La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 9 sur 64

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La Friction du temps

Le parti républicain en 2016 : Trump

Le parti républicain en 2016 : Trump1

 

Il n’est guère de facettes de l’émergence de Trump qui n’ait été

examinée, mais il me vient à l’esprit au moins une lacune importante. Je

parle de sa santé mentale. Qu’en est-il aujourd’hui et comment s’adaptera-t-

elle aux défis à venir ? Nous devrions nous rappeler, je crois, que

l’expression « le pouvoir corrompt » n’est pas qu’une métaphore.

On a tenté une ou deux fois de contraindre Donald à se tenir tranquille

sur le divan. Ted Cruz et Bernie Sanders l’ont tous deux traité de « menteur

pathologique », tout comme d’autres observateurs moins partiaux. Puis ils

se demandent : son besoin de mentir est-il purement compulsif ou Trump

est-il un mythomane invétéré, constitutionnellement incapable de distinguer

la non-vérité de la vérité – un peu comme ces « horribles êtres humains »,

les journalistes (ou du moins les journalistes dédaigneux, de bas étage), qui,

selon Trump, « n’ont aucune idée de la différence entre “fait” et

“opinion” » ? PolitiFact a établi que, chez Donald, le taux d’affirmations

mensongères dépassait les 90 %, de sorte que l’homme qui répète à satiété

qu’il dit « les choses telles qu’elles sont » se révèle les dire presque

systématiquement comme elles ne le sont pas.

Avec une résonance accrue et un nappage technique de surcroît (une liste

de symptômes et d’indices révélateurs), il a été établi que Trump était

atteint de troubles de la personnalité narcissique. Il est certain que chez lui

le niveau d’autosatisfaction dépasse de beaucoup un vulgaire égocentrisme

ou solipsisme. « Mes doigts, a-t-il expliqué récemment, sont longs et beaux,

tout comme – cela a été bien certifié – plusieurs autres parties de mon

anatomie. » Il évoque incontestablement le Narcisse de la mythologie

grecque, le joli garçon frigide mortellement épris de son reflet. Il y a là de

l’auto-érotisme ; de l’auto-excitation.

Les cyniques répliqueront que ces deux « maladies », tromperie

chronique et orgueil aigu, sont monnaie courante. Depuis quelques années,

le Grand Old Party a plus ou moins adopté le quasi-slogan « Il n’y a pas de

mal à mentir » (en soi, une histoire à dormir debout patente et

performative : comment peut-on déprécier sans frais la vérité et la

langue ?). Ces mêmes voix avanceraient aussi qu’un ego ridiculement enflé

est une condition sine qua non chez quiconque aspire à une position publique. Eh bien, nous verrons. Le président Trump pourra-t-il se

permettre beaucoup de mensonges pathologiques dans le Bureau ovale et la

Situation Room ? En tout cas, nous pouvons être assurés que son

narcissisme pathologique, son pauvre vieux TPN, atteindra des hauteurs

méconnaissables de furie et de flamboyance, plus il s’approchera de

l’« aphrodisiaque par excellence » (Henry Kissinger) – à savoir, le pouvoir.

Notre examen psychologique réclame des preuves. Il s’avère que le mot

écrit en est toujours une. Or, j’ai devant moi « deux livres de Donald

Trump », formule utilisée en connaissance de cause, notamment la

préposition « de ». Nous pouvons toutefois être certains que Trump a eu

quelque chose à voir avec leur compilation : il devient vite manifeste que

Trump est l’un des micromanagers réticents de la nature, ayant découvert

(oh, il y a fort, fort longtemps) que la moindre décision bénéficiera

immensément de sa supervision. « De » est provisionnel, et même « livres »

est sujet à discussion, puisque Trump appelle toujours ses livres ses best-

sellers. Quoi qu’il en soit, près de trois décennies séparent L’Art de la

négociation (1987) et L’Amérique paralysée (2015). Je suppose qu’une

étude minutieuse des best-sellers intermédiaires, dont Survivre au sommet

(1990), Comment devenir riche (2004), Think like a Billionnaire (« Pensez

comme un milliardaire », 2004), The Best Golf Advice I Ever Received

(« Le meilleur conseil de golf que j’aie jamais reçu », 2005), et Think Big

and Kick Ass in Business and Life (« Pensez grand et mettez des branlées

dans les affaires et la vie », 2007) aurait pu adoucir le coup. Dans l’état des

choses, je peux certifier qu’au cours des trente dernières années, Trump, sur

les plans cognitif et humain, est victime d’un atroce déclin.

 

Pour autant qu’il s’agisse d’un livre autobiographique, L’Art de la

négociation ressemble au portrait d’un homme parti de rien qui a fait

fortune mais dont le rien a été délicatement omis. C’est le père, Fred

C. Trump, qui s’est chargé dudit rien, devenant à onze ans l’homme de la

maison (le grand-père étant « vie rude vin rude ») ; c’est Fred qui cirait les

chaussures, livrait les fruits et soulevait les poutres. Mais, dès l’âge de seize

ans, Trump Senior commença à tracer sa route : il « construisait des garages

préfabriqués à cinquante dollars pièce ».

À l’arrivée de Donald, Trump Senior était un grand maître de ce qu’on

appelle l’« habitation bon marché ». Le petit Donald devint le second couteau de son père quand tous deux inspectaient les sites, surveillaient

maçons, fournisseurs et entrepreneurs, intimidaient les locataires aux abois

car grevés d’arriérés. Mais « j’avais des rêves et des visions plus élevés »,

écrit Trump. Très peu pour lui les petites boîtes en brique rouge, et même

les « villas de trois étages Colonial, Tudor ou Victorien » que Fred

construirait par la suite. Au début des années 70, ragaillardi par un

« modeste prêt » (1 million de dollars) de son père, Donald traversa le pont

de Brooklyn et se lança dans le commerce des logements inabordables : les

gratte-ciel.

Si vous vous êtes jamais demandé comment c’est d’être un jeune philistin

germano-américain avare et abstinent qui fait son trou à Manhattan, alors

votre curiosité sera assouvie par L’Art de la négociation. L’un des

inconvénients d’un succès phénoménal, note tristement Trump, « c’est que

la jalousie et l’envie suivent inévitablement » (« Je mets [ces gens] dans la

catégorie des perdants de la vie ») ; le présent lecteur, du moins, éprouva

une superbe sérénité en découvrant une journée ordinaire de Trump. Permis

non utilisables, COS, certificats d’urbanisme, modification de zonage

(« impliquant une dizaine d’agences municipales ou d’État, et des comités

de quartier »), droits fonciers et achat d’espaces aériens, avantages fiscaux

(« réduction d’impôts sur le bâti »), pots-de-vin aux politiques (« très

fréquents et acceptés »), et, le moment venu (« Je ne veux pas faire le

méchant si ce n’est pas absolument nécessaire »), expulsions manu militari.

D’un autre côté, songez à tous les êtres humains exceptionnels avec

lesquels il travaille. Alan « Ace » Greenberg, PDG de Bear Sterns ; Ivan

Boesky, cambiste corrompu ; Arthur Sonnenblick, l’« un des principaux

courtiers de New York » ; Steve Wynn, hôtelier à Vegas ; Adnan

Khashoggi, « milliardaire saoudien » (et trafiquant d’armes) ; Paul Patay,

« numéro 1 de l’alimentaire-et-boisson à Atlantic City ». Et, cerise sur le

gâteau, Barron Hilton, « né riche et élevé en aristocrate », « membre de ce

que j’appelle le Club du Sperme Gagnant ». (Pas joli, ça : avec tout le

respect qui lui est dû, je conseille à M. Trump de s’en tenir à un synonyme

plus familier – disons, le Club du Salopard Gagnant.)

Et puis la vie mondaine. Une boîte de jus de tomate bien nourrissante au

déjeuner (« Je sors rarement, parce que, en gros, c’est une perte de

temps ») ; un minimum de soirées (« franchement, je ne suis pas trop fan

des soirées, parce que je ne supporte pas les bavardages ») ; et le strict

minimum de pieds de grue dans les bars à cocktails (« Je ne bois pas, et je ne suis pas très fan de rester assis à ne rien faire »). Ce qui n’exclut pas,

cela va sans dire, quelques gâteries et folies. Les dîners, entre autres. À la

cathédrale St Patrick avec le cardinal John O’Connor et la « crème de ses

évêques et curés ». Un dîner, présidé par lui-même, en l’honneur de la

Police Athletic League. Une visite à Trenton « pour assister au dîner de

départ à la retraite d’un membre de la commission de contrôle des casinos

du New Jersey ».

Il est donc exhaustivement établi que Trump est doté d’une tolérance

surhumaine à l’ennui. Mais quels sont ses autres atouts commerciaux ?

Cran, ténacité, patience, obstination éhontée (il démarche « tout

simplement » le patron), aversion avisée à mettre en jeu son propre argent,

promptitude déjà mentionnée à jouer au méchant à la moindre provocation,

capacité à « crier quand c’est utile » (mais pas quand il pense que « crier ne

pourrait que les effrayer »), et détermination « à me battre quand je

comprends qu’on me baise ». Par-dessus tout, peut-être, des antennes pour

repérer la moindre faiblesse.

En quête d’un vieil hôtel à racheter dans le centre-ville de New York,

Trump dédaigne le Biltmore, le Barclay et le Roosevelt, « au moins

modérément prospères », et leur préfère le « seul qui a vraiment de gros

problèmes », le Commodore, qu’il peut présenter comme un « hôtel tocard

dans un quartier délabré » et dont, de ce fait, il peut faire chuter le prix. De

même, sa longue campagne apparemment sans espoir d’aboutir pour obtenir

Bonwit Teller, magasin et bâtiment, s’enflamme soudain quand il apprend

que la maison mère « rencontre de très graves problèmes financiers ». Et il

emporte Bonwit Teller. Sans doute est-ce là son atout déterminant : un nez

crocodilien pour les proies inertes et de préférence moribondes.

Trump a le nez pour renifler les corps plus assez forts ni agiles pour

éviter la prédation. Il a usé de la même tactique avec l’usine à gaz qu’est

devenu le Grand Old Party, dont les salariés ne l’ont pas vu venir alors qu’il

s’infiltrait parmi eux, et dont aujourd’hui il chevauche les ruines. La

question est : peut-il faire la même chose avec la démocratie américaine ?

 

Tournons-nous à présent vers L’Amérique paralysée : Comment rendre sa

grandeur à l’Amérique, un best-seller si récent qu’il comporte une pique à

l’encontre de Megyn Kelly, de la Fox. Mais, d’abord, un mot sur la

couverture américaine.

« Certains lecteurs, écrit Trump avec fougue en phrase d’ouverture,

pourraient se demander pourquoi, sur l’image que nous avons choisie pour

la couverture de ce best-seller, j’ai l’air tellement remonté et si méchant. »

Récemment, « on a pris de magnifiques photos de moi » – comme celle qui

orne L’Art de la négociation, où il « avait l’air d’une personne très

charmante » ; sa famille l’a d’ailleurs imploré de choisir l’une de celles-là.

Mais non. Il voulait avoir l’air d’une personne très méchante, pour refléter

« la colère et l’insatisfaction que je ressens en moi ». Le voici donc en

couleur HD, renfrognement cabotin émergeant d’une omelette de fond de

teint et de crème de bronzage (et de la petite créature des bois qui crèche sur

son crâne).

Maintenant, mes lecteurs de Harper’s vont devoir accepter une

expérience particulière dans le domaine de la phrase déclarative. La prose

de Trump ne ressemble pas à ses phrases parlées, qui, d’ordinaire, ont huit

ou neuf choses qui ne vont pas. Ses phrases écrites ou dictées s’essaient à

quelque chose de plus subtil : très souvent, il leur manque un ingrédient

connu sous le nom de « contenu ». Vus sous cet angle, « Je suis ce que je

suis » et « Ce que je dis est ce que je dis » paraissent relativement

complexes. D’abord, on s’émerveille qu’un esprit puisse trouver utile de

dire… que ce qui a été dit est ce qui a été dit. Mais du moins cela traduit-il

une attitude, un sous-texte qui est le suivant : prenez-moi comme je suis.

Incidemment, cette attitude est exclusivement masculine. Voyez le

gouverneur du New Jersey, Chris Christie, par exemple. Mais entendrez-

vous jamais une femme dire, confiante dans son auto-explication, qu’elle

est ce qu’elle est ?

Fascinant. Peut-être l’affirmation « Donald Trump est pour de vrai »

possède-t-elle un intérêt sédimentaire déchiffrable. Ou peut-être pas.

Parallèlement au fait qu’il soit pour de vrai, Trump n’a « pas de problème à

dire les choses telles qu’elles sont ». Ou, pour dire les choses un peu

différemment : « Je ne crois pas que beaucoup de gens trouveraient faux

que je dis les choses telles qu’elles sont. » Il a déjà déclaré avoir l’air d’un

type très bien, à la page 9, mais, à la page 14, il développe : « Je suis

vraiment un type très bien » et, en page 89, il revient à la charge avec : « Je

suis un type bien. Vraiment. » « Je n’ai pas peur de dire exactement ce que

je crois. » « Nous avons besoin de quelqu’un qui sait ce qu’est la

grandeur. » « La vérité, c’est que je donne aux gens ce qu’ils ont besoin et

méritent d’entendre… et qu’est-ce que c’est ? La vérité. » Dites-moi si vous trouvez plus que des affirmations infondées dans l’extrait suivant, tiré du

chapitre « Notre infrastructure s’effondre » :

 

À Washington, D.C., je convertis la Vieille Poste de Pennsylvania Avenue en l’un des plus grands hôtels du monde. Je l’ai eue de la General Services Administration (GSA). Beaucoup d’autres voulaient l’acheter, mais la GSA voulait être sûre que celui qui l’achèterait serait capable d’en faire quelque chose de spécial, donc ils me l’ont vendue à moi. Je l’ai eue pour quatre raisons. Numéro 1 – nous sommes vraiment très bons. Numéro 2 – notre projet était fantastique. Numéro 3 – notre plan financier était fantastique. Numéro 4 – on est EXCELLENTS, pas seulement très bons, pour honorer les accords et même en faire plus. La GSA, qui est gérée par de vrais professionnels, a compris ça dès le début. C’est comme ça que le pays devrait être gouverné.

 

Avant de nous tourner vers ses manifestations de paranoïa avancée

(définie comme des délires non seulement de persécution mais aussi de

nombrilisme), nous ferions mieux de cocher les éléments vérifiables du

programme de Trump ; ce ne sont pas des dispositifs, pas tout à fait, plutôt

un fourre-tout de positionnements et d’intentions. Sur le changement

climatique : il éliminerait instantanément tout principe de précaution, parce

que « c’est juste une façon coûteuse de donner bonne conscience à ceux qui

embrassent les arbres ». Sur la santé publique : il attiserait la concurrence

des assureurs entre États et laisserait le marché se dépêtrer avec tout ça. Sur

le style de gouvernement : il « redonnerait toute sa dignité à la Maison-

Blanche », restaurerait la « pompe ». Sur la religion : « Dans les affaires, je

ne prends pas activement des décisions fondées sur mes convictions

religieuses, écrit-il, quasi comateux de duplicité, mais ces convictions sont

bien là… à 1 000 %. » Sur le contrôle des armes à feu : il se contente de

citer in extenso le Deuxième Amendement avec sa mention notoirement

controversée sur la nécessité de « milices bien réglementées », et d’y

ajouter un paragraphe plus que succinct : « Point final. »

D’ailleurs, le paragraphe lapidaire s’est installé pour de bon dans la prose

de Trump :

 

[…] les gens disent que je ne propose pas de politiques spécifiques […] Je sais que ce n’est pas comme ça que font les hommes politiques professionnels […] Mais il n’y a personne comme moi. Personne.

 

Ou :

 

J’ai démontré que tout le monde avait tort.

 

TOUT LE MONDE !

Si nous acceptons l’idée que, d’ordinaire, parler de soi-même à la

troisième personne n’est pas un signe de santé psychologique, comment

évaluer ce qui suit ?

 

Donald Trump construit des gratte-ciel.

 

Donald Trump crée de magnifiques terrains de golf.

 

Donald Trump fait des investissements qui créent des emplois.

 

Et Donald Trump crée des emplois pour les émigrés légaux et tous les Américains.

 

Eh bien, Martin Amis pense, entre autres, que l’auteur de L’Amérique

paralysée est bien plus cinglé que l’auteur de L’Art de la négo.

Martin Amis a intégré l’idée que L’Amérique paralysée a été publié le

3 novembre 2015, à un moment où seul un ou deux losers évidents avaient

quitté la mêlée.

Martin Amis est certain que L’Amérique paralysée serait encore plus

dingue si Trump publiait aujourd’hui une édition revue, maintenant qu’il a

gagné l’investiture.

Et Martin Amis conclut qu’après deux ou trois jours de pompe à la

Maison-Blanche, le cerveau de Trump ne serait plus qu’une bauge de

testostérone.

Primitif sur le plan émotionnel et barbare sur le plan intellectuel, le

manifeste de Trump serait une mauvaise plaisanterie plutôt réussie si ce

n’était une observation très dérangeante, en page 163. Régulièrement, les

Américains ressentent le besoin d’héroïser un béotien. Après Joe le

Plombier, voici donc Don l’Agent Immobilier, un agent immobilier « très

prospère » qui, espère-t-on superstitieusement, pourra appliquer ses

pratiques requins & vautours du monde de la finance à la sphère de la

gouvernance mondiale. Après qu’il eut annoncé sa candidature, « beaucoup

de gens ont essayé par tous les moyens de dresser un portrait sinistre de ce

qui se passerait ». Nouveau paragraphe : « Puis le peuple américain a parlé

[Les italiques sont de moi]. » Vous vous rappelez la vieille saillie sur la

démocratie ? « Le peuple a parlé. Les salauds. »

Qui sont-ils ? La base de Trump, nous explique-t-on, est constituée par le

prolétariat qui se sent « laissé pour compte ». Ce sont en majorité des

hommes blancs et hétérosexuels, qui ont découvert que le prestige lié au

statut d’homme blanc et hétérosexuel s’était inexplicablement évaporé. Et

ils pensent que leur rédemption se trouve chez Trump Inc, avec ses évidentes qualifications (« Nous gérons des patinoires, nous produisons des

émissions télé, nous fabriquons des produits en cuir, nous créons des

parfums et nous possédons de beaux restaurants. ») pour changer la vie des

non-nantis, des non-cultivés – autant que des non-basanés, des non-gays et

des non-femmes.

Trump dit les choses telles qu’elles sont ? Certes, mais quelles choses qui

sont comment ? Se libérant des fers du politiquement correct, il nous dit

que, comme tout honnête Républicain est xénophobe, il est fier de l’être lui-

même. C’est bon à savoir. Et il ajoute qu’environ 50 % des Américains ont

envie d’un candidat qui a) n’y connaît rien en politique et b) n’aura pas

besoin d’apprendre – puisque la vieille « politique » sera défunte dès le

premier jour de sa présidence. En 2012, Joe le Plombier, Joe Wurzelbacher,

candidat républicain dans le 9 e district de l’Ohio, fut battu. En 2016, au

moment où j’écris, Donald Trump en est à 9/4 (et l’écart se resserre) dans la

course à la présidence.

 

Avant de nous séparer, deux notes d’étude de caractère.

Primo, Trump et la violence. Nous le savons, il s’est fait le champion des

déportations de masse, de la torture et de cinglants châtiments collectifs ;

sans parler des incitations au harcèlement lors de ses meetings de type

Nuremberg. Depuis quand Trump admire-t-il la cinétique ? On ne lit rien de

substantiel sur la question et sur aucune autre, d’ailleurs, dans L’Amérique

paralysée. Dans L’Art de la négociation, il décrit l’une de ses rares

interventions dans le domaine des beaux-arts : il a fait un cocard à son prof

de musique (car, explique-t-il, ce qui nous laisse pantois : « Je trouvais qu’il

n’y connaissait rien à la musique »). Hormis quoi, l’image qu’il donne est

celle d’un homme par nature peu enclin à la réalité par trop charnelle de la

brutalité ; le chapitre de souvenirs intitulé « Grandir » suggère de façon

plutôt convaincante que ce sont les techniques plutôt violentes de son père

(il percevait les loyers à coups de boutoir) qui décida le fils à quitter les

banlieues. Je crois que le goût de la violence est venu avec le goût du

pouvoir. C’est nouveau pour lui : une corruption récente.

Secundo, un sujet lié au premier : Trump et les femmes. Ça, ce n’est pas

nouveau. C’est un atavisme ancien et ravivé, « redevenu frontal ». Une

plaie dont la croûte est tombée. Il ne peut plus rien retenir, pas vrai ? Il ne

peut tout simplement pas s’en empêcher : les voici, les signaux de fumée. L’homme est empiriquement idiot. De toute évidence, la question qu’on

voudrait lui poser, ce n’est pas : « Puisque vous êtes si intelligent, pourquoi

n’êtes-vous pas riche ? » mais : « Puisque vous êtes si riche, pourquoi

n’êtes-vous pas intelligent ? » Est-il arrivé quelque chose de très grave au

QI de Trump ? Il semble que la question le turlupine. Réagissant à la radio

au commentaire de David Cameron sur son « muslim ban » (anti-

immigration des musulmans), « Stupide, clivant, une erreur », Trump,

susceptible, a rétorqué laborieusement : « Et d’une, je ne suis pas stupide,

OK ? Je vous le dis franco. Tout le contraire. » N’y a-t-il pas de quoi rougir

de la prodigalité de son insécurité ? Trump, c’est l’insécurité incarnée – sa

vulgarité néons-pralines (cf. les pin-up sur les murs de la chambre de

Lolita : « Des abrutis dans des voitures de luxe, des crétins bronzés près de

piscines bleues ») ; sa quête désespérée de compliments (L’Amérique

paralysée cite des panégyriques de Travel and Leisure, Conde Nast

Traveler, BusinessWeek et Golf Digest, parmi quantité d’autres médias) ; sa

fierté pénienne.

Pour les Démocrates au moins, « Franchir les limites : comment Donald

Trump s’est comporté avec les femmes en privé », l’analyse détaillée du

New York Times (cinquante interviews avec des « dizaines de femmes »),

fut une cruelle déception. Tout ce que nous en avons retiré est le « Hé, ça,

c’est un geste déplacé » de Miss Utah (le baiser sur les lèvres de Donald, en

guise d’introduction, qui n’aurait sans doute pas gêné Miss California ou

Miss New York). Trump est né en 1946. La quasi-totalité des baby boomers

raisonnablement énergiques de ma connaissance, femmes comprises,

seraient anéantis par une enquête de ce genre sur leur propre compte ; nous

avons fait bien pire que Trump, sans avoir sa fortune, ses avions, ses

appartements-terrasses, ses agences de mannequinat et ses concours de

beauté. L’article du Times a transformé le pitch : lequel est, maintenant,

celui d’une extrême timidité doublée de maniaquerie (dans L’Art de la

négo, il fait deux fois référence à sa maniaquerie de l’hygiène corporelle).

Mateur, peloteur, voyeur – mais pas pervers . Dans l’éros de Trump, on 2

détecte une forte composante de vie par procuration. À l’instar du antihéros

grec : « Ce que tu espères / saisir n’existe pas. / Détourne les yeux [de ton

reflet] et ce que tu aimes ne sera plus nulle part » (Ted Hughes, Contes

d’Ovide).

La pleutrerie sexuelle de Trump est, en soi, une surprise intéressante.

D’où vient-elle : rancœur, mépris, dégoût ? En 1997, il déclara approuver la formule de Howard Stern selon laquelle « tout vagin est une mine à

retardement » (peut-être y a-t-il là un pitch ?). Mais Donald reste un

étudiant médiocre, il a besoin de beaucoup d’autres leçons de biologie. En

homme d’expérience, il a été confronté (c’est désormais prouvé) au fait que

les femmes ont des règles. Mais il semble qu’on ne lui ait jamais appris que

les femmes a) vont aux toilettes (« c’est dégoûtant », a-t-il dit d’une pause

pipi de Hillary Clinton), et b) sécrètent du lait (« c’est dégoûtant », a-t-il dit

à une avocate qui devait allaiter son nouveau-né). Personne ne lui a donc

appris que les femmes c) votent ? J’espère qu’il trouvera ça dégoûtant aussi,

en novembre prochain. Parce que cette course sera la mère d’une bataille

des sexes, Donald contre Hillary – et contre les innombrables sœurs de

Clinton dans les urnes.

Quand on visite les États-Unis pendant une année d’élection, on est

frappé par le sérieux avec lequel les Américains prennent leur

responsabilité nationale, la façon dont ils tergiversent et se tourmentent. Ils

reconnaissent très rarement que leur responsabilité est également planétaire.

Aux premiers temps de la percée de Trump, son équipe de campagne

exemplaire décida que toute tentative pour normaliser son candidat serait

futile : mieux, baissant les bras, pour ainsi dire, ils décidèrent (recourant au

style maison épris de tautologie), « de laisser Trump être Trump ». Comme

j’aime l’Amérique (et admire cette planète), je me permets de vous donner

un conseil : vous, ne baissez pas les bras, ne laissez pas le président Trump

être le président Trump.

 

Harper’s, août 2016

 

Notes

1. Cet article fut remis à la rédaction du journal le 23 mai, peu après que les deux derniers candidats en lice, Ted Cruz et John

Kasich, se furent retirés des primaires (3 mai), et juste avant que Trump ne remette en cause la capacité du juge Gonzalo Curiel à présider les procès pour fraude à l’encontre de la Trump University. L’article fut publié le 15 juillet, au moment où Trump se préparait pour la Convention républicaine (18-21 juillet).

2. Le terme était malvenu, me dis-je, même à l’époque. Non, Trump n’est pas un satyre, mais seulement dans le sens où les

satyres (ceux qui témoignent d’un « désir sexuel excessif et agressif ») veulent consommer, aller au bout de ce qu’ils insinuent. Trump n’est pas comme ça. Pourquoi n’arrête-t-il pas de faire des passes à des inconnues en public, au cours de banquets, dans des parkings pleins de monde ? Parce qu’il peut faire son intéressant tout en échappant à la moindre obligation de devoir aller jusqu’au bout… « Satyre » ne convient donc pas, pas plus que « tombeur » ou « baiseur » pour la même raison. Peut-être ne voulais-je dire que « homme à femmes ». Mais Trump n’est pas non plus un homme à femmes.

 

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