La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 32 sur 64

Pages du PDF

La Friction du temps

Le choc du nouveau : L’Orange mécanique a cinquante ans

Le choc du nouveau : 1 L’Orange mécanique a cinquante ans

 

Notre tâche quotidienne quand on élabore un roman semble souvent ne

consister en rien d’autre que des décisions : des décisions, encore des

décisions et toujours des décisions. Ce paragraphe devrait-il aller ici ? Ou

là ? Ce passage d’exposition doit-il être diversifié par un dialogue ? Est-il

vraiment nécessaire de fournir cette information-là ? Devrais-je employer

un adjectif et aussi un adverbe différent dans cette phrase ? À moins de

supprimer carrément adverbe et adjectif ? Virgule ou point virgule ? Deux

points ou tiret ? Ainsi de suite.

Bien sûr, ces décisions sont mineures et l’esprit consciencieux les traite

plus ou moins rationnellement. Toutes les décisions majeures ont été prises

avant qu’on ne s’assoie au bureau ; et elles ne font intervenir aucune

pensée. Elles sont inhérentes au frisson de départ – à la palpitation

habilitante, au murmure, un murmure qui dit : Voici un roman que tu seras

peut-être capable d’écrire. Fort mystérieusement, c’est l’inconscient qui fait

le plus gros du boulot. Personne ne sait comment cela se passe. C’est

pourquoi Norman Mailer a appelé son (excellente) analyse sur le roman The

Spooky Art (« L’Art qui fait peur »).

Quand, en 1960, Anthony Burgess se mit à l’écriture de L’Orange

mécanique, nous pouvons être à peu près certains qu’il avait une bonne idée

de ce qui l’attendait. Il savait que le roman se déroulerait dans l’avenir

proche (et qu’il prendrait l’habituel chemin de la science-fiction,

développant, et exagérant férocement, les tendances du moment). Il savait

que son méchant antihéros, Alex, serait le narrateur et qu’il s’exécuterait

dans un argot ou idiolecte que le monde n’avait jamais entendu jusque-là (il

opta en fin de compte pour un mélange de russe, de roumain et d’argot

rimé). Il savait que le roman traiterait du Bien et du Mal, ainsi que du libre

arbitre. Il savait, et c’est primordial, qu’Alex aurait une passion hautement

improbable : un amour extatique de la musique classique.

Nous comprenons le génie délibéré de ce dernier choix quand, un demi-

siècle plus tard, nous reprenons contact avec le jeune sociopathe ricaneur,

renifleur, boudeur et lorgneur (personnage inimitablement saisi par

Malcolm McDowell dans le film inégal mais célébré à juste titre de Stanley

Kubrick). « C’était pas moi, frère, répond Alex à son répondant (qui s’est précipité à la prison locale) : Défends-moi, m’sieur : je suis pas si

mauvais. » Or, précisément, Alex est si mauvais ; et il le sait. Les premiers

chapitres de L’Orange mécanique sont encore aujourd’hui un électrochoc,

l’électrochoc du nouveau : ils forment une marque carmin de mal

jubilatoire.

Pendant leur première nuit en ville, Alex et ses drougs (ses « acolytes »)

arrêtent un prof, déchirent ses bouquins, lui arrachent ses vêtements et lui

font « le vieux coup de l’écrase-merde » avec son dentier ; ils volent et

rossent un « vendeur de bonbons et de cancerettes », avant de s’en prendre à

sa bonne femme (« il a fallu la toltchocker proprement avec un des poids de

la balance ») ; ils tabassent un soûlot (« on y est allés de la castagne en

beauté ») ; et se paient une bande rivale, à coups de couteau, de chaîne et de

rasoir : « Ça serait du vrai, du sérieux, au nodz, à l’oudzy, au britva, pas

seulement à la châtaigne et ni à la botte… et voilà que je dansais avec mon

britva comme j’aurais pu être un barbier sur un bateau par mer très agitée. »

Ensuite, ils volent une bagnole (« zigzaguant après des chats et autres »),

mettent deux ou trois toltchockes à un couple niqueuniqueuniquant sous un

arbre, pénètrent par effraction dans un joli malenki pavillon, propriété d’un

écrivain, « encore le genre savant, ce veck, comme celui avec lequel on

avait tâtonné quelques heures plus tôt », détruisent le tapuscript du livre

qu’il est en train d’écrire, et violent sa femme :

 

Après, il y a eu comme une accalmie et on était plein d’une espèce de haine, alors on a cassé tout ce qui restait – machine à écrire, lampe, sièges – et Momo, c’était bien de lui, ça, a éteint le feu en pissant dessus et il allait même crotter sur le tapis, vu l’abondance de papier, mais j’ai dit non. « Allez, dehors, out, out, out », j’ai gueulé. Le veck écrivain et sa zhina n’étaient vraiment plus dans le coup, ils étaient en pièces et en sang et ils faisaient des bruits. Mais ils n’en mourraient pas.

 

Et tout cela avant que nous n’atteignions la page 20.

Trente-cinq pages plus tard, avant la fin de la première partie, Alex se

trouve dans une « rozz-shop qui sent le vomi, les chiottes, l’haleine biéreuse

et le désinfectant » ; « Votre Très Humble Narrateur » y drogue et enlève

deux fillettes de dix ans, tranche Momo avec son britva, avant de dépouiller

et assassiner une vieille à chats :

 

… ce qui a fait que la babouchka […] m’a plus ou moins griffé le litso, si bien que j’ai critché : « Vieille dégueulasse, vieux soomka à patates. » Et levant en l’air la petite malenky statue en argent je lui en ai bogné une bonne toltchocke pas volée sur le gulliver, ce qui lui a fermé le clapet vraiment tzarrible et en beauté.

Dans le bref hiatus entre ces deux ouragans d’« ultraviolence » (les jours

1 et 2 du roman), Alex rentre chez lui – HLM Municipal 18A. Pour

changer, il ne fait rien de pire qu’empêcher ses parents de dormir en faisant

hurler sa stéréo multibaffles. Il écoute d’abord un nouveau concerto de

violon, avant de passer à Mozart et Bach. Burgess évoque les sensations

d’Alex dans un morceau de bravoure qui doit moins au nadsat, ou pidgin

d’ados, qu’aux modulations d’Ulysse :

 

Les trombones broyaient de l’or rouge sous le lit et derrière mon gulliver les trompettes triplaient leur flamme argentée, et là-bas près de la porte, les timbales me roulaient à travers les tripes et ressortaient pulvérisées comme un tonnerre de sucre. Ô merveille des merveilles. Puis, pareil à un oiseau comme tissé dans le métal céleste le plus rare ou à un vin argenté coulant dans un vaisseau spatial, dans une pesanteur devenue absurde, est descendu le solo de violon dominant toutes les autres cordes, lesquelles faisaient genre cage de soie autour de mon lit.

 

Nous ressentons ici le pouvoir de la palpitation habilitante, du murmure –

l’assurance, par l’auteur, que la Bête est sensible à la Beauté. D’un coup, et

sans aucune sentimentalité, Alex est catégoriquement réaligné. Il est doté

d’une âme, voire d’un soupçon d’innocence – ce qui est confirmé par une

habile révélation dans les dernières phrases de la première partie : « La fin

de tout, oui. Cette fois, j’avais gagné. Et je n’avais pas encore passé quinze

ans. »

À la fin des années 50, quand L’Orange mécanique n’avait pas encore

germé dans l’esprit de son auteur, les quotidiens ne cessaient de se lamenter

de l’augmentation de la délinquance, à une époque où les Teddy Boys de

l’après-guerre se séparaient et se démultipliaient en mods et rockers (qui, à

leur tour, passèrent la main aux skinheads). Pendant ce temps, les

hebdomadaires littéraires se souciaient des nombreuses secousses de la

Seconde Guerre mondiale – en particulier la coexistence supposément

étonnante, sous le Troisième Reich, de la barbarité industrielle et de la haute

culture. Ce débat, L’Orange mécanique le fait sien, hardiment.

Allongé nu sur son lit, dégustant Mozart et Bach, Alex se remémore avec

affection ses prouesses, plus tôt ce soir-là, chez l’écrivain mutilé et sa jeune

femme ravagée :

 

… et je me suis dit, tout en sloushant toutes ouïes les splendeurs brunes du viokcho maître allemand, que je regrettais de ne pas avoir toltchocké plus fort ces deux-là et de ne pas en avoir fait de la charpie sur leur foutu plancher.

 

C’est ainsi que Burgess avance l’idée sinistre mais pas invraisemblable

que Beethoven et Birkenau n’avaient pas fait que coexister. Ils s’étaient combinés et avaient pactisé, inspirant des rêves fous de suprématie et de

toute-puissance.

Dans la deuxième partie du roman, la violence vient non plus d’en bas

mais d’en haut : c’est la violence « propre » et ciblée de l’État. Après deux

années passées en prison, le totalement incorrigible Alex est sélectionné

pour un « Traitement de récupération » (méthode Ludovico). Il s’agit d’une

thérapie intensive par l’aversion. Tous les matins, on lui injecte un vomitif

puissant et on le roule jusqu’à une salle de projection où on lui sangle « le

gulliver à un genre appuie-tête » et lui « colle comme une calotte dessus ».

On lui remonte les paupières en lui pinçant la peau du front, de sorte qu’il

ne peut plus fermer « les glazes ». « Là-dessus, les lumières se sont

éteintes. »

D’abord, Alex est obligé de regarder des scènes familières de bazar

récréatif (maltchicks qui toltchockent un vieux, devotchkas critchant très

gromky dans les haut-parleurs, et ainsi de suite). Ensuite, nous passons à

des taillades et autres mutilations, tortures japonaises (« même qu’on en

reluchait un à qui on tranchait le gulliver avec un sabre »), et finalement des

actualités avec aigles allemands et la croix genre tordu, pelotons

d’exécution et cadavres nus. La bande-son du dernier clip est la Cinquième

Symphonie de Beethoven. « C’est un crime, j’vous dis, une saloperie de

crime impardonnable, bande de bratchnis ! » susurre Alex quand la messe

est dite :

 

« Se servir comme ça de Ludwig van. Il a fait de mal à personne. Il a rien fait qu’écrire de la musique. » Là-dessus j’ai été malade pour de vrai et ils ont dû m’apporter une cuvette en forme de rognon. « On n’y peut rien, a répondu le Dr Branom. Nous tuons tous la chose que nous aimons, comme a dit le poète-prisonnier. Peut-être tenons-nous là l’instrument du châtiment. »

 

À partir de quoi, Alex ressentira une nausée intense, non seulement

quand il sera contraint de regarder des scènes de violence, mais aussi quand

il entendra Beethoven et les autres maîtres constellés d’étoiles. Son âme,

quelle qu’elle ait été, a été excisée.

Nous embarquons ensuite dans l’étrange repentance de la troisième

partie. « Rien de bizarre ne dure longtemps », déclarait le Dr Johnson, à

savoir : l’appétit du lecteur pour la bizarrerie est très vite rassasié. Burgess

(à la différence de, disons, Franz Kafka) est sensible à cette loi quasiment

infaillible ; mais on pourrait défendre le point de vue selon lequel L’Orange

mécanique devrait être encore plus bref que ses 141 pages. En fait, le livre a

été publié avec deux fins différentes. L’édition américaine omet le dernier chapitre (c’est la version utilisée par Kubrick) : elle s’achève sur la scène où

Alex se remet de ce qui se révèle être une tentative de suicide cathartique. Il

écoute la Neuvième :

 

Et quand c’est arrivé au Scherzo je me suis reluché aussi net cavalant et cavalant sur des nogas [pieds] genre tout ce qu’il y a de léger et de mystérieux, et en même temps je taillais et tailladais à grands coups de mon britva coupe-choux dans tout le litso du monde, qui critchait. Et il y avait encore à venir le mouvement lent et le ravissant dernier mouvement avec les voix qui chantent. Pour ce qui est d’être guéri, je l’étais.

 

C’est la version sombre. Dans la version officielle, Alex se voit gratifié

d’une totale rédemption. Il finit tout bonnement – et piteusement – coincé, à

l’étroit dans les atavismes de sa jeunesse et se met à vouloir absolument se

marier, s’installer ; ses goûts musicaux se tournent vers « des petits airs

minouches, genre romantiques, des Lieder, comme on dit, juste une golosse

[voix] et un piano, très calmos et nostalgicos » ; il a toujours sur lui une

photo « découpée dans la gazetta » d’un bébé joufflu « qui gazouillait gou

gou gou ». Il nous est donc demandé d’accepter qu’Alex est devenu la

crème des hommes en mal d’enfant – à dix-huit ans.

Le lecteur est témoin d’un extraordinaire dégonflage de la part de

Burgess, ou de la recrudescence (rappelons-nous qu’il était partisan de

l’augustinisme) chez lui d’une culpabilité religieuse autoflagellatoire.

Horrifié par son énergie transgressive, le roman se soumet lui-même à un

traitement de récupération sévèrement fourni par son auteur. Burgess savait

que quelque chose clochait : « Trop didactique pour être artistique,

concéda-t-il à demi-mot, l’art pur ramené dans l’arène de la moralité. » Il

n’aurait pas dû s’inquiéter : certes, Alex est un adolescent mais les lecteurs

sont adultes et parfaitement capables de refuser toute régénération.

D’ailleurs, L’Orange mécanique, c’est fondamentalement de l’humour noir.

Confrontée au mal, la comédie ne ressent pas le besoin de punir ou de

convertir. Sa réaction, c’est un rire corrosif.

Dans son ouvrage sur Joyce, Joysprick (1973), Burgess faisait une

distinction provocatrice entre ce qu’il appelle un romancier de catégorie

« A » et un romancier de catégorie « B » : le romancier de catégorie A

s’intéresse à la trame, aux personnages, à la profondeur psychologique,

alors que le romancier de série B s’intéresse, par-dessus tout, au tourbillon

des mots. Le plus connu des romans de catégorie B est Finnegans Wake,

que Nabokov décrivait à juste titre comme un « plat réchauffé, un

ronflement dans la pièce d’à côté » ; on pourrait en dire autant de Ada : A Family Chronicle, celui des dix-neuf romans de Nabokov qui penche le plus

vers la tendance B. Quoi qu’il en soit, le roman B, en tant que genre, est

aujourd’hui défunt ; L’Orange mécanique est peut-être son unique survivant

à long terme. C’est un livre qu’on peut encore lire avec un plaisir constant

et, par moments, une admiration incrédule. Anthony Burgess n’est pas un

« romancier mineur de catégorie B », comme il s’est décrit lui-même ; il est

simplement un romancier catégorie B. Je crois qu’il devrait accepter ce

jugement.

 

The New York Times Book Review, 2012

 

Notes

1. Ceci est mon introduction à l’édition anniversaire « restaurée » du livre, dans la version d’origine de Burgess (Heinemann,

2012).

 

OceanofPDF.com