La Friction du temps

Martin Amis · Chapitre 18 sur 64

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La Friction du temps

Americana

 

OceanofPDF.com

Perdre à Vegas

 

Si, pour une raison ou une autre, on se voyait limité à un seul adjectif

pour décrire Las Vegas, il faudrait choisir le suivant : non islamique. Je

reviendrai sur ce thème. Mais, d’abord, je vais vous expliquer ce qui m’a

amené à la Sin City, la ville du péché. J’étais inscrit aux Championnats du

monde de poker. Fort de mon intense préparation, j’attendais la compétition

annuelle avec une grande impatience et une ambition indéridable.

« Je vous avertis, murmurai-je en traversant le casino qui se donne le

nom d’aéroport international McCarran. Ne croyez pas que je me satisferai

de broutilles. » Je me suis débarrassé de tout tic ou indice qui pourrait me

trahir ; très peu pour moi les over-bets, les calls (quand on suit) la mort dans

l’âme, je ne vais pas me contenter de payer la grosse blinde au pré-flop, et

pas de quinte par le ventre non plus ; libéré, aussi, de tout le boniment sur le

« mauvais coup », le défaitisme et l’apitoiement sur soi (quand on se plaint

de ses cartes) : mon poker s’était hissé à un tout autre niveau. Récemment,

j’avais lu des dizaines de guides pratiques écrits ou dictés par les stars et les

tsars du tapis vert ; et je maîtrisais, en théorie du moins, la technique du

changement de vitesse. Ma stratégie pour le championnat était la suivante :

au début, je jouerais serré, le cul rivé à ma chaise comme Joey Knish et,

même sur les meilleures mains de départ, je la jouerais à la défensive et me

contenterais de payer la mise ; puis je me lâcherais, deviendrais agressif,

relancerais, blufferais, je volerais les blinds et les pots ; ensuite, je

resserrerais à nouveau mon jeu… et ainsi de suite. Je n’étais pas venu à

Vegas pour arriver à la dernière table puis retourner à la tribune avec

seulement cinq cent mille en poche. J’étais venu remporter dix millions de

dollars (qui seraient ensuite doublés par un sponsor éperdu et généreux).

J’étais venu décrocher le Bracelet du World Series of Poker (WSOP). Je

pénétrerais dans la fameuse Amazon Room pour remporter le pactole.

Bientôt, je vous raconterai mon mauvais coup avec les trois fives. Mais,

d’abord, quelques observations sur le décor nevadien.

 

Las Vegas est foutrement non islamique. Quand, sur le parvis de

l’aéroport, je grimpai dans l’un de ces frigos motorisés qu’on appelle « taxis » là-bas, le chauffeur me demanda si je voulais « de la musique ». Je

répondis que non, que je ne voulais pas qu’il mette de la musique, parce que

j’étais convaincu qu’il y aurait de la musique partout où j’irais, que je

veuille ou pas de la musique. Cette ville est très bruyante. Les whoops des

tables de craps (les yea ! les ooo ! et les ow !), les appeaux continus et

joliment panachés des portables (« What’s good, buddy ? »), les jingles des

machines à sous comme dans une pouponnière de gamins cinglés,

horriblement prolongés et aussi doux à l’oreille qu’une alarme défectueuse,

et puis les cataractes acoustiquement rehaussées de pièces chutant dans les

bacs.

Et quelle musique ! Ben Laden nous avertit que la musique est le

« pipeau du diable ». L’islam déplore aussi toute représentation visuelle de

la forme humaine. Las Vegas ne figurerait pas sur la liste des villes

préférées de Ben Laden. Le long de la voie rapide, des panneaux ornés de

décolletés pneumatiques et de fesses lubrifiées font la promotion de clubs

de strip-tease, de salons de lap-dance (de « danse-contact », comme on dit

au Canada), de bars topless et de revues nu intégral (à peu près les seuls

endroits de Vegas où l’alcool ne coule pas à flots). Dans les casinos du

Bellagio, où je suis descendu, il n’y a pas de filles à moitié nues qui dansent

– même si la moindre serveuse arbore un décolleté plongeant comme un

canyon. En revanche, au Rio, qui accueille le WSOP, les filles à moitié nues

semblent faire partie du mobilier ; en outre, à intervalles réguliers, une sorte

de voie de chemin de fer descend du plafond pour vous donner une resucée

du carnaval de Rio, avec chars, orchestre de bidons et filles à moitié à poil.

Dans le comté de Clark, la prostitution est à la fois proscrite et

omniprésente. L’écrivain Marc Cooper a appelé son livre sur Vegas Le

Dernier endroit honnête en Amérique parce que la Ville du péché, grosso

modo, ne cultive pas l’hypocrisie. Mais des anomalies demeurent tandis que

les lieux passent des mains de la pègre à celles des magnats, de Little Italy à

Wall Street, de Filthy Frank Giannatasio au financier Michael Milken.

Vegas, officiellement, a un temps tourné le dos au sexe, pour s’accorder à sa

tentative de métamorphose en destination « familiale » ; mais celle-ci a

tourné court (un ou deux fun palaces plus tard) quand on s’est rendu compte

que les enfants ne jouaient pas aux jeux d’argent. Quoi qu’il en soit, le sexe

est omniprésent ; sans doute est-ce d’ailleurs inévitable, compte tenu des

affinités bien attestées de celui-ci avec les jeux de hasard.

Plus d’une centaine de Pages jaunes de Las Vegas sont consacrées à

l’échange sexe contre liquide : Pom-pom girls à peine majeures, La totale à

tout juste dix-huit ans, La totale par les Casino House Girls… La semaine

de mon séjour, tous les serveurs et les chauffeurs de frigo parlaient du type

qui avait gagné gros aux machines à sous avant de monter dans une

chambre avec une échangiste qui avait drogué sa boisson. Elle lui avait

laissé son passeport, ses clefs de voiture et une seule carte de crédit.

Commentaire des Las Vegans : Ça, c’est la classe. En règle générale, vous

devez vous estimer heureux si on vous laisse votre caleçon. En plan B, il y a

du porno dans toutes les chambres. Pour la plupart annoncé « interactif » :

les visionneurs ont droit à quelque chose qu’on pourrait appeler le

« contrôle éditorial » sur ce qu’ils regardent. C’est donc qu’un spécialiste

très pointu s’est penché sur la question des besoins du vacancier interactif.

Les Talibans ont interdit le sport et utilisent les stades pour les flagellations

et exécutions publiques. Ils auraient du pain sur la planche à Vegas.

Partout : des écrans multiples montrant des golfeurs, des joueurs de basket

et de base-ball avec leurs combinaisons satinées et, bien sûr, les visages

sous cage des Dark Vador du ballon ovale. L’ampleur de l’addiction est

manifeste quand on se retrouve à regarder un tournoi télévisé de pierre,

feuille, ciseaux : on voit un arbitre penché sur la partie, le sourcil froncé,

une foule vociférante – et à la clef un chèque de 50 000 dollars de la taille

d’une porte de garage. Dans l’interview suivant le match décisif, le gagnant

tout sourire a le plus grand mal à expliquer pourquoi il est si

incroyablement bon à pierre, feuille, ciseaux.

Et puis, il y a le gambling. L’industrie dit gaming (un chouïa plus

ambigu ? « jeux de hasard » ou simplement « jeu » ?) : anathème aux yeux,

entre autres, de l’ayatollah Khomeini, qui a interdit l’une des plus belles

inventions de l’islam, les échecs, de crainte que les gens jouent pour de

l’argent. Les jeux d’argent : épicés d’impiété et d’alcool à gogo. Il faut

souvent faire la queue à Vegas, au restaurant, pour prendre un café, pour

aller voir Elton John, Cats, des revues de soutiens-gorge en strass, pour les

frigos motorisés, pour un tabouret lors de parties de poker à l’extérieur du

tournoi ; mais on n’a jamais besoin de faire la queue pour les jeux de hasard

dans lesquels la probabilité joue toujours en faveur de la « maison » (la

banque). Ce qui frappe le plus dans les casinos de Las Vegas, c’est leur

échelle et à quel point ils sont bondés. Les chiffres de la fréquentation sont

tiers-mondistes. Quand, en pénétrant dans un hôtel de la taille du Pentagone, on cherche la bonne queue, on s’aperçoit qu’en fait, on est déjà

dans une queue : la foule fait la queue pour faire la queue.

 

Direction l’aile de poker du Rio, pour une acclimatation en profondeur.

Ce sera nécessaire au cas où je ferais mon Chris Moneymaker et

remporterais le Bracelet du premier coup. Je cite le dossier de presse de

PokerStars.com : « Quand [en 2003] un comptable de 27 ans, du Tennessee,

Chris Moneymaker, a transformé sa victoire dans un tournoi en ligne à

39 dollars sur www.PokerStars.com en une manne de 2,5 millions de

dollars au Championnat mondial de poker, des tas de gens se sont

demandé : “Pourquoi pas moi ?” »

On peut imaginer sans trop de risques d’erreur que l’actuelle

phénoménale flambée d’intérêt pour le poker aux États-Unis est due en

partie au patronyme de Chris Moneymaker – « Chris Faitdufric ». Et s’il

s’était appelé Chris Perdufric, Chris Chomdu ou Chris Trouduc ?

Pokerstars.com aurait dû revoir une partie de sa copie (« Pokerstars.com

Lance le Tournoi du Millionnaire Moneymaker ») et, quand

Partygaming.com a été introduit en Bourse l’an dernier, l’entreprise n’aurait

peut-être pas dépassé Disney et British Airways.

L’aile de poker au Rio est un centre de conférences, dédié en ce moment

au Texas Hold’Em, la forme de poker la plus pratiquée. « Votre petit boulot

pourrait bientôt n’être qu’un mauvais souvenir », vous allèchent les

affiches. « Chris Moneymaker, comptable. Joe Hachem, chiropracteur. Greg

Raymer, avocat spécialisé en droit des brevets. » Sur un panneau, les trois

champions vous regardent de travers, comme dans la publicité pour un

combat de catch. Or ces hommes ne sont que des petits-bourgeois en

surpoids : un comptable, un chiropracteur, un avocat. C’est d’ailleurs peut-

être là toute l’affaire. Ils représentent des désirs contradictoires de la psyché

contemporaine : d’un côté, le besoin de rester anonyme au sein d’un groupe

clairement défini ; de l’autre, un appétit torride de célébrité. Être tout à fait

ordinaire et pourtant totalement exceptionnel : personne ne combine cela de

façon aussi lisse que la star du poker, Chris Moneymaker, le comptable du

Championnat du monde sorti de son Tennessee profond.

Comme les fléchettes dans les années 80, le poker essaie de redorer son

image. Pourquoi, alors, s’expose-t-il à Las Vegas ? Et pourquoi le salon des

professionnels présente-t-il en continu des spots de pin-up en bikini sur les écrans plasma, pourquoi les dizaines de nanas en short satin ras des fesses à

la limite de l’incitation à la débauche, et pourquoi, plus tard au tournoi des

Médias, les guest stars sont-elles l’actrice soft Shannon Elizabeth

(American Pie) et l’acteur hard Ron Jeremy (plébiscité « Voltigeur le plus

répugnant de la San Fernando Valley ») ? La règle d’or semble être la

suivante : vous avez un produit à vendre ? Accolez-lui de la chair femelle.

D’ailleurs, en termes glandulaires, le poker est inséparable des énergies

charnelles : mains moites et affolement du rythme cardiaque. Je suis

désormais assez vieux pour inspecter les serveuses d’un œil purement

anthropologique : c’est incroyable mais la moyenne de statistiques vitales

se situerait aux alentours de 38E-28-26. Au fait, ces merveilles lourdes du

haut et rien au popotin, ne feraient pas tourner une tête dans le vrai Rio (de

Janeiro), où le gros du gonflage chirurgical se pratique en dessous de la

ceinture.

Il pourrait sembler pervers de prendre Las Vegas comme décor d’une

lamentation des postérieurs réduits – Vegas, la destination vacances des

postérieurs géants ! L’avocat spécialisé en droit des brevets Greg Raymer

n’est pas un Apollon mais une femme s’est tout de même glissée dans sa

file de demandeurs d’autographes : « Mon mari est un fan. Vous l’inspirez,

à fond ! » Mâchant je ne sais quoi, elle s’est avancée en fauteuil roulant :

des bras comme des jambes, des jambes comme deux torses et un torse

comme une partouze en fin de course. Sur le parvis plus loin, un homme à

deux roues réussit à « tomber » de son véhicule pourtant à l’arrêt : les

passants le ramassent, l’écopent, le remettent plus ou moins en place mais,

plus liquide que solide, il suit tout simplement la force de la gravité, telle

une inondation dévalant l’escalier depuis la salle de bains du premier. Al-

Qaïda ne se prononce pas sur la question de l’obésité. Mais même le non-

croyant est capable de contempler ce genre de formes humaines avec une

désolation quasi mystique : sans borne, tendant vers l’infini, comme une

tentative individuelle en faveur de la globalisation.

 

Avec une fausse nonchalance, je prends part au tournoi des Médias, sans

me laisser décourager par mon éviction prématurée. Si l’argent est la

« langue du poker », et c’est un fait, alors la session est une pantomime. Les

gains sont destinés à des organisations caritatives. Ça sert à quoi, à qui, ça ?

La veille de ma première journée de championnat (le remporter prendra

toute une semaine), je dîne avec Anthony Holden et James McManus, deux

des écrivains-joueurs les plus titrés du royaume du poker. Holden a

remporté un titre ou deux ; et McManus, à Vegas même, en 2000, est

parvenu à la dernière table. Mon intention, comme nous le savons, est de

faire un peu mieux que ça, croyez-moi !

« Soyez ultraconservateur le temps qu’il faudra pour vous y retrouver, me

conseillent-ils. Il y a dix joueurs par table, alors soyez prêt à une

compétition plus rude que vous n’en avez l’habitude. Il existe cent soixante-

neuf mains de départ possibles. Une dizaine d’entre elles seulement valent

la peine. Couchez-vous toujours sauf si vous avez une paire de valets ou

plus, un A-K (as-roi) ou des cartes assorties. Plus tard, si vous êtes derrière

le bouton [à la droite du donneur, qui change à chaque main], n’attendez pas

toujours les meilleures mains. Vous pouvez vous lancer avec K-J (roi-valet)

ou une paire de huit. À ce moment-là, il vaut mieux être trop large que trop

serré… large-fort. Évitez de faire comme Al [Al Alvarez]. Évitez le serré-

faible. »

À la fin de la soirée, McManus, bon prince, m’agrippe le bras : « Te

laisse pas intimider, mec ! Rappelle-toi, tu es Martin putain d’Amis ! »

 

De retour au Bellagio, je continue la lecture de La Cinquième Carte, le

bouquin de McManus sur son run resté dans les annales. Et je m’inquiète un

tantinet quand je découvre qu’il faut être perpétuellement et

implacablement couillu plus que tout le reste du monde si on veut exister

plus de dix minutes au No Limit, où chaque main peut être votre dernière.

Être couillu et rester cool : couillu-cool. Les autres manuels n’ont jamais

mentionné ça, parce qu’ils prennent le couillu-cool pour acquis. Ce qui ne

dévalorise en rien l’intrépidité plus ou moins fiable et le calme qui m’ont

plutôt bien servi, au fil des ans, dans diverses cuisines à l’atmosphère

oppressante du nord de Londres, où des vingtaines de livres sterling

changent régulièrement de mains. N’empêche, le livre de McManus me

rappelle aussi qu’après la première journée, je serai confronté

exclusivement à des professionnels acharnés dans l’équivalent, au poker, de

ce qu’est le Super Bowl pour le football américain.

S’il est indéniable que je suis Martin putain d’Amis, qu’en est-il de Chris

putain de Moneymaker et de Mike putain de Mouth Matusow et de Chris putain de « Jesus » Ferguson – et, d’ailleurs, de Kathy putain de Liebert et

d’Annie putain de Duke ?

Juste avant midi, le lendemain, une immense sérénité et la conscience

d’un pur héroïsme m’escortent dans l’Amazon Room. Mes narines enflent

face à l’élégance du décor : on dirait la salle à manger d’un paquebot après

l’irruption de pirates particulièrement impitoyables. Environ deux mille

requins du tapis vert font zigzaguer leurs jetons : cigales et cascabelle de

crotale. Il y en a six mille autres là d’où ils viennent. Ce ne sera pas un

joyeux voyage d’entreprise comme le tournoi des Médias. Ce sera tendu ;

oh oui, ça va tanguer, entre le badge Presse et l’accent anglais. Je trouve ma

place et affine ma présence à la table.

Pour l’instant, nous sommes neuf et, dommage : que des hommes.

J’adresse à mes voisins immédiats un coup d’œil militaire. Les autres, à

l’horizon du tapis vert en forme de haricot, forment un flou asocial peau

mouchetée poil follet lunettes à verres miroir et tee-shirt sans manches,

casquette de base-ball maintenue en place par des écouteurs de la taille de

sabots de Denver.

« Salut, lance le gars à ma droite, la trentaine, visage avenant, teint

olivâtre. Moi, c’est Josh. Avec un J.

— Tes parents étaient des originaux ! s’exclame le donneur comique

étiqueté Dan.

— Ils étaient hippies, répond Josh. Quoi d’autre ! ? »

À ce stade, rassuré par Josh, je me détends assez pour me retourner et

porter le regard au loin. Approximativement une montagne de lard par

table, croupe bavant tout autour du tabouret ; la même proportion de

femmes plutôt stylées – et des garçons de douze ans, qui ont apparemment

pris l’Amazon Room pour une destination de vacances familiales. Mais je

me dis que, après tout, ces gamins doivent être majeurs, sans quoi ils

auraient été refoulés à l’entrée du casino. N’empêche, la moyenne d’âge au

poker chute régulièrement. Ce sont les pirates informatiques. Le poker est

moins une question de cartes, déclare Doyle Brunson (le premier sage et

gentleman du jeu), que de gens. Cela dit, les rats du Web ne rencontrent

jamais personne. Pour eux, le poker n’est pas une affaire de gens. Plutôt de

mathématiques. Ils jouent les cotes implicites inversées sur les taches des

cartes.

Dan tapote la table. « Messieurs ? Cartes en l’air. »

Qu’on me permette maintenant de passer un bon bout de temps à décrire

en détail la première donne – pour une raison horriblement gênante que

j’expliquerai en temps voulu. Je jette un coup d’œil : Ajax (ace-jack/as-

valet) pas de la même couleur. Une main dangereuse. Ma position est

optimale. Comme personne ne relance, je colle (call) la grosse blind

(prononcer « blinde »), la mise obligatoire de 50 dollars qui ouvre le pot

lors du premier tour d’enchères. Quatre adversaires m’imitent. Le flop

donne : Q-10-K (Reine-10-Roi). Mon calme épique, mon pur héroïsme

m’abandonnent et je pousse un cri tel que, d’entrée de jeu, je brise les

règles : j’amorce un mouvement de recul et plaque les cartes contre mon

torse.

« Monsieur ! ? Les cartes doivent rester sur la table ! gronde Dan. Je

devrais annuler votre main. »

Oh, non, pas ça ! Je manque crier : j’ai une quinte au roi ! Mais je suis

l’image même de la contrition et mes cartes peuvent rester. Tout le monde

passe. Sur quoi, je suis assailli par ce qui à Las Vegas est une inhibition

préjudiciable : la culpabilité puritaine (parce que ma main, à strictement

parler, est nulle et non avenue). Donc, au lieu de me transformer en une

sulfateuse de relances, je passe aussi : attitude impardonnable. Le quatrième

tour d’enchères donne un 3 et le tableau est un rainbow (arc-en-ciel : toutes

les cartes sont de couleurs différentes). D’où : flush impossible. Encore une

fois, tout le monde passe et c’est à moi de parler. Maintenant, je comprends

la raison des quatre calls froids et huit checks consécutifs (un phénomène

qui ne se reproduirait plus) : il n’y avait quasiment rien dans le pot. Il restait

encore deux cartes à venir et ma meilleure option aurait été de sous-jouer :

une relance de 100 dollars ou peut-être 200 ou 300 pour donner l’illusion

que j’allais m’adjuger le pot avec une relance rédhibitoire. Mais j’ai

l’intention d’effrayer toutes les paires et les tierces dont j’imagine l’éventail

autour de moi ; je parie donc 1 000 dollars, et la tablée se couche.

Deux possibilités s’offrent à moi, me semble-t-il. Je peux exprimer ma

joie d’avoir gagné 200 dollars en montant sur ma chaise et en agitant le

poing jusqu’à ce que la caméra de télé vienne zoomer sur moi et me rende

célèbre un instant. Ou je peux lâcher une grossièreté. Il n’y a encore pas

longtemps, les retransmissions des conversations des joueurs pendant les

séquences télévisées ressemblaient à du morse, tellement le bipeur fonctionnait à plein régime (« Puis ce biiiiip fait son biiiiip direct avec un

biiip de trey sur la biiiip de rivière »). Maintenant, les obscénités audibles

vous valent une exclusion de dix minutes. Or c’est exactement le laps de

temps qu’il me faut : une pause cigarette à l’air frais, sur le parvis, où la

température n’est que de 44 degrés.

Mais j’opte pour le tilt : je me déconcentre, je m’énerve. Pendant tout le

round suivant, je suis en plein dedans : je joins sinistrement transe

d’affolement et panique d’appât du gain à une paire qui est la main la plus

forte (je perds face à un trips), puis à une double paire également la main la

plus forte (je perds encore face à un trips) et enfin après le dévoilement du

flop, un tirage couleur à l’as qui, ah que c’était rageant, est resté tel quel

pendant les streets (tours d’enchères) quatre et cinq. Mon jeu est pur

solécisme : mes paris sont incohérents ; je reste muet pendant toute une

minute quand c’est mon tour de parler ; et je me couche quand je pourrais

relancer. En bref, j’ai complètement craqué et j’ai déjà perdu 3 500 dollars –

plus d’un tiers de la mise qu’on m’a gracieusement attribuée.

« Allez prendre un russe blanc, me conseille Josh tendrement. Ou plutôt

deux… Ça vous arrondira les angles. Mais pas trois. »

Or je les arrondis, mais à la dure et à en avoir des nausées, avec une

succession de mains… qu’après un moment je me mis à noter : 7-2, 8-3,

Valet-4, 3-2, 5-4, 10-3, 7-3, 9-4, 8-2, Reine-2, 9-3, 10-4, 3-2, Valet-5, 4-3,

10-2, 8-3, Reine-2, 9-3, 10-2, et ainsi de suite, pendant dix ou onze rounds.

Puis j’écope d’une paire de 9, que je joue timidement – j’en tire un

troisième, et l’emporte, tout tremblant. Mon second et ultime gain au

championnat.

Jusque-là, le siège à ma gauche est resté vide (la pile de jetons à peine

érodée par le paiement de quelques blindes). À la table manquait, semblait-

il, un de ces veinards qui ont du « flair ». Or le voici, en retard de deux

heures, dégingandé, joli comme un punk et frais émoulu du comté d’Essex,

Angleterre, avec iPod, lunettes noires, bandana rose Beanie. Il se présente :

Gar, avec un G. Il semble que le siège de Gar pourrait ne pas rester occupé

longtemps : encore debout après son premier flop, Gar mise tous ses jetons,

il est, comme on dit, all-in.

« Hé, Dave, je suis all-in ! beugle Gar à son ami quatre tables plus loin.

Dave ! Dave ! Je suis all-in ! Je suis comme ça, moi, me dit-il. Serré-faible.

Le baudet d’Internet !

— Je suis », lance Josh, figé. Et il pousse ses 9 500 dollars, qui vont faire

la paire avec Gar.

Sur le tableau : As-4-Valet. Comme on ne prendra plus de paris, les

joueurs montrent leurs cartes. Josh : 4-4 ; Gar : As-Roi. Quatrième carte du

tableau : 10. « À plus tard, les gars », lance Gar, reculant. Mais la rivière est

une Reine. Gar hausse les épaules, s’assoit, empile, feuillette et fait sonner

ses jetons. Josh en reste abasourdi, l’air d’avoir l’estomac chaviré, pendant

deux mains supplémentaires. Ensuite, après des adieux enroués, il disparaît.

Gar ne remarque rien. De nouveau, il est all-in. Et il demande : « Combien

vous avez, là ? À la louche. » La table a trouvé son flair.

Après la pause déjeuner, se suçant le bout des doigts et réclamant une

serviette, Gar revient avec une grosse assiettée en carton de hamburgers

saignants qui empestent. Et le doux regard de Josh est supplanté par le

visage renfrogné et grêlé de Mike Woo. Mais, attendez… N’est-ce pas Mike

Woo comme dans Mike putain de Woo ? Mike est un nom, un visage… Et

bientôt il se lancera dans des batailles contre Gar ou quiconque osera

approcher. Je redoute d’avoir une paire d’as – je suis à ce point couillu-cool.

Mais ça n’arrive pas. Je tente as-roi, le Big Slick (slick comme dans

« glissant » car cette combinaison dangereuse peut vous faire perdre des

fortunes), deux fois, et perds les deux fois. Bientôt, je suis à l’affût de

quelque chose, n’importe quoi, qui puisse me permettre d’aller all-in avant

que mon tas de jetons sombre en dessous de la barre des 1 000 dollars.

Valet-2, 3-2, 8-3, 5-4, 9-3. Gar est parti, ses paires de valets s’étant cassé

les dents sur trois overcards au flop. Mike Woo est parti, sa quinte au roi

ayant succombé à un case ace. 5-2, 8-6, 7-3, 5-4, 6-5. Je commence à

comprendre que ma meilleure main était ma première : je n’ai pas eu de

lock, de cinch ou de stone-cold nuts (je ne me suis retrouvé dans aucune des

positions où j’aurais été imbattable) – mais j’ai eu un straight (une quinte

aux couleurs non identiques). Depuis ? Trois neuf. Une seule fois avant

dans ma vie, j’avais eu une partie où Dieu me détestait autant que là, et

j’avais failli équilibrer mes comptes, mais, aujourd’hui, son ire connaît No

Limit. Enfin, j’ai une paire de 5 et me lance : all-in. Mon ennemi solitaire,

enfer et damnation, montre 6-6. Flop : 5-Valet-3. Moi : 5-5-5. Au quatrième

tour d’enchères sort un 2. Cinquième : un 6. Il a le nombre de la Bête (cf.

L’Apocalypse : 6-6-6). Il a la haute main.

« Ça craint, dit le chauffeur au volant du frigo qui me ramène au

Bellagio. Un vrai coup de poing dans le bide. Toute ma sympathie. Moi, hier soir, j’ai crashé sur un méga-mauvais coup. J’avais un American

Airlines [As-As] et j’étais all-in. Un type suit avec une paire de 5 ! Le flop

est un As-4-2. La turn est un autre as ! Quatre as ! Mais lui, il a quatre

trèfles consécutifs ! Ensuite, ce con se ramasse une putain de quinte avec le

putain de trois bleu sur la putain de rivière. Voilà… ça, c’était mon mauvais

coup. Et le vôtre… ? Désolé. Pas envie d’en causer, hein ? C’est ça, c’est

ça. Déconnectez pendant un moment. Évacuez cette merde. Vous voulez

que je mette de la musique ? »

 

Le meilleur hôtel de Las Vegas est tout près du pire hôtel de Las Vegas, à

l’extrémité nord du Strip. On peut aller de l’un à l’autre sans que votre

destination s’éloigne perpétuellement quand vous la croyez à portée de

course et sans découvrir, au dernier moment, que vous devez traverser en

courant une autoroute à douze voies. Le meilleur hôtel s’appelle le Wynn,

du nom de son propriétaire, Steve (autre nom banal à Vegas), et il n’est pas

thématique : pas de tour Eiffel ou de place Saint-Marc, pas de joutes

médiévales ou de forêt tropicale en caoutchouc, pas de tigres blancs ou de

bassin à requins, pas de volcan ou de statues qui parlent. Au Wynn, même

l’extérieur est air conditionné : un frigo al fresco de la taille de deux terrains

de foot. Les piscines sont bordées de cabanas comme de luxueuses cabines

de plage, de postiches virtuoses, de pédicurie et de minibars. Partout : des

tables de massage et de baccarat. Le Wynn est un monument dressé à ce que

les physiciens appellent l’entropie négative. D’énormes mises de fonds en

électricité et dollars créent l’ordre et le confort, avant de s’évaporer sous

forme de chaos et de déchets.

Un secteur permet le bronzage « à l’européenne » mais personne n’en

profite. À Vegas, on trouverait minable de montrer ses seins en public : à

Vegas, quand on fait ça, on se fait payer. Brièvement, je regrette cette

situation car à Vegas on voit la silhouette humaine comme la nature pourrait

l’avoir voulue : svelte, tonique, bronzée et maintenue à grands frais. Les

humains goûtent aux plaisirs de la néguentropie : eau chauffée, air rafraîchi,

boissons glacées ; et ils ont la chance d’avoir fortune et jeunesse. Je ne suis

pas dans mon élément ici, au Wynn. Le pire hôtel d’uptown Las Vegas ne

s’appelle pas le Looze. Il s’appelle le Frontier. Quand, Gros-Jean comme

devant, je m’en approche, Martin Moneymaker se métamorphose en Martin

Chomdu ou Martin Trouduc (et que Martin putain d’Amis aille se faire voir). Tout paraît plus normal : crevettes et steak 8,95 $, annonce le néon. fajitas à

gogo pour 2 / 2 ritas offertes 19,95 $. bière glacée et petites cochonnes. combat de boue live. cow-

girls sauvages en bikini. Sur le parking : un coupé blanc souffre de combustion

spontanée : son capot a explosé. Sous la haie mal en point, deux pigeons

picorent voracement, genre sorcières au nez crochu, une poignée de

crackers au fromage jetés là. Autrefois, le Frontier était un hôtel à thème :

en témoignent le snack-bar Tex-Mex, je suppose, et la statuaire en plastique

poussiéreuse de la salle de bingo Pierrafeu. De nos jours, le thème, ce serait

plutôt « Hôtel discount de réserve indienne ». Des formes humaines taille

bennes à ordures piétinent dans l’obscurité déprimante du cocktail lounge,

où règne une sinistrose visqueuse, moite et charbonneuse. De toute

évidence, ses représentations politiques n’ont jamais eu beaucoup de chance

avec le concept, mais nous connaissons tous la primauté, pour l’islam, de

l’idéal d’égalité et de justice. Après le Wynn, le Frontier nous rappelle que

l’argent et le succès, gagner et perdre, etc., sont des sommes nulles. Comme

il n’y en a pas assez pour tout le monde, ce que l’un gagne, l’autre le perd.

 

C’est au Frontier que je me résous enfin à devenir un pro du poker à

temps plein. Il est évident que j’ai le talent requis. Maintenant, il me faut les

cartes : American Airlines (paire d’as) ou Big Slick (as-roi) de couleur

identique au moins toutes les deux mains. Ma femme et mes filles se

satisferaient de vivre avec moi ici au Frontier (et les Trouduc, qui sait,

pourraient bénéficier d’un tarif familial).

Je m’imagine au bar, descendant une deuxième margarita pour me

rafraîchir la boîte crânienne, gobant coup sur coup une fajita, une machaca

et une gordita (mais où est mon enchilada ?) avant de partir au turbin. Une

équipe du nom de Divas du Bonnet D fait son échauffement sur le

trampoline. Et je raconterais à n’importe qui voudrait bien m’entendre la

fois où j’ai participé au championnat du monde et étais à deux doigts de le

remporter quand j’avais eu ce mauvais coup à cause de trois 5.

 

The Sunday Times, 2006

 

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