la pègre mais des héroïnomanes.
Chez eux, il a trouvé la crainte de la pleine conscience – la peur de cette
intelligence que Tony/Danny/Bud aimait espérer qu’elle lui viendrait un
jour. À partir de là, chez Vincent, tout est dans un infime tressaillement, un
roulement des yeux morts.
« Pauline Kael a dit que vous aviez le “don de la transparence”. Que
croyez-vous qu’elle voulait dire ?
— Il ne faut pas grand-chose pour exprimer une idée. Je passe mon
temps à convaincre mes metteurs en scène de ne pas m’obliger à surjouer.
Moi, je dis : “Vous ne le verrez pas sur le plateau. Vous le verrez dans la
salle de montage.” »
Et d’ajouter, avec une emphase plus tranquille que ne le suggèrent mes
italiques : « J’ai la capacité d’être ça, et ça se verra. »
Le pitch de Get Shorty est formidable. Si Hollywood regorge de
tricheurs, de menteurs, d’arnaqueurs et de fraudeurs – si les films sont faits
par des escrocs –, pourquoi un escroc ne pourrait-il faire un film ? Chili
Palmer, ex-fanfaron et triqueur de la pègre, un Shylock qui prête à 150 %,
va récupérer une dette à Hollywood, et y reste. Les pratiques commerciales
lui paraissent familières même s’il devine, que, roublard ou pas, il doit
apprendre à maîtriser certaines subtilités.
On ne prend plus un « rendez-vous », on dit qu’on a un « 14 h 30 à Tower ». Si un studio fait circuler un scénario, on ne dit pas « ils ont pris un Pasadena » : l’expression est passée de mode avant d’avoir été en vogue. Comme « Untel est un as du réseau ». Il faut apprendre des tas de termes, pas comme dans le business de Shylock où il suffisait de savoir dire : « File-moi ce putain de fric. »
La plupart du temps, sur les plateaux, le journaliste invité poireaute
pendant six heures, et quand, enfin, les caméras tournent, tout ce à quoi il a
droit, c’est un figurant nouant ses lacets. Mais Travolta fut courtois comme
toujours. J’arrivai à temps au parking à étages de l’aéroport de Los Angeles
pour assister à plusieurs prises d’une séquence d’action amusante,
dynamique et essentielle : Chili Palmer brocarde, tabasse et finalement se
lie d’amitié avec l’« Ours », un crétin menaçant (ex-cascadeur). En veste de
jockey et mocassins (« l’idée qu’un gars de la rue se fait de GQ », Travolta
prit-il soin d’ajouter), il arborait un rictus compatissant qui rappelait Jack
Nicholson dans Chinatown – le rictus qui dit : « T’es encore plus con que tu
crois que je crois que tu l’es. » Les deux acteurs répètent. Coup de pied,
coup de poing, genou au visage, et l’Ours se retrouve à terre. Chili se
penche sur lui et demande :
« Tu as joué dans combien de films ?
— Une soixantaine.
— Raconte pas de conneries. Cite-moi des titres.
— Saturday Night Fever », invente l’Ours.
Sur le plateau, Travolta est innocemment royal. Un prince qui se mêle à
ses sujets. Auréolé de la finition grand teint (maquillage léger) de la starité
intransigeante, il provoque l’hystérie où qu’il aille. (Tarantino : « J’ai
marché dans la rue avec des grandes stars, OK ? Mais avec John Travolta,
je ne peux pas faire deux pas. Même les automobilistes s’arrêtent. Les gens
tombent littéralement sur lui. ») La veille, un assistant de production a
averti les figurants qu’ils seraient virés s’ils continuaient de lui demander
des autographes. « Non, non. Vous ne serez pas virés », le contredit
Travolta, et il continua de signer. Aujourd’hui, quand j’arrive, il va me
chercher un cappuccino, alors qu’il est confronté à une nouvelle fournée de
paparazzis ; puis je m’assois à côté de lui (la maquilleuse s’occupe
d’imperfections subatomiques) sur un fauteuil de réalisateur. Stop : non, pas
un fauteuil de réalisateur. Le fauteuil du réalisateur, le fauteuil de Barry
Sonnenfeld.
« Comment se fait-il que vous soyez la star du peuple ? Ça ne vient
certainement pas de votre niveau de vie. Ils vous aiment comme si vous
viviez encore avec vos frères et sœurs à Englewood, New Jersey.
— Ça marche dans le sens inverse. Vous savez… le rêve américain, vivre
son rêve. Ils ne veulent pas que vous soyez humble. »
Vingt minutes plus tard, j’apprends quelque chose – quelque chose de
complètement ridicule – sur le fait de ne pas être humble. En public,
Travolta est poli, attentionné, voire courtois à l’ancienne mode. Toutefois, il
ne commet pas l’erreur de la star dans Get Shorty, qui, d’après Chili,
« voulait faire croire aux gens qu’il était un type comme un autre, mais
avait trop l’habitude d’être qui il était pour y réussir ». On ne peut pas être à
la fois une star de cinéma et un gars ordinaire. On ne peut être une star de
cinéma et en même temps ne pas être une star de cinéma.
Une voiture avec chauffeur approche. J’imagine qu’on va nous conduire
jusqu’à la caravane de Travolta (pour nous épargner de faire trois minutes
de marche à pied). En réalité, on va nous conduire à l’ascenseur, à trente
secondes à pied. En chemin, nous dépassons l’Ours. Travolta demande au
chauffeur de s’arrêter et baisse sa vitre. Gentiment et, me semble-t-il, sans
la moindre ironie, il demande à cette force de la nature s’il veut qu’on
l’« emmène en voiture ». L’Ours répond qu’il se débrouille, pas de
problème. Nous atteignons notre destination et descendons de voiture. Au
moment où s’ouvrent les portes de l’ascenseur, nous sommes rejoints par
deux membres de l’équipe. Et l’Ours.
Je lui confie : « John, je me retrouve dans une position délicate. » En me
facilitant les choses, Travolta me les a rendues difficiles. Cela fait vingt ans
que, bon an mal an, j’interviewe des célébrités. Et je dois avouer que je n’ai
jamais interviewé quelqu’un de plus généreux que Travolta : généreux avec
son temps, sa sollicitude. Quand, il y a des années, je suis venu à
Los Angeles interviewer Brian De Palma, ça s’était passé différemment. Je
suis arrivé comme prévu sur le plateau, et il a annulé. Hollywood était censé
fonctionner de cette manière. (J’étais ravi. L’article s’était écrit tout seul.)
J’expliquai à Travolta : « Un journaliste n’a pas envie de découvrir que
John Travolta est un chic type. Ça ne fait pas une bonne histoire.
— Ce qu’on écrit sur moi est l’une des choses que je ne peux pas
contrôler. Alors, je me suis dit que j’allais faire le maximum de mon côté, et
puis on verrait bien. »
Était-ce ça, le postmodernisme ? Et le « contrôle » : était-ce la
scientologie ? Nous avions abordé le sujet la veille, au cours de notre second dîner ensemble. Dans la version de John Travolta, du moins, la
scientologie paraissait le contraire de suspecte, fade, voire ennuyeuse :
autogestion par un réseau de potes, et un accent mis sur la thérapie de
groupe (mais en s’appuyant sur la médecine moderne). Certains sont attirés
par la religion (la scientologie est désormais officiellement une religion,
déduction d’impôts comprise) moins en raison d’une quelconque quête de
Dieu qu’en raison du besoin qu’ils ressentent d’appartenir à un groupe de
soutien. En lisant Nirad Chaudhuri, on découvre que l’hindouisme, par
exemple, est tout à fait terre à terre : comportez-vous bien à l’égard de cette
vache, et vous prendrez l’avantage sur votre voisin. De par sa doctrine, la
scientologie est une école de survie. Elle vous apprend à payer votre loyer
et à ne pas devenir fou. « Sans elle, avance Travolta, je n’aurais pas fait plus
long feu que John Belushi. » Comme on dit : du moment que ça marche.
La caravane de la star est une version luxe de l’abri de Buddy dans
Urban Cowboy : moquette épaisse, four à micro-ondes, magnétoscope.
Pizza, thé glacé. Sur invitation de ma part, Travolta raconte l’histoire de son
atterrissage forcé à l’aéroport national de Washington, aux manettes de son
Gulfstream avec femme et enfant à bord.
« J’ai eu l’équivalent de sept pannes… des pannes contagieuses. » La
conversation devient technique : son « correcteur de transducteur » ne
fonctionnait plus. « J’ai demandé à atterrir d’urgence à la radio. Puis, tout
s’est détraqué. J’avais un seul gyro. Plus de volets. Plus d’inverseurs de
poussée. Quand je pilote, j’entre vraiment dans le domaine de l’objectivité,
là-haut. Cette fois-là, je me suis aperçu que j’étais très calme. À l’école de
pilotage, on vous met dans ce qu’on appelle un “cockpit noir”. J’avais donc
l’impression d’avoir déjà vécu ce genre de crise. »
L’anecdote m’apparaît être une bonne métaphore de la carrière de
Travolta. Le décollage, l’altitude phénoménale, les pannes contagieuses, le
cockpit noir, l’atterrissage à tâtons mais en fin de compte triomphal. D’un
air nonchalant, Travolta m’informe qu’on vient de lui offrir 8 millions de
dollars (deux fois son tarif du moment) pour un premier rôle dans un film
avec Sharon Stone – « Il y a une heure. » Sharon Stone ? Ici à Hollywood,
on peut disparaître dans deux directions. Mon instinct paternel clignote.
Tony, Danny et Bud requéraient tous d’être paternés. La douceur perplexe
du sourire du jeune Travolta, je la crois sincère, et durable. Travolta est
aussi un battant hors norme qui a appris le calme. Mais il a besoin d’être
guidé ; oui, son transducteur a besoin d’être rectifié. Bien sûr, à l’heure qu’il est, je serais tout prêt à proposer mon guidage à John – quelques
conseils d’orientation. Mais je les offrirai plutôt à Quentin Tarantino. Tout
ira bien. Seulement, ne lâchez pas Travolta d’un pouce.
The New Yorker, 1995
Post-scriptum. La renaissance de Travolta, en fin de compte, manqua de
souffle. Son dernier bon film fut Primary Colors (1998), dans lequel il nous
régala avec son interprétation de Bill Clinton (un mélange d’adorable grand
frère et de molosse charismatique). Depuis, seul le retour d’Elmore Leonard
et de Chili Palmer dans Be Cool (2005) lui permit de briller une dernière
fois. Dommage. Mais quelle importance cela peut-il avoir comparé à la
mort de Jett Travolta en 2009 (une attaque, liée à son autisme). Jett avait
seize ans.
OceanofPDF.com